Mercredi 05 Janvier 2005
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Kabylie Story : Aït-Yenni, pause nostalgie
Par Arezki Metref


C’est avec un pincement au cœur que j’observe des ouvriers s’acharner contre l’école d’Agouni-Ahmed. Ils la détruisent, sans pitié, sans remords, avec la conscience apaisée d’hommes affairés à de grandes choses. Un monde s’écroule dans un bruit de désolation. Ces deux classes aux murs droits et aux tuiles bien rouges, qui se distinguaient des autres constructions de tadart par leur respect de la géométrie, ont été édifiées vers 1889.

C’est un monument qu’on supprime de l’espace, un repère qu’on fait disparaître dans le fracas des fourches. On imagine le nombre d’élèves, de générations d’élèves, qui ont ouvert les yeux sur un monde lointain, à peine palpable, à partir d’ici. Merzouk, qui m’accompagne dans ce reportage particulier pour lui autant que pour moi, a fréquenté cette école. Mon propre grand-père y a été élève à la fin du 19e siècle avant de faire l’Ecole normale et de s’en aller semer l’instruction aux quatre coins de l’Algérie, de Tébessa à Bordj-Bou- Arréridj. Depuis quelques années, le village se vide. L’exode autant que la dénatalité ont fait qu’il n’y avait quasiment plus d’enfants à scolariser. Dans un premier temps, on a décidé de fermer l’école puis de lui substituer un centre de formation. Mais au lieu de construire ailleurs et de vouer les deux classes antiques à un autre usage, on a préféré faire simple. On casse. Dans les décombres de ce qui fut, et qui ne sont pas les pierres de ce qui sera, on lit l’incertitude du temps. Des hommes emmitouflés dans des burnous blancs, sans distinction d’âge, font les sentinelles de l’ancestralité. Aussi loin que je m’en souvienne, il en a été ainsi. Il fait trop froid pour l’immobilité. A défaut de s’accroupir sous le frêne d’Agouni à exceller dans l’art de l’éloquence, ils marchent côte à côte, indifférents à la dictature de la montre qui tourne, remontant les pans de leurs burnous en accompagnant ce geste précis de la réplique qui fait mouche, convaincus que le monde n’est rien de plus qu’une parole de sagesse. Et convaincus aussi qu’il n’est rien de moins qu’une parole  de sagesse. Je les regarde et c’est toute l’histoire d’une lignée, à laquelle j’appartiens, que je vois se mouvoir d’un arbre à l’autre, parcourant dans cette distance congrue des siècles de vigilance et des lieues d’émerveillement. Salim, la taille aussi haute que le verbe, a quitté Alger – où il a grandi – pour Agouni-Ahmed par attachement à ses racines. C’était il y a trente ans. Maintenant, il se confond avec le village. Il en incarnerait presque les pulsations. On peut s’y absenter pendant des lustres et lorsqu’on revient, il est toujours là, toujours là où il a désiré être. “Je pensais à cette citation de Machiavel”, dit Salim. Il cligne des yeux. Il roule les syllabes comme des galets : “Les hommes ont tendance à respecter davantage ceux qu’ils craignent que ceux qu’ils affectionnent”. Marzouk a grandi, lui aussi, dans ce village. C’est toute son enfance qui flotte dans l’air qui semble stagner depuis des millénaires. Cet air a la pureté dense du placenta. De quoi donc accouchera ce monde ? Les hasards de la vie ont conduit Merzouk à s’installer, il y a quarante ans, à Tizi-Ouzou. Tout au long de ces années, il revenait épisodiquement à Agouni-Ahmed mais moins que moi, qui suis au diable vauvert. On embarque Da Maâmar. Qui connaît Aït-Yenni mieux que lui ? Il y a enseigné depuis l’indépendance. Il y a même vécu cette chose unique : nommé à la tête du CEM Larbi-Mezani, il lui échoira le bureau dans lequel l’armée française l’avait torturé pendant la guerre de Libération. Tous les jours, pendant des années, en pénétrant dans son bureau, il refaisait, du même coup, une incursion dans ce passé pénible. Da Maâmar a été maire de Aït- Yenni. Il en sait l’histoire réelle, qu’il est, du reste, en train d’écrire. Il en connaît les légendes. Il peut vous parler, pendant des heures et dans différentes langues, de la faune, de la flore. On prend Avridh Ouhamziou jusqu’à la tombe de Mouloud Mammeri, puis on bifurque à gauche. Le Djurdjura tend vers le ciel une main estropiée. Les Aït-Yenni étaient autrefois armuriers. Leur savoir-faire dans le travail du métal était tel qu’ils sont arrivés, quelques mois avant le débarquement français à Sidi- Fredj en juillet 1830, à ruiner l’économie deylicale en la noyant sous de la fausse monnaie. Le pouvoir savait d’où le coup venait. Il arrêtait des Kabyles, indépendamment de leur appartenance tribale, et menaçait de les faire exécuter si les matrices qui servaient à fabriquer la fausse monnaie n’étaient pas remises à l’autorité ottomane séance tenante. Les Aït- Yenni livraient régulièrement les matrices pour sauver la tête des otages, puis ils couraient vers leurs ateliers clandestins pour en fabriquer d’autres. L’invasion française des Aït- Yenni a stoppé la fabrication d’armes. Une armée d’occupation ne pouvait que mettre un terme à cette petite industrie d’où sortaient toutes les armes, canons compris, qui servaient à lui résister. Les Aït- Yenni transfèrent alors leur savoir-faire sur la bijouterie. Ils se sont mis à travailler l’argent au point d’en devenir les maîtres. Da Maâmar me dit que les sept villages se vident de leurs habitants comme par l’effet d’une hémorragie. Agouni-Ahmed, pour ne parler que de l’un des plus petits villages, a dû perdre les neuf dixièmes de sa population en quinze ans. Les gens s’installent ailleurs, là où il y a du travail. Merzouk observe à Tizi-Ouzou une arrivée massive des gens des Aït-Yenni attirés, semble-t-il, par la possibilité qu’offrent les coopératives d’acquérir un logement. Pour tout dire, c’est à Aït-Yenni que l’idée de cette errance à travers la Kabylie m’est venue. C’était l’été d’il y a deux ans. La chaleur posait comme un couvercle sur les villages. Je devais me rendre d’Agouni-Ahmed à Taourirt-El-Hadjadj, en compagnie de Da Maâmar. Un homme de sa connaissance s’avance vers nous, les yeux cachés par des lunettes et par un chapeau de paille. Il porte une blouse grise fatiguée. Il tient dans une main un bâton, et un couffin dans l’autre. Le montagnard, dans toute sa splendide caricature ! Il dit, il susurre plutôt : “Il me semble bien qu’à la page… de Huis clos, Jean- Paul Sartre a commis un impair dans l’accord des temps.” Le décor était le suivant : la canicule, des montagnards accablés par les petits soucis du quotidien, la tension politique du Printemps noir en musique de fond et ce laboureur des étoiles qui se préoccupe de la marge des marges, une griffure réelle ou supposée dans la concordance des temps chez Sartre. J’ai alors pris conscience de cette banalité : aucune tension, aucune accélération de l’histoire sous la poussée des événements, aucun conflit ne peut biffer l’air du temps, ce souci d’esthétique gratuite qui peut harceler les hommes comme une idée fixe. A la prochaine occasion, j’irai à la quête de l’impalpable dans cette Kabylie expurgée, à son corps défendant, de ses onirismes traversés en toute force par l’âpre loi de la réalité. Pour mesurer la solitude des Aït-Yenni, il faut y venir en hiver. Autour des colporteurs de Agaradj, peu de monde. Où est la foule estivale ? Le café dans lequel Matoub Lounès a été libéré en 1994 est plongé dans l’obscurité et le calme d’une après-midi d’hiver livrée aux caprices des noces du chacal, ce télescopage irisé du soleil et de la pluie. Taourirt-Mimoun, la colline que le roman de Mouloud Mammeri a tirée de l’oubli, mais pas de tout l’oubli, dodeline la crête de nostalgie. A l’auberge du Bracelet d’Argent, d’où la vue sur Lalla Khadidja est une toile de maître, quelques “autochtones” font de l’introspection esseulée. Da Maâmar raconte Agouni-Ahmed de son enfance à Marzouk, lequel Marzouk narre le sien. On parle aussi du terrain sur lequel l’auberge a été construite. Une terre dévolue à un saint, qui a réagi lorsqu’on a voulu construire dessus. Les légendes se contredisent sur ça mais n’est-ce pas leur vocation que de se contredire ? On quitte Aït-Yenni après avoir fait une petite visite à Aït-Larbaâ. On traverse Aït-Lahcène, en longeant un pâté de maison parmi lesquelles celle de Hamid, le Idir de la chanson. On descend vers thakhlidjt ath lakhla. Le petit îlot d’autrefois est aujourd’hui le commencement d’un nouveau village. On continue à descendre. Chaque fois que je passe devant zaouïa Nsidhi Velkacem, j’ai une petite pensée pour Brahim Izri. Le destin veut que j’apprenne son décès au moment où je termine cette étape.

A.M.

Dans notre prochaine édition, Akbou, la plume de Taos.

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