Par Ammar Belhimer En attendant ce que nous livrera la mouture finale de la loi de finances 2005 comme indicateurs de la volonté de réforme des hommes ayant aujourd’hui la haute main sur l’affectation des ressources de la nation – dont on sait qu’elles sont à leur plus haut niveau depuis l’indépendance – il n’existe pas de tableau de bord connu et suivi de tous. Chacun des acteurs et des sujets y va de ses lectures, de ses fantasmes et de ses propres intérêts. Les toujours mal élus de la Chambre basse qui, pour la plupart, ont adopté le profil bas, faute d’audace et de courage suffisants pour remettre en jeu leur mandat, trouvent cependant matière à gesticulation autour de l’augmentation du prix de l’eau minérale et, par ricochet, celui… de la limonade. A droite, le MSP se propose de suppléer les carences dans l’application des décisions de justice par la création d’un Fonds d’aide à la femme divorcée, alors que le MRN paraît n’avoir d’yeux que pour l’importation des boissons alcoolisées. Tout cela ne donne pas assez de blé à moudre pour les éditorialistes et commentateurs. A défaut d’élites aguerries et conséquentes, le terrain politique reste l’espace de prédilection des opportunistes. Cela ne date pas d’aujourd’hui. L’hémorragie dure depuis 1917, date de disparition des jeunes Algériens de l’émir Khaled. Le retard est grand et il a un coût élevé que nous continuons de payer en matière de gouvernance, d’administration, de gestion, de santé, d’éducation et autres sphères d’économie immatérielle où, là aussi, sévissent les mêmes profils. Pour l’instant, les seuls indices, d’une cohérence indiscutable et susceptible de nourrir un débat de fond, émanent des interventions publiques du ministre des Finances. Il sait ce qu’il veut et il le dit. Il sait de quoi il parle et il le fait bien. En tout état de cause, il est préférable de discuter ses idées, et il en a, quitte à ne pas les partager, que de se battre contre les moulins à vent et autres avatars du néo-stalinisme. Face à l’échec, consommé, de l’économie publique, il préconise l’ouverture ; conforté en cela par les progrès réalisés dans les secteurs de l’électricité, des banques (Khalifa étant quelque part l’exception qui confirme la règle), des télécommunications et des transports maritime et aérien. Si l’économie publique semble avoir fait son temps, l’entreprise, elle, reste au cœur de l’action projetée : elle mérite appui afin de stimuler les investissements. Face au protectionnisme qui a présidé à la naissance de l’économie publique défaillante, il préconise le libreéchange, conforté par l’accord avec l’Union européenne et les négociations en cours avec l’OMC. Enfin, il dit avoir réussi à engager la réforme des finances publiques, en mettant l’accent sur les mesures prises en faveur de l’administration fiscale et pour l’allocation des ressources de l’Etat. Voilà ce que M. Benachenhou dit avoir engagé et réussi. Que nous réserve-t-il pour l’avenir immédiat ? Sans se départir de sa pédagogie habituelle, il rappelle que l’ensemble économique national repose sur deux piliers – l’énergie et l’eau – dont il convient d’assurer impérativement la modernisation et la maîtrise de la gestion, au moyen notamment de partenariats efficients. La prééminence de la fiscalité pétrolière donne justement aux ressources publiques un poids qu’il trouve excessif dans le financement unijambiste de l’économie ; il convient alors de le tempérer par l’accroissement de la part du financement privé, en s’attaquant par ailleurs aux déséquilibres et inégalités enregistrés dans la répartition territoriale de la croissance. A ce titre, une attention particulière est accordée à la débudgétisation du financement des grands équipements, comme les autoroutes, les chemins de fer ou le dessalement de l’eau de mer. Le tout devant se faire sur fond de concurrence et de chasse aux marchés captifs qu’il qualifie d’oreiller de paresse dans le cas des banques publiques. Il n’y a de place ici que pour l’Etat qui régule et établit les normes. La démarche est empreinte d’une sorte de libéralisme éthique. Un peu à l’image d’Adam Smith qui voyait, pour l'intervention de l'Etat, un domaine large et variable qu’il était prêt à étendre encore plus si l'Etat améliorait sa compétence et son honnêteté parce qu’il ne considérait pas que le laisser-faire soit ni toujours bon ni toujours mauvais. Comment compte-t-il y parvenir ? La réponse est méthodique et altruiste. Pour la méthode, on retiendra qu’il refuse d’agir sans préalablement se fixer des priorités dont il assure qu’elles seront suffisamment stables pour «ne pas changer de politique chaque fois que quelqu’un tousse dans un coin de la maison Algérie». Elles seront également, promet-il toujours, négociées et résulteront d’un «dialogue serein et responsable» dans lequel personne n’aura le privilège du monopole. Pour l’altruisme, on relèvera sa «volonté de réussir la lutte contre la pauvreté», refusant, là aussi, un autre monopole, celui du cœur. Qui peut faire obstacle au projet d’ouverture du ministre des Finances ? Tout indique qu’il joue sur du velours. S’agissant du partenariat social requis par les grands chantiers de la libéralisation, la Centrale syndicale semble patauger dans la gadoue. Le langage guerrier qu’elle commence à développer, quoique fondamentalement velléitaire faute de troupes (les responsables de l’appareil reconnaissent franchement un «déficit de représentativité dans les structures syndicales», laisse planer le doute sur sa préparation aux échéances qui se présentent à elle. Cette disqualification n’est pas un drame. Bien au contraire. Dans l’ensemble, il nous reste à adopter et à digérer l'acquis désormais universel en matière sociale, défini par le respect de certains principes : concertation sociale, dialogue social autonome, liberté d'association, droit à la négociation collective ou encore droit des salariés à l'information et à la consultation. L'intégration de ces principes dans notre législation et nos comportements n’est toujours pas acquise. «Arrêter le massacre… ils nous écraseront… mourir… grève générale…» Ces propos tirés des comptes rendus de presse de la rencontre des secrétaires généraux des fédérations avec M. Sidi Saïd reflètent bien le désarroi dans lequel se trouve plongée l’UGTA. Celle-ci est aujourd’hui exposée à des tirs nourris à partir de deux positions principales. La première cible la personne de M. Sidi Saïd : les insinuations du ministre du Travail, largement rapportées par les médias, tendent à établir sa responsabilité directe dans les gros placements, pour le moins inopportuns, effectués par la CNASAT auprès de Khalifa Bank. Pour mémoire, cette situation résulte de la tournure prise par le bras de fer datant du début des années 80 entre les tenants d’un syndicat gestionnaire associé aussi bien aux choix stratégiques qu’à la gestion courante et les partisans d’un syndicat revendicatif qui se consacre exclusivement à la défense des droits des travailleurs. Dans le cas de la Sécurité sociale, les tenants de la première option ont triomphé au motif que «l’argent des travailleurs doit leur revenir» et que le moyen d’y parvenir était de le confier à ceux qui étaient et sont supposés être leurs représentants. L’honnêteté intellectuelle commande ici de dire que l’UGTA ne dispose pas automatiquement de la présidence de la CNASAT. Les cinq sièges que lui accorde, au sein du Conseil d’administration, le décret 85-223 du 20 août 1985 portant organisation administrative de la Sécurité sociale l’autorisent à peser lourdement sur ses décisions, mais la présidence dudit Conseil revient au représentant du ministre de tutelle (art. 17) qui exerce par ailleurs des pouvoirs de tutelle et de contrôle tellement exorbitants que «les placements et opérations immobilières » ne sont exécutoires qu’après son approbation (art. 30). La même honnêteté autorise cependant à dire qu’une telle décision aurait été impensable sans la bienveillance des mêmes représentants de l’UGTA au Conseil d’administration de la CNASAT. La seconde position de tirs cible la Centrale syndicale dans son ensemble ; elle consiste essentiellement à brandir l’épouvantail du pluralisme syndical pour la ramener à la nouvelle raison libérale. Il faut bien admettre que, depuis la proclamation du pluralisme syndical, l’appareil syndical trouvait son compte dans l'anomie des relations sociales héritée des décennies d’unité de pensée et d’action, puis dans la violence du choc provoqué par l’irruption du terrorisme. Les comportements individualistes, le chacun — pour — soi, souvent dominants hier, le restent aujourd'hui quand ils ne se sont pas aggravés. Et là où les réformes avaient fait naître des mouvements sociaux puissants, ceux-ci ont été affaiblis avec l’usure du temps, la manipulation, la récupération ou les marchandages occultes de privilèges et de situations de rentes. C’est pourquoi, objectivement parlant, la Centrale syndicale ne peut refuser le deal qui se présente à elle : il est au demeurant d’autant plus acceptable pour elle, si elle ne le souhaite ardemment, qu’elle n’a d’autre alternative que de se soumettre. (*) Les citations en italiques sont tirées de la préface de M. Benachenhou au livre de A. Mebtoul, L’Algérie face aux enjeux de la mondialisation : bonne gouvernance, démocratie et économie de marché, paru cette année aux Editions Dar El Gharb. A. B.
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