Panorama : PARLONS-EN
S’exiler pour éclore


Par Malika BOUSSOUF malikaboussouf@yahoo.fr
L’élite algérienne qui déserte le pays pour d’autres univers, on y fait régulièrement référence sans insister outre mesure sur son exil souvent forcé. Et si l’on regrette l’absence de cette dernière, on le fait du bout des lèvres parce qu’il n’est pas tout à fait recommandé de dénoncer les facteurs ayant prévalu à la fuite de nos cerveaux vers des horizons plus hospitaliers. Le chef de l’Etat, lui aussi, se met de la partie.
Il ne rate à cet égard aucune occasion pour émettre un avis sur cette triste hémorragie que connaît l’Algérie depuis de longues années déjà. De la simple évocation destinée à marquer son désaccord avec les pratiques antérieures, il ira jusqu’à faire remarquer qu’il n’est pas responsable de cet autre désastre. Le président ira plus loin. Il battra, en vain, le rappel de la fibre patriotique de cette élite pour l’inciter à rentrer au pays afin de s’y investir. Trop tard ! Car cette frange de la société qui est allée tenter sa chance ailleurs et dont beaucoup de ceux qui la composent ont réussi à se tailler une place de choix en Europe, en Amérique ou au Canada n’est pas prête — échaudée qu’elle est — à accepter un marché qualifié de dupes et dont les termes ne la motivent plus. Des centres de recherche prestigieux, des universités dont la réputation n’est plus à faire, des institutions incontournables et dont les décisions pèsent lourd sur l’avenir réservé à des pays comme l’Algérie comptent en leur sein de brillants compatriotes au profil rare, indispensable à leur bon fonctionnement. Pourquoi voudrait-on, dès lors, que ces derniers reviennent s’abrutir ou se clochardiser de nouveau au contact d’une administration non seulement à la traîne mais qui ne voudra, surtout, jamais s’amender ? Une administration qui, comble de l’ironie et du désespoir à la fois, s’accroche à des modes de fonctionnement archaïques et qui ne saurait souffrir d’aucune remise en cause émanant d’une intelligentsia dont elle pense toujours avoir bien fait de se délester. Une administration préoccupée par la seule survie du clan et dont on retiendra, enfin, qu’elle se sera volontairement laissée affaiblir en se souciant peu du travail accompli par ceux qui ont choisi de rester au pays et en envoyant valser une autre partie de cette matière grise dans les bras de concurrents plus expérimentés. Des adversaires identifiés, qui ne cachent généralement pas leurs intentions mais dont elle se croit encore, avec la forfanterie qu’on lui connaît, à l’abri. Personne n’ignore qu’ailleurs l’on n’a aucun état d’âme à se fidéliser les talents, que la compétence prime sur tout le reste et qu’il est même dans l’ordre des choses de garder dans la dépendance des pays comme le nôtre. Ecumer un partenaire potentiel de ce qui lui est vital pour avancer soi-même entre dans le cadre de la stratégie des gagnants. Et quand de surcroît un partenaire ne fait rien pour parer à la désertion des siens, a fortiori lorsqu’ils sont brillants, c’est tout bénéfice pour le pays d’accueil. Cela vient renforcer, en fait, cette tendance des nations développées à ne plus investir de gros budgets dans la formation intramuros puisque d’autres s’en chargent pour eux et à leurs propres frais. Il n’y a plus qu’à regarder mûrir le fruit puis se baisser pour ramasser le jackpot. Nos cerveaux n’auront pas mis longtemps pour s’apercevoir que c’était ailleurs que cela se passait et que c’était aussi ailleurs que l’on apprécierait à leur juste valeur leurs compétences ; en Algérie, on n’a que faire des grosses pointures. On est trop occupé à niveler par le bas. Sous prétexte de révolution prolétarienne, nos décideurs, instruits de ce que cela induirait au niveau populaire, sans que leurs privilèges soient menacés, ont choisi de sacrifier leurs élites les sommant de se soumettre, pour les besoins d’un unanimisme et d’une démagogie ambiante, aux caprices d’analphabètes promus au rang de responsables pour services rendus à la nation. On pourra pourtant longuement disserter sur les services en question que l’on n’en excusera pas pour autant le misérabilisme dans lequel on aura volontairement plongé des hommes plus aptes à mener à bien l’émancipation du pays. A beaucoup de compétences on a opposé leur contraire pour les détruire, leur apprendre à vivre comme des gueux et les humilier face à leurs homologues étrangers. Et quand il y en avait un qui pouvait empêcher l’autre de fuir pour percer, il était aussitôt récompensé. Il venait de renforcer la capacité de nuisance du système fortement préoccupé par un musellement durable, voire définitif de ses érudits. Une politique d’indigence qui aura vidé de sa substance tout un pays sous Boumediene déjà, puis sous Chadli. Deux tristes périodes durant lesquelles les cadres en avaient été réduits à se disputer une place dans une quelconque chaîne s’ils voulaient accéder au minimum, comme tout le monde et sous le fallacieux prétexte d’un traitement égalitaire pour tous. Il s’avère, hélas, que ces pratiques indécentes ont encore de beaux jours devant elles. Elles sont encore plus prégnantes aujourd’hui. Comme il est du droit de chacun d’aspirer à mieux et à autre chose, nos cadres continuent de s’en aller épaissir le portefeuille d’Etats conscients de ce qu’un seul spécialiste récupéré à moindre coût pouvait apporter de par sa qualification à ses homologues, ses nouveaux concitoyens. En contrepartie, on mettra à leur disposition tous les moyens d’approfondir leurs connaissances, de s’épanouir, de réussir leur vie et de la construire à l’image de leurs aspirations. Il y a quelques années encore, les cadres abandonnaient la partie et optaient pour l’exil, la mort dans l’âme, à n’importe quel âge. Aujourd’hui, fort de l’expérience de leurs aînés, nos nouveaux diplômés n’ont qu’une seule idée en tête : fuir le pays plus tôt voire suffisamment à temps pour goûter, entre autres, au privilège de donner son avis sur tout et n’importe quoi sans que quiconque s’arroge le droit d’attenter à pareille liberté, fondamentale ailleurs, aléatoire ici. Nous en sommes, quant à nous, à regarder s’évanouir dans la nature y compris des sportifs qui prennent la poudre d’escampette à la faveur d’une compétition ! Et on vous expliquera encore une fois avec force arguments que c’est la faute aux autres : les dirigeants de l’équipe à qui on reprochera de n’avoir pas confisqué les passeports à leurs titulaires. Comme au bon vieux temps de la guerre froide durant laquelle les dictateurs du bloc de l’Est talonnaient de près leurs athlètes pour parer à toute tentative de leur part de se réfugier chez l’ennemi capitaliste Et voilà qu’aujourd’hui, c’est triste pour ses défenseurs acharnés, l’époque du nationalisme à deux vitesses se voit dénoncer de toutes parts. Et pour cause ! Entre le nationaliste grassement payé et celui qui n’arrive pas à boucler ses fins de mois, aucune confusion ne peut plus être entretenue par le système. Alors, quand les autorités algériennes se plaignent d’une politique sélective de l’immigration pratiquée par l’Europe à laquelle il est reproché de faire la distinction entre la noble et la clandestine, on se surprend à sourire en repensant à cette pratique, pas très ancienne, de vente concomitante que l’on aurait volontiers remise au goût du jour afin que soit aussi légalisée la fuite de nos trop encombrants hittistes. On vous cède volontiers notre matière grise, débarrassez-nous à votre tour de nos futurs casseurs, Aucune leçon, autrement dit, n’est tirée de cette hémorragie sinon qu’après les avoir invités à débarrasser le plancher et à défaut de pouvoir les récupérer, les autorités algériennes plaident pour le partenariat avec leurs propres enfants. L’Etat n’a, quant à lui, suggéré aucune solution pour prévenir d’autres départs et à ce rythme le pays sera bientôt contraint d’importer en coopérants techniques des cadres qu’il aurait pu songer, auparavant, à garder chez lui. 100.000 chômeurs diplômés en 2000, 40.000 de plus en 2004, les chiffres en croissance, publiés par le CNES, sont éloquents à plus d’un titre. Ils ne tarderont, d’ailleurs, pas à justifier la nouvelle saignée qui se prépare puisqu’il ne fait aucun doute que les derniers arrivés sur le marché du travail ne tarderont pas à grossir les rangs des futurs candidats à l’exil. Le constat est on ne peut plus scandaleux car nulle part ailleurs on ne forme pour le plaisir de former. C’est une question d’offre et de demande. Or, il n’y a que dans un pays comme le nôtre où l’on se permet le luxe d’être dans une constante demande alors que l’on ne devrait faire que dans l’offre vu que le terrain reste totalement vierge. Les seuls rodés pour l’heure à prendre en charge cette relance dont on se gargarise en haut lieu ne sont pas là pour le faire et ne veulent même plus entendre parler de retour éventuel. Ils participent à faire progresser les choses ailleurs. Comble de l’ironie, ce sont souvent eux qui sont sollicités pour renseigner sur la situation réelle de leur pays d’origine ou pour y intervenir en tant qu’experts. Les règles de la déontologie étendues à l’obligation de résultats exigent d’eux qu’ils rendent compte de la situation telle qu’elle est dans la réalité. Une réalité faite d’échanges qui demeurent d’ordre commercial et un commerce qui n’opère que dans un seul sens. Il se trouve que, pour l’instant, l’Algérie n’a rien d’autre à offrir que son insatiable appétit de consommateur.
M. B.

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