Panorama : PARLONS-EN
“N’écoutez pas, mesdames” (*)
Par Malika BOUSSOUF malikaboussouf@yahoo.fr


Si c’était au don de clairvoyance, dont toutes les femmes ne seraient, selon lui, pas pourvues, que faisait allusion le président de la République en parlant de politique, celles parmi les présentes à la cérémonie organisée, en leur honneur, à l’hôtel El-Aurassi le 7 mars dernier en auront eu pour leurs frais de couturière, de coiffeur et d’esthéticienne. A condition, bien sûr, qu’elles aient saisi le sens de son intervention.
Le discours quelque peu condescendant, machiste et méprisant à souhait n’a pas eu l’air d’en déranger beaucoup parmi l’assistance dont nous avions prédit que la majorité se sentirait trop honorée d’être là pour montrer le moindre soupçon de mécontentement ou oser émettre une quelconque remarque. Dans le rôle de la protestataire qui faisait mine de n’avoir pas renoncé à défendre la cause féminine, on aura prévu, comme dans une pièce de théâtre bien rodée, Me Zohra Drif-Bitat, promue sénatrice par le chef de l’Etat, un ami de longue date et qu’en d’autres circonstances elle n’aurait du reste jamais interpellé de la sorte. Mais ce jour-là n’était pas ordinaire et on imagine fort bien la suggestion qui pourrait lui avoir été faite pour les besoins des caméras de télévision et des journalistes présents dans la salle. Zohra Drif, la respectable ancienne moudjahida, qui contestait le code de la famille aux côtés d’autres femmes tout aussi honorables devant les portes fermées de l’APN dont son défunt mari était le président, a tendu la perche à Bouteflika qui s’est empressé de la saisir face à un parterre de femmes qui gloussaient d’aise. Un partage de tâches judicieusement orchestré du genre “je fais semblant de te titiller, tu pourras ainsi livrer le fond de ta pensée sans que l’assistance y décèle une once de complicité”. Et les femmes, essentiellement préoccupées par l’étalage de leurs beaux atours, n’y auront effectivement vu que du feu dans cet échange qui s’apparentait à ce que l’on traduit dans le jargon populaire par un : “La parole est pour toi et son sens pour ta voisine.” Le deal étant celui-là, il n’avait aucune raison de gêner la sénatrice dans ses renoncements à ses convictions d’autant que c’était au nom de l’amitié qu’elle sacrifiait ces dernières, l’objectif premier étant de promouvoir “la grandeur, la sagesse et l’avant-gardisme” du chef de l’Etat. Si les assertions selon lesquelles faire de la politique n’est pas donné à tout le monde relèvent de Lapalissade, la rareté de la vocation politique chez les Algériennes est, elle, par contre, d’une réalité déconcertante. Sur ce plan-là, Bouteflika pourrait bien, pour une fois, avoir raison. Et quand il s’amuse à venir dans un souk de femmes leur asséner que si elles voulaient le statut qu’elles réclament, elles n’auraient qu’à cesser d’applaudir, se retrousser les manches et à aller le chercher, c'est-à-dire se donner les moyens d’arracher leurs droits, il faut lui concéder qu’il n’a pas tout à fait tort. Quand on pense, en effet, au parcours militant, semblable en apparence mais tellement opposé dans la réalité, de deux femmes comme Louisa Hanoune et Khalida Toumi, on comprend mieux que l’une ait été emprisonnée et l’autre pas. Entre les deux, il y avait et il y a toujours la force des convictions. Le recul aidant, on comprend mieux également pourquoi l’une ne cède pas aux sollicitations récurrentes du pouvoir et l’autre se laisse bercer par l’illusoire chant des sirènes et séduire par les apparats. L’une est responsable politique à temps plein qui n’a pas attendu l’assentiment du système pour imposer ses choix à un milieu traditionnellement réservé aux hommes. L’autre est un faire-valoir, une sorte d’alibi, depuis longtemps repéré pour servir de caution à une hiérarchie qu’elle n’aurait jamais tolérée qu’elle soit autre que masculine. Cela marche, hélas, jusqu’au jour où à force de faire la claque, l’on finit par excéder y compris celui à qui cette dernière est destinée. C’est ainsi que les compliments sont servis à l’une en signe d’admiration et de respect et que les remarques teintées de mépris à peine voilé sont décochées à l’autre, une passionaria sur le retour qui, prise sur le fait d’avoir troqué — de nouveau — son statut de ministre contre celui de chauffeuse de salle, accusera le coup sans broncher pour préserver quelque privilège. Et pour cause ! Il ne faut surtout pas perdre de vue la monture que l’on a cyniquement choisie de ménager. Ainsi, lorsque Louisa refuse de se compromettre et décline poliment une invitation à rejoindre un gouvernement dans lequel elle serait la seule, selon lui, à mériter de siéger, Khalida bat des cils en faisant mine de ne pas se sentir concernée et boit goulûment les paroles de celui qui l’insulte, suggère qu’elle est là par accident et lui dénie, en flattant son ennemie jurée, toute aptitude à gérer un département. On pourrait décidément tout reprocher à Bouteflika sauf de ne pas savoir de qui il parle ou qui il vise dès lors qu’il détache les yeux de son discours pour les braquer sur l’assistance. Il aurait dit “vous avez un os à ronger. Rongez-le et battez-vous pour en avoir un autre” plutôt que “vous avez obtenu des acquis aujourd’hui, n’en exigez pas davantage” que l’effet aurait été strictement le même et la réaction aussi, tellement militantisme et lutte pour l’égalité des droits étaient loin, ce jour-là, des préoccupations de ce que les mauvaises langues s’amusent à comparer à une basse-cour. Question intéressante à plus d’un titre : à qui s’adressait Bouteflika à El-Aurassi en martelant qu’il ne fallait pas attendre l’aide du pouvoir pour s’émanciper mais le faire par soi-même ? A personne peut-être ou encore aux spectatrices privilégiées venues servir de décor à la comédie que nous évoquions précédemment puisque la question reste sans réponse et qu’aucune réplique n’a été donnée aux envolées du chef de l’Etat à l’exception de celle réservée par la secrétaire générale du Parti des travailleurs qui, ne s’interdisant aucune critique, n’a pas craint de relever le défi lancé aux femmes ce fameux 7 mars. Il faudra bien pourtant que les militantes de la cause féminine, interdites d’expression à l’instar de tous les mouvements de contestation, se réveillent, reprennent du poil de la bête et se dégagent de l’inquiétante léthargie qui mine leur combat. L’urgence est signalée depuis que Bouteflika, fier d’avoir brisé “des tabous” — on se demande bien lesquels — a signifié la fin de sa contribution à la promotion de la femme. Comme la situation n’a en rien changé depuis l’indépendance, ne serait-il pas temps de repenser les choses en matière de sensibilisation, dans la manière de dénoncer et de résister aux conservateurs et à leurs alliés indirects, ceux qui se font un point d’honneur à clamer haut et fort qu’ils n’ont rien en commun avec les premiers dont ils n’ont, comble de la mauvaise foi, aucune pudeur à se démarquer publiquement. Il s’agit, tout le monde l’aura compris, de ceux qui se prétendent pour la vitrine et pour la vitrine seulement contre cette discrimination qui fait des femmes des êtres inférieurs. Ceux-là sont encore plus dangereux que ceux qui prônent le respect de la charia et qui ont le mérite d’être clairs parce que conséquents avec eux-mêmes. Pas très loin d’eux, il y a les responsables paranos qui n’aiment pas les femmes compétentes et s’en protègent pour ne pas avoir à regarder leurs défaillances personnelles. Ce sont nos pseudo- modernistes qui s’accommodent intellectuellement le mieux de ce qui relève du fait accompli et qui se montrent les plus réticents à se démarquer des “confortables” traditions algériennes ou à se défaire de ce machisme dont ils s’imaginent naïvement qu’il est ce dernier rempart qui protège leur virilité. C’est ainsi que dans la réalité, ils se complaisent spontanément dans la reproduction du système et que l’esquive adéquate est conjuguée à tous les temps pour justifier le fait que l’on ne soit pas rétrograde mais incapable de faire confiance à une femme qui ne serait pas génétiquement conçue pour un poste de responsabilité mais tout juste pour jouer les assistantes au motif qu’elle ne puisse pas se substituer aux hommes. Des hommes qui se révèlent fourbes dès lors qu’il leur est demandé de s’expliquer sur les raisons qui font qu’à compétence supérieure de la femme le poste soit tout de même réservé à un homme. Quand il est impossible de justifier son sexisme, on se fait agressif tout en roulant des mécaniques ou alors, quand cela devient trop flagrant, on se tait honteux et confus, impuissant, cependant, à rectifier le tir parce que reconnaître ses torts équivaudrait à s’affranchir de ses acquis. Il fallait reconnaître au chef de l’Etat, notre Sacha Guitry national, de n’être pas le seul à penser de la sorte. Il a le mérite, lui, de traduire publiquement sa misogynie. Ce qui est loin d’être le cas pour ceux qui se la jouent, pour la galerie, à la pointe de la modernité mais qui, sur leur lieu de travail, se laissent spontanément dicter leurs actes par des réflexes on ne peut plus rétrogrades. Ceux-là sont plus à plaindre qu’à blâmer.
M. B.
(*) Sacha Guitry 1942

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