Panorama : PARLONS-EN
Blâmer ne nourrit pas
Par Malika BOUSSOUF malikaboussouf@yahoo.fr


L’état d’esprit du système en place fait que l’on reproche à un quidam de casser un lampadaire mais que l’on n’en fasse pas de même à des niveaux plus élevés de l’administration, là où les dégâts sont bien plus importants et où cela importe pourtant si peu. En ne doutant pas qu’il soit nourri de bonnes intentions, on ne comprend toujours pas pourquoi le chef de l’Etat choisit de se comporter comme le participant à un meeting populaire qui n’est en aucun cas responsable de ce qui se passe alentour, ou encore comme une espèce d’observateur impuissant à induire une dynamique à une équipe qui fait tout le contraire de ce qu’elle devrait.
Mais qui sont donc ces cadres de la nation à qui s’adresse régulièrement Bouteflika ? A en croire la pluie de reproches qui s’abat indifféremment sur toutes les assistances confondues, on pourrait, pourquoi pas, les décrire comme un ramassis de bras cassés, des incompétents qui auraient squatté les institutions au détriment d’un personnel technique réellement qualifié. Des parasites, devrait-on conclure, parrainés par une force qui règnerait par-delà le système lui-même et contre laquelle le chef de l’Etat ne pourrait rien tout magistrat suprême qu’il est. Pourtant, si le statut de président permet aussi de critiquer et d’exprimer sa colère , ce qui relève surtout des prérogatives de ce dernier, c’est de rectifier le tir ou de sévir, le cas échéant, contre tous ceux qu’il suspecterait d’empêcher ses intentions d’aboutir. Il est question, dans le cas qui nous interpelle, de cet ambitieux projet de redressement du pays dont on espère pouvoir un jour apprécier les effets sur le terrain. Si Bouteflika se contentait d’infliger ses reproches à des incompétences avérées sans passer au palier supérieur, il faudrait alors que l’on éclaire davantage nos lanternes et que l’on nous identifie au passage celui qui détiendrait la véritable autorité pour le faire. L’honnêteté intellectuelle de celui qui a le pouvoir de nomination commanderait qu’il fasse machine arrière dès qu’il réalise son erreur en ne tenant compte que du seul critère de rentabilité. L’impatience de Abdelaziz Bouteflika qui semble vouloir réorganiser l’ensemble des rouages de la société mais qui en même temps ne tient pas vraiment à se délester de sa cour ne trouvera pas d’écho pour une raison bien simple : la mentalité d’assistés qu’il convoque à chacune de ses allocutions pour justifier le reproche fait aux Algériens d’en être encore les pitoyables otages pourrait bien avoir raison de ses remarques acerbes. Le citoyen lambda a, malgré lui, renoncé à se faire entretenir. Il a, depuis longtemps déjà, réalisé que la mamelle de l’Etat n’était généreuse qu’à l’égard de ceux qui la maltraitent outrageusement : les privilégiés du système, pour ne pas changer. Le dicton populaire nous renvoie à cette réalité qui veut qu’il n’y ait pas de mauvaise armée mais seulement de mauvais chefs. Comment expliquer sinon que les mêmes Algériens mis dans des conditions optimales de rentabilité se révèlent aussi créatifs ? Mais au fait, pourquoi l’Algérie ne dispose-t-elle pas d’un fichier de cadres ? Feu le président Mohamed Boudiaf avait pourtant commencé à prospecter et à répertorier tout ce dont le pays disposait en ressources humaines. Pour l’anecdote, ce sont des pilleurs qui auraient découvert les fameux containers de pétards entrés frauduleusement au port d’Alger. Ce sont eux qui auraient alerté la police et pas les services douaniers à qui il restera quand même à épingler l’inspecteur indélicat qui aura accompagné la malversation pyrotechnique. Ce dernier demeurerait introuvable. Il serait depuis un moment déjà sous des cieux plus rassurants. Pendant que les combines en tous genres prospèrent, on continue à nommer des responsables qui sclérosent leur boîte dès leur prise de fonction. Inaptes à s’inscrire dans une quelconque prospective parce que sans niveau réel ni programme, les nouveaux promus commenceront par refaire la décoration de leur bureau et, pour mieux asseoir leur autorité, ils pousseront même l’inutile dépense à en changer le mobilier. La pratique est très courante dans nos institutions ; elle consiste à se démarquer ainsi de la gestion du prédécesseur dont on laissera penser qu’elle n’a pas été très au goût des ‘’décideurs’’. Le savoir-faire étant l’essence même de la réussite, le pays continue d’être géré à l’emporte-pièce. Les nominations s’opèrent en fonction d’appartenances au clan, sans contrat de performance ni exigence de résultats. Car sinon, comment expliquer que des hommes soient maintenus indéfiniment, pendant 10, voire 15 ans à la tête d’entreprises déficitaires alors que la vocation première de celles-ci était de générer des profits ? Tout cela on le sait en haut lieu mais on ne fait rien pour y mettre un terme. Il va sans dire que ce genre d’aberrations est toléré tant que les gros intérêts en jeu restent protégés. D’autres chefs d’entreprise n’ont jamais eu à prouver leurs talents de bons managers. Parce qu’ils ont su manœuvrer, ils sont, pour la plupart d’entre eux, passés d’une gestion très approximative de leur société à la direction de holdings. Sacrée promotion pour sanctionner l’absence de résultats tangibles ! On ne dira rien du ministre moins qualifié que son équipe qui, pour donner le change, gère son département avec une arrogance éloquente sur son manque de qualifications. Tout le monde se complaît là-dedans et personne ne donne l’air d’être indisposé par ces pratiques délétères. Un système verrouillé ne peut rien entreprendre. Il suffit pourtant d’intervenir, autrement que par le discours, pour que l’appareil se remette à mieux fonctionner. Les dernières mesures prises à l’encontre de magistrats ont donné à réfléchir à certains de leurs collègues. Les procureurs de la République dont l’une des missions, qu’ils n’accomplissaient pas, consiste à contrôler les commissariats s’y rendent plus souvent depuis que le Conseil supérieur de la magistrature s’est mis en branle. Ils y vérifient l’état des geôles, les registres de garde à vue et téléphoniques et s’inquiètent même de savoir si les prévenus ont pu donner le coup de téléphone auquel ils ont droit. Qu’est-ce qui les empêchaient de le faire auparavant ? Rien. Mais ils ne le faisaient quand même pas, précisément parce qu’ils ne craignaient ni contrôle ni sanction. L’administration est ainsi tellement pervertie qu’en l’absence de rigueur rien n’a de chance de fonctionner. Bouteflika déclare disposer de 55 milliards de dollars pour soutenir, entre autres, la relance économique. Encore une fois, on nous parle de beaucoup d’argent mais pas des profils qui auront la charge de veiller à sa bonne utilisation.
M. B.

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