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«Jusque-là, nous étions la presse la plus libre du monde
arabe. Maintenant, nous sommes la seule presse du monde
arabe sans ministre.»
Apprécions, ça ne durera pas longtemps !
Fort des directives éclairées lancées par le chef de l’État à la presse, je
me suis levé ce matin avec la ferme intention de faire œuvre de journalisme «
sérieux et utile ». D’abord pour une raison évidente, le Palais a clairement dit
que, désormais, il n’aiderait que les titres sérieux et utiles. Ensuite, je
voulais enfin découvrir ce type de journalisme dont on ne cesse de me vanter les
mérites depuis 1999 et dont, apparemment, nous, les rédacteurs en activité, nous
ne soupçonnerions même pas l’existence, aveuglés que nous sommes par les
«groupes d’intérêt politiques, économiques, financiers et professionnels qui
poussent les journalistes à contrevenir à la loi et à s’attaquer aux gens.»
Donc, à peine levé et la poitrine gonflée d’enthousiasme patriotique à l’idée
que j’allais enfin exercer mon vrai métier, je me dirigeais vers ma salle de
bains, lorsque à mi-chemin, je me suis brutalement arrêté tout en me grattant le
menton dans une posture d’enquêteur sérieusement sur les dents. Si je comprends
bien le message du Palais, avant ce matin, j’étais quelqu’un de manipulé, au
mieux par des centres d’intérêt politiques, au pire par des groupes criminels,
avec entre ces deux perspectives, postés en embuscade et prêts, eux aussi, à me
manipuler à mort des gangs de la mafia économico-financière. Nom d’une pipe
taillée dans du bois d’olivier sicilien ! Ainsi, jusqu’à ce mercredi, le trajet
entre mon lit et ma salle de bains était miné, jalonné de faux barrages érigés
selon les jours et les saisons, une semaine par les politiciens véreux, une
autre semaine par des économistes à la mine patibulaire et le reste de la saison
par de dangereux criminels passés maîtres dans l’art de me dicter mes papiers à
la pointe de leurs dagues acérées. Tous ces bandits devaient bien se cacher ce
matin ou carrément avoir pris peur après avoir entendu la veille le discours du
Palais, car là, maintenant, rien ! Ni mafia politique. Ni mafia économique. Ni
mafia financière. Ni hachichines dans le carré glissant de ma salle de bains.
Une fois dans la baignoire, et au contact de l’eau rafraîchissante, j’étais même
sur le point de douter des propos d’El Mouradia. Comment peut-on décemment caser
autant de mafias multisectorielles et pluridisciplinaires dans un espace aussi
petit que mon appartement ? Mais j’ai aussitôt repensé à cette mise en garde du
Palais : «Désormais, seule la presse sérieuse et utile sera aidée par les
pouvoirs publics.» Je me suis laissé doucement glisser dans l’eau de mon bain,
j’ai fermé les yeux tout en promettant de mieux fouiller mon appartement à
l’avenir. Et de fumer du thé pour rester éveillé, le cauchemar continuait.
H. L
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