Panorama : ICI MIEUX QUE LÀ-BAS
Être beau et député à la fois
Par Arezki Metref arezkimetref@yahoo.fr


J'ai encore été la proie d'un méchant cauchemar. Voici les faits : J'ai été mis dans un taxi-brousse déglingué qui cahota longtemps dans une jungle qui ressemblait étrangement à un pays familier. Dans le taxi-brousse, il y avait toutes sortes de gens, que je ne connaissais pas.

Un homme en costume Sonitex, rasé de frais, chaussant de vraies fausses Ray Ban, posait en permanence sur moi son œil anthropométrique de flic en faction dans une guérite de ma tête. Il était là pour surveiller la moindre sédition neuronale, le moindre battement de cils du cerveau torve qui me tient lieu de boussole. Il veillait, en fait, sur le bon fonctionnement patriotique de mes synapses parfois sollicitées, il est vrai, par la perdition. Il tenait quelque chose à mi-chemin entre la seringue et l'éprouvette. Au bout d'un moment, j'ai compris que ce gadget, sorti des laboratoires de la police des idées, était l'invention géniale d'un jeune scientifique de ce pays familier dont tout le monde parlait. L'objet servait à une évaluation-minute de la dose de réfraction au patriotisme tarifé qui pouvait polluer mon crâne. L'instrument de précision mesurait les idées non point par l'analyse des mots nécessaires à leur formulation mais — et c'est en quoi la chose était révolutionnaire ! — dans leur genèse chimique. Tu ne peux pas tricher, mon vieux ! Tu ne peux pas te payer de mots, laisser entendre que ce n'est pas ce que tu voulais dire. Non, un député et un député font deux députés, avec cette seringue éprouvette. Et plus de deux députés, ça fait une Assemblée nationale démocratiquement élue, représentative, propre, honnête et tout et tout. Il y avait aussi dans ce taxi-brousse de la relégation un visage que je remets à présent. C'est cette gazana au chignon extralucide, surtout au moment de percevoir ses émoluments, rencontrée lors d'un précédent cauchemar. Elle avait le don de lire dans les prélèvements de la seringue éprouvette comme dans du marc de café du commerce ou dans les lignes de la main d'un chef d'un des groupes parlementaires de la coalition. Elle devinait tout, et à l'avance, cette dame ! On croirait qu'elle petit-dejeûnait avec des oracles ou prenait le thé avec les prospectivistes de la météo. Au commencement, je ne savais pas pourquoi j'étais dans ce taxi-brousse et surtout vers quelle destination ce dernier s'acheminait si lugubrement. C'est elle, la dame qui lit l'avenir dans les prélèvements, qui m'expliqua gentiment que j'ai été condamné, en même temps que tous les autres passagers du taxi-brousse, à errer dans le vide tant qu'il subsistera le moindre soupçon d'indocilité chimique à l'égard de la mère-patrie et de ses bien-aimés dirigeants et représentants. Elle et le flic étaient missionnés pour nous accompagner dans notre expiation. J'ai beau feindre de ne pas comprendre, j'ai beau faire l'âne, la preuve était aussi indiscutable que le résultat d'une élection dans le pays familier. Ma candeur ne passait pas. A l'aide de leur instrumentent aussi sophistiqué que le discours d'ouverture d'une session parlementaire de la «cinquième législature», le flic et la gazana ont établi sans conteste que la phrase anti-nationale suivante commençait à se former syllabe après syllabe conspiratrices, sournoisement, à travers les arcanes de mon cerveau pervers. La phrase, surprise en latence, qui touche à la dignité du pays familier à travers ses nobles représentants, est la suivante : «Lorsque, dans l'avenir lointain, les historiens se pencheront sur le parlementarisme en Algérie, il est fort à craindre qu'ils ne trouveront que ceci, qui en sera resté : nos députés se seront distingués par une seule et unique chose, c'est l'endurance et la combativité qu'ils mettent invariablement à discuter du statut de député. Quand le salaire et les conditions d'exercice du métier de député sont en discussion, l'hémycicle est toujours plein comme un œuf. Pas question de perdre une miette de ce débat qui implique le destin du peuple en entier à travers ses représentants élus». Voilà la phrase telle qu'elle aurait été écrite si le flic et la gazana ne l'avaient pas débusquée à l'état larvaire. Devant le cénacle des sages de la Nation, réunis pour non point pour me flageller mais pour me convaincre de m'auto-flageller, je ne pouvais que reconnaître combien ce fut mauvais de penser comme j'ai failli le faire. Mais le cénacle des sages de la nation ne l'a pas entendu de cette oreille-là. Au regard des prélèvements policiers et extralucides, je devais être condamné à l'errance dans un taxi-brousse, ce qui est déjà mieux qu'à pied, et être accompagné d'anges gardiens, ce qui est préférable que d'être tout seul car, contrairement à ce que prétend un député fraîchement coalisé, mieux vaut être accompagné que mal seul. Cette sentence, dans mon cauchemar, a réveillé des choses étranges. Soudain, on s'est mis à entendre parler du Parlement, qui porte bien dans le pays familier son nom mais dans cet anagramme qui fait passer le «ment» avant le «parle», d'assemblée, de députés, de chambre basse comme une cour, haute comme un dessein. Je lis qu'un député du Front de libération nationale, qui est l'équipe revenue en tête du championnat politique au pays familier, a demandé à un ministre énergique et de bonne mine, de présenter ses excuses en plénière. Avant de découvrir que la triste et, somme toute, petite raison à cette escarmouche entre un député buteur du FLN et ses copains d'un côté, et un ministre privativement pétroleur de la même équipe de l'autre, était une malheureuse et complètement irrationnelle imputation de l'augmentation du prix du carburant par le ministre aux députés, je croyais que cette invitation à présenter des excuses avait des motifs autrement plus graves. Je pensais que les députés demandaient au ministre de venir s'excuser devant eux de mener une politique que même le Fonds monétaire international, sur lequel on s'appuie pour tronçonner l'économie nationale en copeaux distribués aux copains et aux coquins, désapprouve. Même s'il est vrai que ce que bricole le gouvernement ne les regarde pas car à chacun son boulot, on aurait compris néanmoins que les députés réagissent à cette observation du FMI. Au moins pour faire semblant. A côté d'autres motifs d'épingler l'Algérie, le FMI constate, entre autres, que le Parlement «n'est pas informé sur les dépenses projetées, sur celles effectives, encore moins sur les dotations effectuées sur ces comptes». Il s'agit de comptes spéciaux, non enregistrés dans le budget annuel. Ils étaient estimés à 60 en 2001. Quoique cette absence de transparence soit permanente depuis 1985 (aucune loi de règlement budgétaire n'a été soumise au Parlement depuis cette date), j'aurais été un député d'aujourd'hui, j'aurais peut-être — je dis bien peut-être — eu le nif de demander au ministre de venir s'excuser de ne pas dire comment il utilise les 45 milliards de dollars de réserves de change. Il m'aurait rétorqué soit : « En quoi ça te regarde » et j'aurais été d'accord avec lui. Je suis député, pas plus. Ces affaires de gros sous, en quoi ça me regarde, en effet. Je me serais peut-être — encore une fois : peut-être ? — caché derrière le FMI lui-même. Même la locomotive de la machine libérale, dirais-je peut-être avec la vaillance que tu me connais, conseille d'aller «aux réformes structurelles de façon ordonnée, transparente ». Le bazar, ça suffit J'ajouterais peut-être, parce que je suis un élu de la nation et que je représente le peuple, qu'il faut mettre cette manne au service de la croissance, car sans elle, point de développement, ce qui veut dire point d'amélioration de la situation et des conditions de vie de la population. Et si le ministre se fâche de l'impertinence de mes propos, je jurerais que je ne fais que plagier des passages entiers du rapport du FMI qui ne saurait que nous vouloir du bien. Mais pas plus que le buteur du FLN qui exige les exquises excuses à qui a l'outrecuidance d'accabler l'hémicycle de se bénir aux carburants au point de renchérir la chorba, je ne peux dire tout cela. Ce n'est pas mon boulot. Mon mandat de député est clair : je fais du lyrisme cependant que le FMI conseille, pour sortir de ce mauvais pas, de privatiser les banques publiques. Et, à défaut de trouver le truc de génie pour réduire le fossé qui se creuse entre le bazar et le peuple de façon si chaotique que même le FMI s'en émeut, je déclamerais, dans le même chorus que le président Saïdani, qu'il «est temps que se manifeste le génie algérien dans un effort de réconciliation nationale pour que triomphe la paix dans nos cours». Quant à la paix des portefeuilles, Dieu y prouvera. Approuver la loi sur les hydrocarbures qui déleste le pays du peu de souveraineté qui lui reste et reconduire les infamies du code de la famille dans une autre appellation, c'est «un rendez-vous avec l'histoire que nous avons en tant que représentation nationale». En fait, en tant que député, je devrais faire de la radio ou de l'écoute téléphonique ma seule compétence est d'enregistrer. Et d'applaudir. Le flic et la gazana,  qui ont pu reconstituer à partir de leurs prélèvements tous ces mots qui étaient en train de se former à mon insu dans la petite cervelle, ont admis que ce n'était pas surréaliste de penser ce que je pense car c'est-ce que pensent tous ceux qui pensent et même ceux qui ne pensent pas dans le pays familier. Mais ils m'ont demandé de nuancer : bien sûr les députés ne sont pas en tant que personnes en cause dans leur intégrité. Mais ils participent de ce système de cooptation dans l'univers de privilégiés en échange de l'entretien d'un parlementarisme de façade. Et quand un député ose dire vraiment ce qui cloche, il y a des taxis-brousse pour le mener en bateau. J'aurais aimé être député une fois, rien qu'une fois pour ne plus voir ce flic et cette gazana au chignon extralucide et je vous jure que si je demande des excuses à un ministre ce serait parce qu'il m'aura accusé d'avoir bu tout le carburant de la cave. J'aurais aimé être député juste le temps de ne plus voir ce flic avec son épouvantable éprouvette et cette gazana au chignon extralucide.

P.S. d'ici : Ainsi, le poète Djamel Amrani s'en est allé. Il était toujours là, rivé à cette rive, fidèle à sa ville au point où l'on était enclin à croire qu'il sera toujours là, qu'il n'est pas possible qu'il s'en aille. Il avait survécu à tant de choses qu'il ne pouvait plus rien lui arriver. Mais lui aussi, qui a tant vu, tant dit, tant tu, il a fini par tirer sa révérence à la déréliction du monde. Il reste sa poésie et le souvenir du tourment le plus exubérant qui ait jamais été.

A. M.

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