Lundi 21 Mars 2005
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LA SURVIVANTE !

Par Hakim Laâlam  
Email : laalamh@yahoo.fr

“Il n’y a plus aucun obstacle à la réussite pleine et entière du Sommet arabe d’Alger. Le dernier gros problème vient d’être réglé. L’acheminement de la …”

…kheïma de Kadhafi

Ce maudit vent ! Ce traître de vent ! Soudainement, il se lève et la soulève sans prévenir, de manière brutale. Un moment déroutée, désemparée, déstabilisée et dangereusement virevoltante, la feuille de papier d’emballage profite d’une accalmie de ce satané vent, atterrit en douceur sur le sol rutilant et se terre aussitôt. Coincée dans un renforcement de mur fraîchement repeint, elle se protège comme elle peut. Car le danger, ce n’est pas seulement le vent. Il y a maintenant ces hommes au regard sévère et menaçant, munis de fourches spéciales et lâchés dans la ville depuis quelques jours. Depuis qu’on annonce la venue de prestigieux invités. Les chasseurs aux piques acérées la coursent. Ils la traquent. Ils ont dû flairer sa présence, car cela fait bien deux heures qu’ils rôdent dans le quartier, les sens en éveil, les piques prêtes à fondre sur la proie. La feuille de papier d’emballage bénit Dieu d’avoir trouvé refuge dans cette cache providentielle. Elle profite de ces quelques instants de répit, avant une nouvelle bourrasque. Et sa mémoire vagabonde délicieusement. Ah ! Le bon vieux temps où la feuille de papier d’emballage menait grand train de vie ! Elle et ses compagnes, les feuilles de papier chewing-gum, les feuilles de papier carton, les feuilles de papier mâché, les feuilles de papier bifteck, les feuilles de papier bonbon s’amusaient comme des folles. La ville leur appartenait. L’espace était à elles. Elles allaient partout. Rien ne les arrêtait. D’ailleurs, les humains autour desquels elles tournoyaient comme de belles diablesses farceuses avaient fini par se rendre à l’évidence. Ils s’étaient habitués à leur ballet incessant, à leurs facéties, à leurs courses folles. Elles faisaient partie du décor de la ville. Elles étaient même en passe d’en devenir les maîtresses amazones. La feuille de papier d’emballage écrasa une larme sur le grain encore serré de sa peau souillée. Que ce temps-là était loin aujourd’hui. Ses amies, ses sœurs, ses compagnes de jeu et d’insouciance avaient commencé à disparaître les unes après les autres, mystérieusement. La feuille de papier d’emballage se souvient encore, l’âme meurtrie, du dernier râle déchirant poussé dans ses bras par le ruban de papier tue-mouche. Avant de rendre l’âme, il lui avait dit dans un souffle : “Fuis ! Fuis ! Cache-toi. Ils sont devenus fous. De tous leurs problèmes, de tous les fléaux qu’ils endurent, les hommes de ce pays n’ont rien trouvé d’autre que de nous pourchasser férocement. Fuis ! Car tu dois survivre pour témoigner du génocide.” La feuille de papier d’emballage, toute tremblante de peur et d’émotion, avait mis en terre son dernier compagnon, le ruban de papier tue-mouche dans une décharge encore sauvage et avait fui. Pas assez loin, car les hommes aux fourches terribles n’avaient pas tardé à la rattraper. A plusieurs reprises, elle avait failli finir embrochée. Elle savait ses heures comptées. A moins qu’elle n’arrive à tenir encore deux ou trois jours. Il fallait qu’elle tienne, car elle avait entendu les hommes parler entre eux : “Dans deux ou trois jours, les prestigieux invités seront partis et nous pourrons enfin arrêter cette chasse aux papiers ridicule !”. La feuille de papier d’emballage se promit de tenir. Elle se terra encore un peu plus dans son mur, et fuma du thé pour rester éveillée au danger des hommes chasseurs de papier, son cauchemar continuait.

H. L.

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