Panorama : CHRONIQUES DES TEMPS SORDIDES
Le voyage de Si Hacène


Par Maâmar FARAH http://farahblog.ift.cx
C’est un printemps sale, poussiéreux et insignifiant. Après les fortes averses et les abondantes chutes de neige, on pensait que la belle saison serait à la mesure de notre attente et qu’elle nous offrirait les meilleures conditions pour les sorties en week-end et les randonnées en pleine nature. Mais, allez dénicher un printemps normal dans ces saisons méditerranéennes affolées par le tourbillon ravageur des changements climatiques.

Il n’y a plus de printemps ! Nos villes sont cernées par un temps toujours excessif : les hivers deviennent plus rigoureux et, à peine le froid quitte-t-il nos murs qu’un été prématuré, brûlant, venteux et cendré, montre le bout de son nez dans nos rues. «C’est la faute des gaz qui déciment la couche d’ozone», pense Si Hacène, la soixantaine bien dépassée, le visage ravagé par l’alcool et qui semble totalement absorbé par le spectacle de la belle vallée verdoyante qui s’étend à l’infini au pied de cette route de montagne où le car peine, siffle et crachote pour avancer sur la pente raide. Si Hacène est un sédentaire. Il est certes sorti de son village à l’occasion de deux déplacements infructueux à Alger pour régler des problèmes administratifs ou de quelques rares voyages imposés par les obligations familiales, mais la virée qu’il entame aujourd’hui est particulière. Elle ne ressemble à aucune autre. Loin, très loin, on peut contempler les lignes incertaines d’une chaîne de montagnes noyées dans le brouillard. Si Hacène s’assoupit un moment et ses pensées traînent dans les méandres de la mémoire, faisant surgir un flot ininterrompu de souvenirs sans qu’il puisse en fixer les images trop vagues, trop confuses... C’est comme si l’on rembobinait un film : les tableaux se succèdent à un rythme trop rapide pour que l’on en garde une idée précise. Seules quelques têtes reviennent hâtivement, avant de disparaître, de réapparaître à nouveau, puis de s’estomper dans le flou général où baigne cette sorte de rêve éveillé. Tiens, voilà Si Mahmoud, ancien moudjahid comme lui, un gars bien qui n’avait peur de rien. Il le revoit encore jeune, un chèche jaune sur la tête, la moustache bien épaisse au milieu d’un visage émacié où brillent deux yeux au regard perçant. Il le revoit, agenouillé derrière un bosquet, tirant rafale sur rafale à l’aide de son fusil mitrailleur, sautillant d’un coin à l’autre, changeant fréquemment de position pour ne pas se faire repérer… Il le revoit penché sur lui, le jour où une balle assassine est venue se loger dans sa jambe gauche. Alors qu’il commençait progressivement à perdre conscience, il percevait ce regard intense qui lui disait «courage, nous sommes là!». Une main chaleureuse serrait intensément la sienne et cela l’aidait à supporter la douleur qui montait en lui comme un torrent de souffrances… Oui, les frères étaient là et la cause était noble… La lutte contre le colonisateur ne pouvait aboutir sans cette solidarité sans faille, cette fraternité qui courait comme une nuée de beaux papillons à travers les bosquets, annonçant un printemps à nul autre pareil. Ce voyage, Si Hacène l’attendait depuis longtemps. Il en a imaginé avec force détails chaque instant. Mais maintenant qu’il approche de l’objectif, une sorte d’angoisse le saisit. Il ne sait pas au juste pourquoi il appréhende cette arrivée dans une capitale qu’il n’a pas revue depuis quarante ans. Si Mahmoud est devenu un grand Monsieur, avec des responsabilités nationales et des journées certainement bien remplies. Mais, quand il verra son cher Si Hacène, il laissera certainement tout tomber et ira avec lui là où son invité a toujours rêvé d’aller : la place des martyrs qu’il voit souvent à la télé, la place du 1er Mai avec son beau jet d’eau fleuri, Maqam Echahid, ce point d’exclamation debout sur la colline et dans les entrailles duquel brille, vivace et éternelle, la flamme de la révolution et, surtout, la Madrague ! Il a hâte de déguster la belle crevette royale de «chez Sauveur»… Si Mahmoud le laissera bien accompagner ce repas somptueux par quelques verres d’un beau vin rouge de sa région natale, Mascara… Si Hacène a appris à boire sur le tard. L’ennui, l’hypocrisie des gens qui l’entourent dans cette bourgade perdue de l’Ouest, les problèmes qui ne se sont pas arrêtés depuis l’indépendance, la course de ses semblables vers les postes et l’argent, leur frénésie à assouvir leurs bas instincts dans l’indignité et la lâcheté ; tout cela l’a totalement transformé. Lorsqu’il était au maquis, il rêvait d’une autre Algérie : plus juste, plus libre, plus solidaire. Mais ce qu’il voit quotidiennement est à mille lieues de ce tableau idéalisé qui semble s’éloigner de jour en jour. Et surtout maintenant, avec ces décisions de tout privatiser, de tout mettre entre les mains d’une minorité dont il connaît l’appétit féroce pour les gains faciles et les penchants pour l’exploitation de l’homme. Au fond, se disait-il, ce qu’il aperçoit aujourd’hui ne correspond pas à ce que voulaient les moudjahidine et les martyrs. Et à voir le comportement de certains nababs qui piquent tout, sans rien laisser aux autres, il se demande même si tous ces sacrifices valaient le coup. Il a conscience d’un fait qui commence à triturer son esprit : les nouveaux colons sont bien pires que les anciens ! Toutes les conquêtes sociales des précédentes décennies sont en train de foutre le camp et l’Algérie compte aujourd’hui un nombre incalculable de pauvres qui s’appauvrissent de jour en jour. Il les voit faire la chaîne devant l’APC pour quémander quelques sacs de semoule. Il les voit traîner de chantier en chantier à la recherche d’un boulot. Il les voit mourir lentement dans des maisons de fortune où le froid rigoureux de cet hiver a installé la tuberculose à grande échelle. Il les voit, parqués comme des moutons, dans les hôpitaux où ils doivent payer. Mais avec quoi ? Un voyageur assis à côté de lui, dans ce car qui dépasse maintenant Chlef, ouvre son journal. Si Hacène y jette un coup d’œil : «La région a connu une «croissance exceptionnelle » qui a dépassé les 5,6% en 2003 et 2004. La BM estime même que c’est «la meilleure performance depuis 10 ans ». Attiré par l’information, il attend que le jeune homme ait terminé sa lecture pour lui soutirer le quotidien. L’article se poursuit comme suit : «seuls l’Algérie, l’Arabie saoudite, l’Iran et les Emirats arabes unis sont à l’origine de 97% de cette reprise». Bon sang, tous ces chiffres que la télévision et les journaux balancent, ont-ils réellement un sens ? Ces millions de logements, ces millions d’emplois, ces reprises époustouflantes, ces réformes, ces discours optimistes, ça veut dire quoi au juste ? A quoi tout cela sert-il si, dans la réalité, c’est plutôt la misère qui s’installe, la maladie qui bouffe les hommes, le désespoir qui grimpe comme un soleil de damnés dans le ciel des rêveurs de visas ! Il les voit tous les jours, ces tribus déchues qui perdent chaque matin un pan de dignité et d’honneur sur le chemin du déclin. Et ceux qui réussissent sont toujours les mêmes : ils étaient avec Ben Bella et se sont retrouvés avec Boumediene. Ils étaient avec Chadli et se sont retrouvés avec Boudiaf. Ils étaient avec rien du tout et se sont retrouvés avec Ali Kafi, dans l’une de ces périodes transitoires qui ne se terminent jamais. Ils étaient avec Zéroual et sont avec Bouteflika. Il étaient contre le capitalisme et sont les pires capitalistes. Ils étaient anti-terroristes et deviennent adeptes du grand pardon. Ils peuvent se transformer en tout, un une chose et son contraire, pourvu que cela fructifie leurs affaires ! Et lorsqu’il parle de cela, les gens se lèvent et vont à leur monde sordide. «Fais gaffe ! Tu parles trop !» lui a dit un jour l’un des rares moudjahidine qui le fréquente encore. Car, Si Hacène est devenu comme un étranger dans son propre village, un pestiféré, un dérangé, un alcoolique… Mais Si Mahmoud lui fera oublier ces petites bassesses. Après le long voyage et une course interminable vers les hauteurs de la capitale, il arrive enfin devant la villa. Un palais ! Ils avaient rêvé ensemble à une Algérie plus juste et s’étaient juré de vivre comme le peuple qu’ils voulaient libérer ! Si Hacène n’arrive pas à bien expliquer au gardien de la villa l’objet de sa visite. Il s’énerve, perd le contrôle et commence à crier : «Si Mahmoud ! Je suis là ! C’est ton compagnon du djebel ! Si Hacène ! Je suis là ! Viens me secourir ! Sors de chez toi, je voudrais tant te voir avec ton chèche jaune…». Le gardien a beau expliquer à Si Hacène que Si Mahmoud se trouve en mission à l’étranger, l’étrange visiteur ne veut rien savoir. Derrière le voilage transparent d’une immense baie vitrée, il a bien vu la tête décharnée de Si Mahmoud… Ses cris ameutent tout le quartier et il est chassé à coups de pied. C’est un printemps sale, poussiéreux et insignifiant. Quand il monte dans le car du retour, il doit lutter de toutes ses forces contre ce tourbillon étrange qui se lève comme une colère mal contenue et fait valser les papiers et les sacs en plastique dans le ciel embrumé de l’aube… M. F.

P.S. : Au moment où j’écris cette chronique, je ne sais pas s’ils vont libérer Benchicou et tenir compte de ses souffrances physiques. Je ne sais pas. Ils sont capables d’avoir un peu d’humanité. Ils sont capables de ne pas en avoir aussi…

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