Panorama : PARLONS-EN
Enquêtes et habilitations d’officines
Par Malika BOUSSOUF malikaboussouf@yahoo.fr


De lourdes sanctions ont été prononcées, il y a quelques jours, à l’encontre de magistrats. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), selon notre confrère Liberté, a eu la main plutôt lourde. Il n’a pas fait dans la dentelle et a frappé fort en radiant, blâmant, mutant et dégradant des juges, présidents de cours et de tribunaux, accusés de corruption, d’indiscipline, d’insubordination, d’abus de pouvoir et autres écarts comme l’insoumission à l’obligation de réserve.
La décision concernant chacun des cas est tombée comme un couperet. Il faut ajouter, par ailleurs, et si l’on en croit le règlement de l’institution, que les mesures prises sont sans possibilité de recours et donc sans appel. Cependant, et parce qu’il aurait touché y compris des juges connus dans leur milieu pour les gros appuis dont ils bénéficiaient, il n’y a pas si longtemps, au sein du pouvoir, le verdict apparaît comme frappé de suspicion. Y aurait-il, en d’autres termes, une réelle volonté d’assainir le corps des magistrats et de faire rendre enfin la justice au nom du peuple ou s’agirait-il plutôt d’un règlement de comptes qui ne dirait pas son nom et qui ne servirait, par conséquent, qu’à asseoir, à nommer de nouveaux potentats aux postes rendus vacants par les décisions du Conseil ? Pourquoi, en effet, ce dernier (le CSM) a-t-il choisi de sévir il y a une semaine et ne l’a-t-il pas fait il y a une, deux, trois, voire quatre années auparavant, c'est-à-dire en temps opportun pour chaque affaire ? La réponse à pareilles interrogations demeure, qu’on le veuille ou non, essentielle à la compréhension du mode de fonctionnement de la Haute Administration et de la justice dans le cas qui nous intéresse présentement. Une justice qui, lorsqu’elle sort sa grosse artillerie pour faire le ménage, ne fait aucune distinction entre les magistrats incriminés. Tous ont droit au même canevas : ceux pas très obéissants qu’elle sanctionne injustement, et ceux corrompus à qui elle décide, un jour, d’interdire l’accès de ses palais. Question importante pour éclairer les ignorants que nous sommes : pourquoi n’a-t-on pas agi avant que les dégâts ne soient aussi dévastateurs ou ne crèvent les yeux du moins initié d’entre les Algériens ? On aurait du mal à ne pas se souvenir du cas de cet ancien ministre de la Justice qui, une fois installé dans ses fonctions et rassuré par on ne sait quelle officine, s’était naïvement cru à l’abri de la moindre atteinte à son statut. Pourtant, quand on a, voulu l’écarter du jeu, on a distillé des informations pas très glorieuses sur son comportement privé et ses méthodes de travail lesquels, du jour au lendemain, se sont révélés loin d’être exemplaires. Cabale ou révélations justifiées, cela importe si peu quand la leçon à tirer de ce triste épisode est qu’un cadre supérieur, fut-il un haut fonctionnaire, qui a eu la malheureuse idée de se fourvoyer avec le système, reste l’éternel débiteur de ce dernier. Il ne sera jamais plus indépendant, sauf s’il démissionne de son plein gré et avant que les ennuis ne commencent à lui pleuvoir sur la tête. Il ne sera, par voix de conséquence, jamais plus à l’abri d’une révélation outrageante, dès lors que celle-ci sert à alimenter la capacité de nuisance d’un régime contre lequel tous ceux qui choisiront de contourner le combat pour la démocratie et les droits de l’homme resteront toujours impuissants. L’autre leçon à tirer de ce qui désormais ne relève plus que de l’anecdote, c’est que lorsque l’on */ucoup d’opportunistes se sont laissés prendre au piège avant de réaliser qu’il leur était impossible d’en sortir indemnes. L’autre alternative pour échapper à une descente aux enfers consiste à n’avoir rien à se reprocher. Mais cela n’a pas été, hélas, la devise de bon nombre de magistrats trop impatients d’enfourcher le cheval qui les mènerait au sommet de la hiérarchie sociale. Il se trouve, pourtant, que les magistrats, soumis, avant d’être accrédités, à une enquête d’habilitation, sont tenus, chaque année, de remplir deux formulaires. Un premier document comportant six ou sept feuillets et dans lequel il est demandé à la personne concernée de raconter sa vie. Celui-ci est destiné à la présidence de la République. Il est censé permettre une mise à jour de la fiche initiale d’habilitation. Le second, pour sa part, sert au magistrat à exprimer des vœux. Il est, lui, adressé au ministère, sans résultats significatifs, à en croire ceux qui sont passés par là. Ce qui paraît déplorable dans toute cette paperasserie à la Beria, c’est qu’aucun des critères qui permettent aux autorités d’apprécier les choses à leur juste valeur ni aucun des paramètres qui prévalent lors de l’investigation ne sont communiqués à la personne faisant l’objet de l’enquête d’habilitation. On comprend mieux, en fait, qu’il n’y ait pas que le chômage ou l’absence de commodités qui fassent fuir. Beaucoup désertent leur poste parce que l’on se refuse de leur reconnaître un minimum de mérite. Ceux qui quittent le pays, pour ne parler que de ceux-là, savent qu’en Algérie, si l’on n’est pas pistonné, si l’on n’est pas parrainé, on n’a aucune chance d’émerger, aucun espoir d’être promu à des fonctions supérieures ou si rarement l’espoir de progresser dans la vie. Si vous n’appartenez à aucune des catégories déjà citées, la machine infernale est aussitôt mise en branle pour vous barrer la route et vous interdire l’accès au poste que vous vous estimez être en droit d’occuper. Alors, quand de surcroît vous apprenez qu’une carrière et sa réussite dépendent de l’humeur d’un flic chargé d’enquêter sur vous, vous cessez d’attendre quoi que ce soit d’équitable du système en place. Il faut savoir, également, qu’il n’y a pas que la police qui fouine dans votre quotidien. Une enquête d’habilitation ne dépend pas que de cette dernière. Parallèlement à celle menée par la DGSN qui vient de nous dire tous ses regrets pour le mal dont elle s’est rendue coupable à l’égard de nombreux cadres et pour toutes les carrières qu’elle avoue avoir gratuitement brisées, il y a celles diligentées par la gendarmerie et la sécurité militaire. Trois enquêtes simultanées pour être sûr, en principe, de n’avoir rien manqué d’essentiel. Et c’est cette dernière, celle de la SM, préoccupée à débusquer les ennemis de la révolution, qui délivre le blanc-seing. Trois enquêtes. Pas une mais trois, pour être sûr que l’on n’a omis aucun menu détail ni fait aucune erreur qui serait préjudiciable. Il suffit, pourtant, que l’un des trois comptes rendus ou rapports comporte des renseignements quelque peu divergents pour que rien n’aboutisse et que la candidature soit mise au placard. Etant donné l’excès de zèle mis à récolter le maximum d’informations sur telle ou autre personne, comment devient-il possible qu’un cadre supérieur, connu pour ne pas être un modèle de probité, puisse passer entre les mailles de trois filets ? La réponse nous a, en fait, été apportée, un jour, par une personne que nous n’aurions jamais soupçonnée être au parfum de ces pratiques. C’est ainsi que l’on nous a expliqué que le dossier de chacun était régulièrement alimenté, à l’exception du fait que les informations recueillies pour la fameuse mise à jour n’étaient pas, pour la majorité d’entre elles, seulement destinées à rattraper le coup. Le dossier n’est sorti et ne menace d’être livré à la vindicte que si la personne visée ne fait plus “l’affaire”. On accumule ainsi les griefs et on les garde secrètement au chaud en attendant de pouvoir s’en servir “utilement”. En d’autres termes, les autorités savent mais laissent faire jusqu’au moment où elles décident de mettre le holà à une carrière. C’est là que le dossier refait surface, comme par enchantement ; il est dès lors confié à qui sera chargé de la démolition. On le remettra, par exemple, pour publication, à un journaliste flatté d’avoir été sollicité puis mis dans la confidence. Un confrère fasciné par l’uniforme qui s’imaginera n’avoir été mis dans le coup et décroché enfin le super scoop de sa carrière que par la grâce de son talent. Du coup, le récent mea culpa de la DGSN ne représente plus grand intérêt. Cela ne suffit évidemment pas que la police se débarrasse de dossiers encombrants et fasse disparaître les traces de son infamie. On ne pourrait parler de fin d’une période même si cela reste à vérifier sur le terrain, que si les deux services du ministère de la Défense nationale rejoignaient l’exemple de la police. Un mouvement d’ensemble aurait dû être dicté aux trois entités à la fois pour créer la synergie nécessaire à une bonne gouvernance. Pour l’instant, cela pourrait ressembler à de la poudre aux yeux, un banal effet de manche destiné peut-être à faire l’impasse sur ce qui se pratiquerait encore en coulisses. Sinon, qu’est ce qui aurait empêché la DGSN de prendre cette mesure bien avant, depuis dix ans, par exemple, et pourquoi n’en serait-elle convaincue qu’aujourd’hui ? Brûler des dossiers ne veut en aucun cas dire que de telles méthodes seront à jamais bannies. Les discours et déclarations de bonnes intentions ne suffiront pas à convaincre d’une bonne foi qui reste à prouver. Tant que le même personnel continuera de sévir, tant que l’on persistera à déplacer quelqu’un d’un poste où il n’aura pas fait ses preuves vers un autre où il ne fera, de toute façon, pas plus la preuve de sa compétence, les choses resteront en l’état. Il se trouve que la pratique est courante. On ne s’aventure jamais à proposer quelqu’un de nouveau aux postes dits sensibles. Ce sont toujours des enfants du système que l’on retrouve aux postesclefs quels que soient les gouvernements ou les chefs de l’Etat qui se succèdent. Aucune chance de montrer leurs mérites n’est laissée à ceux qui en sont dignes quand ils sont étrangers au clan ou dénotent d’avec la clientèle habituelle. Cette chronique est dédiée aux cadres qui ont choisi de rester au pays, qui travaillent sans faire de vagues et portent l’Algérie à bout de bras, la protégeant d’une immersion fatale. Ils n’ont pas besoin, eux, de publicité mais juste que l’on prenne en compte leurs aptitudes à gérer mieux.
M. B.

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