Mercredi 15 Décembre 2004
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L’ENFANT MAÇON !

Par Hakim Laâlam  
Email : laalamh@yahoo.fr
“Déclaration du patron de Djezzy lors de la cérémonie célébrant les 3 millions d’abonnés : nous avons toujours cru en notre bonne… étoile.”

Délicieusement perfide

Il fait un froid de canard. De canard méditerranéen, donc nécessairement frileux. Car s’il fait effectivement froid, la météo algérienne est tout de même plus clémente que les valeurs négatives qui glacent en ce moment l’Europe. Qu’importe ! Le quartier de Birkhadem s’extirpe difficilement de sa nuit froide et humide. Les trottoirs et murs portent encore les traces de cette rosée malsaine qui salit un peu plus un environnement déjà pas très propre. Contre le mur de la mosquée, face à une boulangerie d’où s’échappe une entêtante odeur de pâte en début de cuisson, il est adossé. Les mains devant la bouche dans un geste qui voudrait imiter la combustion, il tente de réchauffer de maigres doigts aux ongles sales. Le cheveu ébouriffé et l’œil encore en proie à la fatigue d’une nuit mal négociée avec un logeur ou des chiens errants, il attend. A vue d’œil, de mon œil bien à l’abri dans l’habitacle de ma voiture, je lui donne 12 ans. 14 à tout casser. A casser ce mur de glace qui semble isoler l’enfant des passants, des clients pressés de la boulangerie et des fidèles qui entrent et sortent de la mosquée dans un mouvement de foi intense, et qui pourtant, dans son infinie bonté et générosité musulmanes ne remarque même pas cet adolescent. Le froid se faisant de plus en plus vif malgré un soleil devenu à présent téméraire, le visage de l’enfant est piqueté de rouge, à la limite de l’eczéma. Ce qui ne l’empêche pas de rire et de plaisanter avec des adultes et d’autres adolescents bruyamment sortis d’un café voisin et venus s’adosser à leur tour au mur de la mosquée, comme s’ils y prenaient leur quart. Les rires gras, les tapes dans le dos réchauffent. Tout comme ce café encore brûlant qu’un homme, la quarantaine épuisée, tend affectueusement à l’enfant dans un gobelet. Les doigts, gonflés par le froid, mais aussi par le plaisir anticipé, l’enfant se saisit du gobelet et boit à petites lampées, comme pour faire durer l’extase. Soudain, ce fragile équilibre du monde des errants, cette fraternité des sans-emploi dans l’Algérie prospère de la relance à 50 milliards de dollars, cet assemblage hétéroclite entre quadragénaires et adolescents boutonneux, candidats non déclarés à un emploi précaire, cet équilibre-là se rompt brutalement. Un véhicule de marque Renault Express se gare à proximité de la mosquée, et son conducteur fait un signe, comme un ordre qui claque. La meute qui riait tout à l’heure, se riait du froid et de la fatigue dans une posture figée, presque épinglée au mur de la mosquée, s’est à présent ébranlée. Une houle. La voiture est presque prise d’assaut. C’est à qui montrera ses mains et vantera leur callosité. L’enfant, entre 12 et 14 ans à tout casser, à casser des briques et à malaxer du “baghli”, tente de rivaliser avec les adultes, essaye d’être de ce voyage, celui d’un chantier, d’un travail au noir, un jour, une semaine, un mois peut-être. La lutte est inégale. Son gobelet, dans cette empoignade pour la survie, gît maintenant sur le trottoir. Vaincu, l’enfant revient doucement vers son mur, son port d’attache. Tout à l’heure peut-être. Un autre véhicule, d’autres négriers en chasse de maçons et de manœuvres à bon prix, à prix aussi cassé que la vie de l’enfant viendront. Et là, il se battra encore plus fort. Encore plus férocement. De cette férocité que l’on ne devrait pourtant jamais lire dans les yeux d’un enfant, citoyen d’un pays où les adultes sont fiers d’annoncer 50 milliards de dollars pour la relance. Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue.

H. L.

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