Panorama : LETTRE DE PROVINCE
L’insoutenable sagesse des gourous de l’UGTA
Par Boubakeur Hamidechi


La cause est désormais entendue : il n’est pas de syndicalisme “représentatif” que celui qui fasse la courte échelle aux intentions des gouvernements. Et, comme par le passé lointain, joue au prompteur des choix politiques. Pour cette vocation, à la respectabilité douteuse, l’UGTA de Sidi Saïd renoue avec les vieux démons du capitalisme sauf que le contexte actuel la dédouane de toute justification doctrinale.
Est-ce pour autant en conformité avec les intérêts du monde du travail que ce syndicat s’exprime dorénavant ? La question a déjà été posée clairement par les mouvements autonomes qui lui contestent non seulement le monopole de la décision, mais également sa probité. Le syndicalisme version UGTA est aujourd’hui désavoué jusqu’à l’ironie qui éclabousse les notables qui le contrôlent. Cette nomenklatura agissant au nom des cols bleus mais incapable de s’affranchir des relations coupables avec “les ennemis de classe” est désormais la cible de toutes les critiques. La dernière caution accordée au projet de loi sur les hydrocarbures ne fera que ranimer cette hostilité latente que lui vouent tous les “illégaux” de la revendication. Ainsi, en termes de crédit, le syndicat officiel ne cesse de perdre du terrain social, toutes les fois qu’il se rapproche du pouvoir politique et, pire encore, quand il en approuve ses décisions. La presse qui, avec justesse, à mettre l’accent sur une approbation, souligne en pointillés cette collusion politicienne en n’accordant que peu d’intérêt à l’expertise du texte-prétexte. Mais doit-on pour autant conclure que UGTA est victime des procès d’intention et voir dans la subjectivité des commentaires une stratégie de lynchage médiatique ? Rien n’est plus inexact que cette posture de victime. Car les dirigeants actuels de cette centrale accumulent les écarts avec leurs missions et erreurs d’appréciation des situations, depuis quelques années. Faut-il rappeler qu’entre la sinistre caporalisation d’antan, qui avait du moins une justification doctrinale, et celle des notabilités qu’ils incarnent, la différence réside dans le dédain vis-à -vis de lock-out d’usine et le mépris pour les grèves sauvages qu’ils refusèrent de soutenir et parfois combattirent ? Tournant le dos aux véritables attentes, ils ont démonétisé le militantisme syndical et sa puissance “tribunitienne” pour se dévouer aux fonctions peu glorieuses de pompiers au service de l’appareil d’Etat. C’est cette image qu’ils renvoient d’eux chaque fois qu’ils se gargarisent de ce vague statut de “partenaire”. Car bien avant son positionnement sur la lourde question des hydrocarbures, ce syndicat avait déjà brûlé ses vaisseaux sur d’autres récifs pour ne citer que le rôle trouble qu’il assumat dans le conflit des enseignants. Délaissant la fonction traditionnelle qui est la sienne, il devient un appendice de l’exécutif et composa plus souvent avec ce dernier qu’avec sa base. En somme, il traita en priorité les incertitudes du gouvernement au lieu de se pencher en permanence sur les inquiétudes des travailleurs. Telle qu’elle se présente actuellement, cette “centrale” est bien loin de rappeler qu’elle fut la bonne adresse pour exprimer des doléances. Avant-hier encore, elle était le défenseur attitré des ouvriers en bloc bien sûr, mais aussi des petits paysans, des petits commerçants, des artisans par définition petits, des petits cadres et même, pourquoi pas, les petits industriels contre le capitalisme monopoliste. La petite Algérie en somme. De cette vocation il ne reste que de rares velléités pour faire illusion et, comme on dit, tenir son rang. Fortement insérée dans l’armature du système, l’UGTA fonctionne désormais comme un facteur modérateur de la revendication au profit du gouvernement quand par le passé récent elle était encore le censeur du pouvoir au nom de la société civile et précisément des travailleurs. Comment expliquer objectivement cette lente dérive du syndicalisme légal qui l’affaiblit de jour en jour et par voie de conséquence pousse ses dirigeants à se mettre au service de l’Etat contre l’avis de ses mandants même virtuels ? En somme, c’est à partir de l’ UGTA en particulier qu’un diagnostic global du syndicalisme doit être fait aussi bien au plan de l’efficacité de sa médiation que de sa capacité à attirer les adhésions. Ainsi, si l’on se réfère aux rares données disponibles, l’on apprend que le taux général de syndicalisation demeure faible et qu’il pénalise de plus en plus l’ UGTA dont les effectifs se réduisent d’une manière alarmante. Cette désaffection explicable par la précarité de l’emploi ne rend pas compte, par ailleurs, du déploiement des syndicats autonomes lesquels broutent dans les prés-carrés du vieux syndicat. Leur recrutement se faisant principalement à travers les transfuges, l’on mesure aisément le décalage qui existe entre le statut d’interlocuteur unique dévolu à l’UGTA et son poids réel. Paradoxalement, c’est de cette inconsistance structurelle et cette “représentativité” tout à fait relative que tire profit le gouvernement. En transgressant allègrement la loi sur la liberté d’association, il préserve l’exclusivité d’un syndicat aux troupes pourtant décimées et le contraint en contrepartie aux besognes de faire-valoir. C’est à ce titre que sa commission exécutive s’exprime sur de nombreux dossiers, prétend s’adresser aux travailleurs et même défendre leur avenir. Seulement, et c’est là tout le problème, l’ UGTA pêche dans le désert et ses dirigeants le savent. L’instrumentation de leur institution et le formatage de leurs délibérations participent d’un grand dessein englobant à la fois les partis et tous les pôles de médiations publiques. L’ UGTA qui n’a connu — à l’exception de deux courtes périodes (62-64 et 89-96) — que la satellisation, est appelée à assumer à nouveau des missions de garde-fou afin de contenir la revendication et ouvrir des “boulevards” aux réformes les plus impopulaires . A côté du duo-pôle politique composé du FLN - RND, l’UGTA sera chargée d’un ménage peu ragoûtant qui consiste à mener campagne contre les crypto-syndicats, comme elle les qualifie, coupables selon elle de “travail fractionnel” et ennemis de l’unitarisme syndical. L’autonomie et les conquêtes sociales que celle-ci a permis au milieu des années 1990 sous l’impulsion de Benhamouda relèveraient-elles désormais d’une époque révolue ? S’achemine-t-on, donc, vers un solde de tout compte de tous les principes de revendication ? La criminalisation du recours à la grève et l’interpellation de travailleurs ayant dressé des piquets n’ont pas ému outre mesure les actuels dirigeants. Un signe parmi d’autres qui indique dans quelle direction s’achemine l’UGTA et comment sera ficelé son congrès de mars. Ce constat, qui vaut d’ailleurs pour toutes les libertés publiques, porte, hélas, la marque de la pire des régressions quand il est fait pour le syndicalisme. Qu’y a-t-il de plus désolant que la conversion de tribuns des travailleurs en avocats du patronat et des puissances de l’argent ? Il est vrai que lorsqu’on a été longtemps un notable tutorant des cols bleus, la tentation de troquer d’improbables combats contre l’assurance d’une reconduction vaut toutes les servitudes. Les congrès, même ceux des syndicats, sont de précieux rendez-vous pour la suite de la carrière. Comment peut-on ignorer cela ?
B. H.

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