De notre bureau de Paris K. Baba -Ahmed Passer 6 mois dans les tréfonds de la zone d’attente de Roissy, là où sont «parqués» chaque année près de 20 000 étrangers retenus jusqu’à leur éventuelle obtention de l’autorisation d’entrer sur le territoire français ou leur renvoi manu militari vers leurs pays d’origine, c’est l’exercice auquel s’est livrée la journaliste Anne de Loisy qui expose dans un ouvrage intitulé Bienvenue en France un témoignage édifiant sur l’accueil des étrangers dans le pays des droits de l’homme. La journaliste Anne de Loisy a travaillé pour «Envoyé spécial» ; «Des racines et des ailes» ou encore «Zone interdite». Voulant vérifier par elle-même la situation des zones d’attente et particulièrement celle de Roissy, qualifiée de «honte de la République», la journaliste se fait embaucher par la Croix-Rouge comme médiatrice, autrement dit un rôle d’intermédiaire entre les étrangers et la police. A aucun moment durant les six mois d’activité, elle ne dévoilera sa fonction de journaliste, la presse étant indésirable, ou si peu, dans ces lieux. La Croix-Rouge qui l’embauche n’a été autorisée par Sarkozy — alors ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Raffarin — à être présente sept jours sur sept et H24 dans cette zone qu’après la mort de deux clandestins. La présence de cette organisation a-t-elle changé la situation dans cette zone ? Comment sont traités ceux qui, chaque année, pensent échapper à leur triste sort chez eux et retrouver l’eldorado. La réponse en 237 pages d’observation directe d’octobre 2003 à avril 2004 à la ZAPI 3 de l’aéroport de Roissy, l’une des 122 zones d’attente recensées en France, est édifiante. Dans la semaine de sa prise de fonction, Anne de Loisy, consultant à son arrivée le matin le cahier de liaison laissé par ses collègues, y relève «Attention : signalement de mauvais traitements subis par les maintenus.» En l’occurrence, quatre policiers ont menotté un maintenu qui était venu chercher l’aide auprès d’un médiateur, et l’ont bâillonné «avant de le soulever par les bras et de le jeter comme un vulgaire sac de patates dans une camionnette. Sa tête s’est écrasée au fond du véhicule avec un bruit mat». La deuxième victime est un homme de 40 ans aperçu à 10heures du soir «dans une petite salle, menotté et couché à même le sol, la tête étendue contre le carrelage. A minuit, il était encore dans la même position. «Il parlait aux policiers qui lui riaient au nez.» C’est par ces deux témoignages qu’est très vite mise dans le bain la nouvelle médiatrice. Elle n’allait pas tarder à connaître elle-même des cas encore plus déplorables. Un Malien de 22 ans qui avoue être arrivé avec de faux papiers est en zone d’attente depuis 9 jours. Il est prêt à repartir volontairement au Mali, à condition de ne pas être attaché. Interrogés, les services de police répondent que le Malien ne sera pas ligoté mais il sera menotté «alors que la commission de déontologie de la sécurité demande que les menottes ne soient utilisées que si la personne est «considérée comme dangereuse ou susceptible de prendre la fuite». La police accepte généralement un premier refus d’embarquer mais au bout de trois ou quatre, elle emploie les grands moyens : «menotté, les cuisses et les chevilles maintenues par du scotch ou de larges bandes de Velcro… Le Velcro est en effet le tout nouveau moyen utilisé par les forces de l’ordre pour river les récalcitrants à leur siège… En réalité, il est fréquent de voir des expulsés complètement saucissonnés, voire momifiés». Plus barbare encore et plus terrifiants, les témoignages réguliers relatifs aux violences sexuelles. Ainsi en page 161, par exemple, un Guinéen explique : lors de son transfert de la Zapi 3 à l’aéroport, l’un des policiers, tout en lui donnant des coups de pied, lui intimait l’ordre de «mettre sa bouche sur le pénis d’un autre». Ou encore le cas d’une Vénézuélienne de 19 ans victime d’une tentative de viol par un policier en zone internationale : «Après avoir déclaré que son passeport était falsifié, le fonctionnaire lui a proposé de la laisser poursuivre son voyage vers Bilbao si elle acceptait d’avoir une relation sexuelle avec lui.» On apprendra par ailleurs (page 150), entre autres civilités que «dans le jargon de certains policiers, les noirs auraient droit à l’appellation «singes» et les Arabes à celle de «rats». Face à de telles situations, quel est le véritable rôle de la Croix-Rouge ? L’auteur y répond par ces propos on ne peut plus explicites du responsable alors de cette organisation : «La vérité sera au programme. Si un scandale arrive, il conviendra de le dénoncer dans les formes proposées. Personne n’a le droit de s’exprimer, quels que soient les incidents. Les faits devront être rapportés par l’autorité au-dessus de vous, non par le directeur de la Croix- Rouge de la permanence, mais par moi-même » et de poursuivre en recommandant aux médiateurs «d’apprendre la discrétion». En autorisant la présence permanente de la Croix-Rouge en zone d’attente, le ministère de l’Intérieur voulait faire croire que les services de sécurité et de police en zone d’attente travaillent en toute transparence. Le vécu et le récit de Anne de Loisy dans Bienvenue en France aux éditions le Cherche-Midi prouvent que par cette décision de Sarkozy, la Croix-Rouge n’est qu’un alibi et un faire-valoir pour faire croire que le traitement inhumain et révoltant subi par les demandeurs d’asile n’a plus cours. Tout le problème est de savoir si la sortie de ce livre en début d’année a pu, depuis, changer quelque chose à la situation. Rien n’est moins sûr. K. B.-A. Entre 200.000 et 400.000 immigrés clandestins en France, estime le ministère de l’Intérieur 50.000 demandes d’asile sont exprimées par an en France. 85% de ces demandes sont rejetées. 16.000 reconduites à la frontière en 2004, en France, contre 11.000 en 2003. Il est demandé d’en reconduire 20.000 en 2005.
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