Corruptions : A QUOI PEUT SERVIR UNE AGENCE ANTI-CORRUPTION DANS UN ÉTAT DE NON-DROIT ? (1re PARTIE)
Libertés, démocratie et volonté politique avant tout


Après avoir créé en 1996 l’Observatoire national de surveillance et de prévention de la corruption (voir Le Soir d’Algérie du 21 février 2005 ), puis l’avoir dissous en 2000, voilà que le gouvernement annonce de nouveau, dans un avant-projet de loi contre la corruption, la mise en place d’une agence spécialisée anti-corruption. Tout cela ne fait pas très sérieux, manque de crédibilité et traduit en fait une absence totale de volonté politique à lutter contre la corruption. Nous ouvrons ce dossier — en trois parties — à partir des expériences

Au même titre que des lois spécifiques et l’instauration d’un médiateur dans la lutte contre la corruption, certains pays ont ajouté la création dune agence de lutte contre la corruption à leur panoplie de moyens pour venir à bout de ce fléau. Pourquoi recourir à une institution de plus ? Trois raisons peuvent être invoqués quand il y a une réelle volonté politique des pouvoirs publics à lutter contre la corruption : un rôle de dissuasion, une mission de prévention et des poursuites judiciaires appropriées. À ce jour, les quelques expériences menées un peu partout dans le monde sont loin d’être concluantes, loin s’en faut. Ce qui n’enlève rien à la nécessité de pareille institution, pour peu que ses missions soient clairement définies et que des moyens conséquents lui soient attribués. Parmi ces moyens, il y a lieu de mentionner la garantie de son indépendance, le positionnement de cette agence par rapport à l’exécutif et les critères de nomination de son chef. Il faut relever la difficulté de la tâche. L’agence de lutte contre la corruption peut définir des mécanismes de contrôle et de contrepouvoirs. Faut-il avoir recours à une agence de lutte contre la corruption ? L’explosion des affaires et l’échec de l’exécutif et des institutions de l’État à lutter efficacement contre la corruption peuvent justifier pareille initiative. Quelles sont alors les conditions à réunir pour garantir le succès de ces agences ?
Pourquoi recourir à une institution de plus

Alors que la corruption devient de plus en plus sophistiquée, il est de moins en moins aisé pour les organes chargés de l’application de la loi de mettre à jour et de poursuivre en justice les cas complexes de corruption. De plus, dans un système où la corruption est endémique — comme c’est le cas de l’Algérie —, ces mêmes organes peuvent aussi abriter un certain nombre d’agents publics corrompus. Récemment, les gouvernements ont cherché à concentrer leurs efforts d’investigation — ou du moins à donner l’impression que leur intention était de le faire —, en créant des organismes ou commissions indépendants de lutte contre la corruption (1). En effet, cette institution est devenue à la mode. Mais est-elle efficace et peut-elle l’être ? On peut évidemment associer les fonctions de cette agence à celles du classique médiateur comme cela est le cas en Ouganda et en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Bouteflika a préféré supprimer cette fonction de médiateur de la République en Algérie. D’autres personnes seraient plus en faveur de faire une distinction entre leurs rôles respectifs : le médiateur doit promouvoir les pratiques honnêtes, et ce, en s’assurant de la fiabilité de l’administration, tandis que l’agence, en charge du travail d’enquête et de poursuites judiciaires des fonctionnaires, doit avoir un rôle de dissuasion. Il est important de comprendre, dès le début, pourquoi le modèle de Hong-Kong s’est révélé efficace. Cela n’est pas seulement dû à la qualité et à la détermination du personnel ou à un cadre législatif favorable, son succès peut également être expliqué par le fait que la commission dispose de deux fonctions de prévention et de poursuites judiciaires. La prévention n’a pas été envisagée comme une mesure accessoire ; au contraire, soutenue par l’éducation de la communauté et des campagnes de sensibilisation, elle est l’une des activités principales du modèle de Hong-Kong. Cette commission bénéficie des révélations des enquêteurs travaillant à la mise en application de la loi. Cela a permis à la commission de développer un ensemble cohérent et coordonné de stratégies, avec des résultats enviés par beaucoup. Ceux qui ont essayé de copier le modèle, comme en Zambie par exemple, ont, pour la plupart, échoué parce qu’il leur manquait cette approche cohérente et les ressources nécessaires. En France, dans les années 1990 et du temps du Premier ministre de gauche Bérégovoy, on a créé un Service central de prévention de la corruption (SCPC), placé sous tutelle du ministère de la Justice, que les gouvernements de droite ont essayé de supprimer : son activité est limitée et il fait surtout preuve d’une grande discrétion, même s’il produit annuellement des rapports et des analyses de qualité que l’on retrouve sur son site Internet. En Algérie, l’échec d’une agence, qui avait été créée en 1996, s’explique par son absence d’indépendance et de transparence, ainsi que sa totale inactivité. Elle fut dissoute en 2000 par le nouveau président de la République, sous prétexte qu’elle consommait un budget sans produire de résultats. Aucune alternative pourtant n’a été proposée à ce jour. Dans l’avant-projet de loi présenté au gouvernement par le ministre de la Justice le mois dernier, il est question de nouveau de créer un organisme de ce genre, et ce, conformément à la Convention des Nations unies contre la corruption que l’Algérie a ratifiée en avril 2004. Il est également important de juger, dès le début, si un tel organe est nécessaire et, en particulier, si ses ressources de fonctionnement peuvent être assurées. Une agence sous-financée sera vouée à l’échec. Quelques administrations fournissent aux agences une part de ce qu’elles recouvrent de sommes acquises par la corruption, bien que cette approche puisse conduire à un excès de zèle et à des abus.
Djilali Hadjadj

(1). Le modèle auquel on se réfère habituellement est la Commission indépendante de lutte contre la corruption de Hong-Kong (ICAC). Cette commission peut non seulement

 

Pourquoi les agences de lutte contre la corruption échouent-elles ?

Elles peuvent échouer pour les raisons suivantes :
• une faible volonté politique ;
• le manque de ressources par manque d’appréciation et du fait qu’une agence efficace nécessite un financement convenable ;
• des interventions politiques. L’agence ne peut alors faire son travail de manière indépendante ni enquêter sur les hauts fonctionnaires ou les plus hautes personnalités de l’Etat ;
• la peur des conséquences. Un manque d’engagement et une certaine complaisance par rapport au statu quo conduisent les agences à perdre leur indépendance ou leurs ressources, voire les deux ;
• des espérances irréalistes. Combattre la corruption endémique est un exercice de longue haleine ;
• une dépendance excessive par rapport à la mise en application des lois. Les réelles capacités de prévention de l’agence ne sont pas entretenues ;
• des lois inadéquates. Sans des lois efficaces et pouvant être mises en vigueur, une agence est paralysée ;
• devoir supporter le poids du passé. Une nouvelle agence, habituellement petite et en cours d’installation, peut se trouver surchargée en héritant du travail inachevé des précédentes agences et se voir paralysée ;
• une incapacité à faire participer la communauté par un manque de campagnes de sensibilisation ;
• une perte de motivation de la part du personnel lorsque la population perd confiance en l’agence ;
• une responsabilisation insuffisante ;
• l’agence elle-même devient corrompue.
Référence : Adapté par Bertrand de Speville, “Pourquoi les agences de lutte contre la corruption

Quelles missions pour l'agence ?

Pour exercer ses fonctions de la façon la plus efficace, l’agence doit avoir les attributions suivantes :
• être soutenue par le pouvoir politique au plus haut niveau ;
• avoir des ressources adaptées pour mener à bien sa mission (1);
• être indépendante matériellement et politiquement dans son travail d’enquête, même lorsqu’elle s’en prend au plus haut niveau gouvernemental ;
• avoir des pouvoirs lui permettant d’accéder à toute source de documentation et d’interroger les témoins ;
• favoriser l’adoption de lois favorables aux usagers (par exemple l’adoption d’une loi établissant le crime d’“enrichissement illicite”), et ;
• avoir une présidence qui soit perçue comme étant de la plus grande intégrité (2). Il est important que les pouvoirs exceptionnels qui sont conférés à une agence contre la corruption soient conformes aux règles internationales des droits de l’homme et que l’agence exerce ses pouvoirs de façon responsable dans le respect de la loi. En établissant les paramètres pour la mise en place d’une telle agence, le gouvernement doit se demander s’il fait quelque chose qu’il accepterait si l’initiative venait de l’opposition. Très souvent, la réponse à cette question est mitigée. D’où la nécessité de trouver une formule qui semble honnête et efficace pour tous, qu’elle implique ou non le gouvernement, et qui confère des pouvoirs appropriés d’enquête, de poursuite et de prévention. Telles sont les conditions de survie d’une telle agence. Deux considérations sont de la plus grande importance :
• une commission contre la corruption ne serait pas indépendante si elle était rattachée au pouvoir politique et utilisée pour combattre l’opposition ;
• l’agence pourrait, à l’extrême, devenir une agence d’extorsion et de corruption. Ces deux considérations touchent aux questions que l’établissement et la responsabilité d’une telle agence posent.
D. H.

(1). Certaines de ces agences n’ont pas réussi à démarrer à cause d’une certaine réticence ou d’un refus de débloquer les fonds adéquats.
(2).
La législation peut prévoir que le chef de l’agence soit nommé par les chefs des partis politiques au gouvernement et dans l’opposition, de la même manière qu’un juge d’une Cour supérieure de justice. Il peut aussi être prévu que les nominations

 

Où une telle agence devrait-elle être positionnée ?
 Son succès à Singapour avait beaucoup à voir avec la détermination du Premier ministre et du chef du gouvernement, Lee Kuan Yew. Des spécialistes ont montré que le fait que l’agence dépende du bureau du Premier ministre était un facteur très important de son succès. Le positionnement de l’agence était également un facteur décisif dans la réussite du lancement de l’agence de Hong-Kong, placée au sein du bureau du gouverneur mais devant rendre des comptes au pouvoir législatif. Son indépendance par rapport à la fonction publique et son autonomie opérationnelle se reflètent dans la loi et dans la pratique. Cependant, savoir si ce caractère particulier est un modèle à suivre pour les autres dépend des mécanismes de responsabilité en place (1). Une telle agence — et ses nombreux pouvoirs spéciaux — peut elle-même être utilisée de manière corrompue à l’encontre d’adversaires politiques. Sa mise en place doit se faire de manière à se prémunir contre de telles dérives. L’intégrité dans les hautes sphères du gouvernement est certainement un atout mais ne devrait pas être présumée. Les pires excès de la grande corruption peuvent avoir lieu dans et autour du bureau du chef de l’Etat. Une agence de lutte contre la corruption, mise en place dans un tel bureau, ne peut se permettre de montrer du doigt des fonctionnaires placés au sommet de la hiérarchie, à moins que des mécanismes de responsabilité soient mis en place. Une telle agence devrait être responsable envers les pouvoirs législatif et judiciaire. En outre, des comités de conseil de citoyens contrôlent le travail quotidien de la Commission indépendante de lutte contre la corruption de Hong-Kong, ce qui ajoute à la confiance du public dans cette institution.
(1) Hong-Kong a commencé avec des avantages inhabituels. Son gouverneur et chef de gouvernement était un fonctionnaire expatrié et non une personne possédant une famille et des relations denses dans ce qui était alors une colonie. Il bénéficiait d’une pension généreuse et d’un haut statut pour sa retraite. Il était à l’abri de manière unique de la plupart des moyens de pression utilisables contre un citoyen ordinaire. Lorsque la commission fut établie, Hong-Kong avait déjà un système judiciaire qui fonctionnait conformément à l’État de droit et dans lequel on pouvait avoir confiance pour engager des poursuites de manière professionnelle. Le procureur général avait d’ailleurs été jugé et emprisonné après avoir franchi la ligne rouge.

Congrès-colloques : gouvernement d'entreprise et intégrité
 .7-8 mars à Addis-Abeba (Ethiopie) : conférence organisée par l’OCDE, le Global Compact et le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) sur le thème : “Alliances pour l’intégrité – rôle du gouvernement et des entreprises dans l’amélioration des standards de vie africaine”. Voir le programme sur le site web : www.ocde.org 
7-8 mars à Trèves (Luxembourg) : conférence organisée par l’Académie de droit européen (ERA), avec le soutien de l’Union européenne, sur le thème : “Gouvernement d’entreprise : conséquences juridiques pour l’Europe et les Etats-Unis”.
Voir le programme sur le site web : www.era.int

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