Mercredi 29 Décembre 2004
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Kabylie Story : Aït-Hichem, pure laine
Par Arezki Metref


Nous quittons Tizi, en début d'après-midi. Direction : la montagne. Dans la lumière du soleil froid, la montagne flotte, détourée par les limbes de brume, comme un mirage sur la margelle du regard. La route grimpe, succession de lacets en équilibre au bord de ravins à la descente abrupte. Les virages brefs offrent un panorama aux changements rapides. La vallée aux terres dessinées à la règle comme un damier ocre est soudain remise au second plan par le moutonnement des crètes à l’assaut du massif.
Lala-Khadidja arbore déjà une calotte de neige. D’ici, on distingue les villages anciens, ensemble compact de masures agglutinées autour des pitons, des nouvelles constructions étalées comme les fleurons d’un catalogue de mauvais goût. La route contourne Adeni, flanc de coteau. On continue à monter, par paliers. Plus nous prenons de l’altitude, plus le phénomène d’optique qui éloigne et rapproche la montagne comme s’il s’agissait d’une image soumise au mouvement d’un zoom devient fréquent. Au loin, comme chevauchant la colonne vertébrale d’un dinosaure, Ath Yenni répand ses villages sur les flancs d’une ligne de crètes. Voilà, maintenant, Icherridene. Le monument du soldat inconnu, dressé dans une échancrure, est une ruine. L’armée coloniale l’avait “érigé comme le témoin d’une victoire sur la plus grande résistance rencontrée, dans son entreprise d’occupation, depuis le débarquement en 1830. Icherridène, où l’armée de Randon a mordu la poussière, est la confirmation tragique de cet esprit de liberté constant dans l’histoire du pays kabyle. Mais la force d’occupation a vaincu celle de la résistance. Il aurait dû appartenir aux Kabyles de dresser ici un monument qui rappelle que nul ne peut violer impunément la citadelle. Mais la civilisation berbère, dont la Kabylie incarne la persistance dans toutes les adversités, est connue davantage pour être celle de la résistance que de la conquête. C’est pourquoi, on ne construit pas plus de palais ou de monuments que d’empire. La grandeur berbère n’est attestée par rien de matériel. Elle survit par transmission orale. On passe alors en contrebas d’Icherridène sans savoir que c’est un haut lieu de la résistance kabyle à la conquête française. Cette résistance farouche et désespérée, sur laquelle ont buté les légions romaines au point de ne surnommer le Djurdjura “la montagne de fer” — pas seulement pour la composition ferrugineuse de la roche—, est un trait définitoire de la contrée. Lorsque, vaincus par le nombre et la puissance de feu, les Kabyles ont dû se soumettre à l’hégémonie de l’occupant, ils ont continué la résistance sous d’autres formes. Aussitôt après avoir défait les troupes kabyles à la bataille d’Icherridène, l’armée coloniale dépêche des officiers d’état civil. On contrôle mieux une population dont on détient l’état civil. Mais les Kabyles décident de poursuivre la résistance en refusant de livrer leurs patronymes. Les officiers d’état civil se munissent alors de listes de noms faits de bric et de broc et les attribuent arbitrairement. C’est pourquoi les noms inscrits à l’état civil ne correspondent pas, en Kabylie, aux noms traditionnels. Madjid, un gars de Tizi qui m’accompagne, me dit que le virage que nous prenons est connu pour être une station de faux barrages. Il me montre l’arbre sous lequel des militaires ont été tués. La route donne sur un ravin qui descend à pic sur Varakmouch, nom donné à ce tronçon d’assif oua Sakha, affluent du Sebaou. “Quand ils sentent un danger, les terro se laissent glisser sur la pente. Ils disparaissent illico”, m’explique Madjid, qui sillonne depuis des lustres les routes de Kabylie. Un dernier virage et nous tombons sur Larbaâ-Nath- Iraten, ex-Fort-National, ex- Fort-Napoléon. Nous sommes au cœur du massif d’Igawawen qui a donné ces noms bizarres : zouaves, zouaouas... Un bourg poussiéreux, épousant la courbe d’un virage : voilà Larbaâ-Nath-Irathen aujourd’hui. La poussière se soulève sous les roues de la voiture. Une mosquée massive domine de son minaret les carcasses qui se dressent de plus en plus haut. Au milieu d’une place, une statue de Abbane Ramdane, originaire de Azouza, à quelques kilomètres d’ici, fait ressembler l’animateur du congrès de la Soummam à Ben Tobal. M. Remond, administrateur de commune mixte dans les années 1930, dénuait, dans un ouvrage de cette époque, la visite de la Kabylie de tout intérêt sans Michelet et Fort- National qu’il décrit comme un joyau dans un écrin d’émeraude. Il ne reste visiblement pas grand-chose de cet éclat, exotique. Larbaâ-Nath-Iraten est formatée par le chaos urbanistique qui est la marque de l’Algérie d’aujourd’hui. On pénètre dans Aïn-el- Hammam par la bande. “T’inquiète, me dit ce jeune, ici, tout le monde dit Michelet”. On poursuit. A Sidi-Yahya, le cyber s’appelle Titanic et l’usine où les costars “Pierre Cardin” sont taillés sur le patron des jeunes cadres dynamiques et des patrons du privé non exploiteur, a plutôt l’air modeste. Une bâtisse banale, qui bâille d’ennui sur un mamelon. Aït-Hichem, c’est le tapis traditionnel kabyle. “Il y a un métier à tisser dans chaque maison”, me dit Hassan. On aborde le raidillon qui mène au cœur du village. Un buste surgit d’une stèle. C’est la statue de Belaïd Aït Madri, un militant du FFS, tué lorsqu’il a pris le maquis en 1963. Il est originaire d’ici. Un adolescent du cru, croisé sur place, raconte : “Les gendarmes ont empêché les élus FFS d’inaugurer la statue”. C’était avant qu’ils aient été obligés de partir. Ils faisaient preuve d’une hargne inexplicable. Les élus FFS ont dû battre en retraite. Il a fallu revenir après leur départ pour rendre cet hommage à l’enfant du pays. On n’est pas loin de Koukou, capitale d’un royaume au XVIe siècle. Les Aït Hichem en étaient. Le royaume avait des relations d’égal à égal avec la régence d’Alger. Taos nous emmène visiter son atelier de tissage. C’est un garage où une dizaine de métiers sont alignés. Sur l’un d’entre eux, une aile narqam, un édredon de haute laine aux motifs géomériques, prend forme. Taos et son époux ont ouvert leur atelier en 1994. Cécilia, leur petite-fille, avait cinq ans. Lorsque une fois ils ont été à chercher un nom pour leur toute nouvelle entreprise de tissage, il s’est imposé de lui-même. Aujourd’hui, l’atelier emploie jusqu’à vingt tisserandes mais Taos n’a pas quitté l’enseignement. “J’aimerais pouvoir en vivre”, dit-elle. Ce n’est pas le cas même si le carnet de commande prend un peu d’épaisseur.
A. M.
Dans notre prochaine édition, Ouadhias, conversation entre amis

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