Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Foot et fric : 10 ans de gabegie
Par Boubakeur Hamidechi


L’on savait depuis longtemps que le foot et le fric s’accommodaient parfaitement en dépit de toutes les péripéties qui continuent à émailler leur cohabitation. A ce sujet, il y a toujours une part de mensonge pieux dans les aveux d’intersaison des dirigeants et de la cachotterie compréhensible dans les déclarations des athlètes et des entraîneurs. Les premiers ont une sainte horreur de la transparence financière et les seconds craignent par-dessus tout que l’on sache ce que rapporte leur fructueux nomadisme d’un club à l’autre.
En somme, le grand tabou autour duquel des consensus s’organisent et se soudent des alliances d’intérêt, s’appellent : la valeur réelle d’un transfert ; la durée exacte des contrats ; et accessoirement les avantages en termes de dessous de table quand il s’agit de «troc». Les lecteurs des pages sportives sont eux habitués à ces litanies de l’été, quand les dirigeants excellent dans les constats de «faillite» au cours des AG. C’est notamment le cas des clubs dits de l’élite, lesquels sont devenus budgétivores depuis au moins dix saisons. Aucun d’eux n’affiche de santé financière ou tout au moins des bilans équilibrés. Tous ou presque présentent des soldes négatifs. Leurs créances sont alors renvoyées d’exercice en exercice et la pratique financière de la «dette du cavalier» est devenue une norme de gestion. Celle-ci, comme on le sait, consiste à utiliser l’argent frais des subventions pour éponger des débits anciens. Ce procédé hautement douteux est de surcroît répréhensible quand il concerne l’usage de l’argent public. Cette carambouille financière n’est évidemment pas conforme à l’orthodoxie de la comptabilité publique et pourtant elle se pratique, non seulement par omission de contrôle, mais encore avec la bénédiction des pouvoirs publics. Des clubs qui font de l’assainissement financier une vertu existent sûrement ; mais ils se comptent sur les doigts d’une seule main. Pour se faire une idée de l’étendue de ce dérapage dans la gestion des clubs, il suffit de parcourir la gazette des transferts et de comparer cette valse des joueurs et entraîneurs d’une saison à une autre. Un mouvement de ruche qui est cependant caractérisé par une opacité totale préjudiciable à la gestion contractuelle des relations de travail. Pour la seule saison 2004-2005, pas moins de six clubs furent épinglés pour escroquerie vis-à-vis des athlètes et falsification de contrats. Parmi eux, il faut citer Annaba et le MOC, coupables de non-respect des clauses et de faux en écriture. Pour peu que la puissance publique se donne la peine d’éplucher les comptes et de remonter dans les procédures des transferts, elle découvrira que le cas de ces deux clubs n’est pas isolé et qu’il constitue un standard national sur la base duquel tous «travaillent». C’est-à-dire traficotent. Même si les puristes d’une autre époque peuvent sursauter et les dirigeants de mauvaise foi crier au martyre, la nature maffieuse qui caractérise la gestion du sport est aujourd’hui une donnée notoire. Quand bien même le qualificatif serait excessif, il n’y a cependant pas d’autre pour décrire le cheminement de l’argent et les voies tortueuses pour s’attacher les services d’un athlète en vue. La récente affaire du joueur Maouche que convoitent l’USMA et le MCA est bien là pour rappeler que d’un côté comme de l’autre, l’on s’est départi de ce minimum d’éthique, laquelle n’est pas seulement sportive. Dans ce marché au noir où les athlètes changent d’employeurs et les techniciens «voyagent» d’une ville à une autre, les négriers sont assurément les dirigeants, dès lors qu’ils contribuent à la précarité des joueurs et entraîneurs. Car si ces derniers monnayent, qui son talent, qui son savoir-faire, cela aurait dû se faire dans les règles usuelles du code du travail, même si des jobs de cette nature ont une spécificité avérée. Ceci, tout le monde l’admet et il n’y a rien de répréhensible à ce que ces «contrats à durée déterminée» soient hautement rémunérateurs, sauf que la nature de ces relations de travail n’est jamais rendue publique, les honoraires vaguement exprimés et surtout, surtout soustraits au fisc par on ne sait quelle exceptionnelle dérogation. Or, cela tombe sous le sens qu’en matière fiscale, tout revenu est soumis à retenue. L’égalité devant l’impôt étant la règle, c’est donc aux seuls pouvoirs publics d’envisager des allégements au regard aux particularités de ces courtes carrières et jamais par la dissimulation des dirigeants. Le fait de se soumettre au droit commun aurait permis non seulement aux techniciens et joueurs d’exercer leur profession en toute dignité à l’abri de l’instabilité mais également de taire la malveillante accusation de «chasseurs de primes». D’autre part, les dirigeants auraient pu gagner en crédit et en respect populaire en rendant transparente leur gestion et pas seulement au moment des bilans «moraux et financiers », mais tout au long de leur mandat. Accédant progressivement au statut de managers, comme il en existe dans le sport professionnel, ils cesseraient de recourir aux peu glorieuses procédures dans les écritures des dépenses et aux louvoiements avec l’opinion sportive. Hélas, ils demeurent dans leurs ensembles attachés à un «professionnalisme» de la rente qui génère plus de dégâts dans la pratique sportive elle-même qu’il n’améliore les performances. Après dix années d’une expérience boiteuse et que l’on voulait transitoire vers l’émergence des entreprises de spectacles sportifs, la transparence n’est pas au rendez-vous. Par un simple exercice comparatif, il apparaît que les clubs de l’élite «renouvellent» saisonnièrement un tiers de leurs effectifs, soit entre quatre et six joueurs. De plus, ils ne gardent dans le meilleur des cas un entraîneur qu’une saison. La permissivité d’une réglementation faite sur mesure pour des dirigeants-maquignons suppose toujours des tours de table financiers qui n’apparaissent pas clairement dans les bilans, sauf d’une façon globale. Les exemples sont légion au sein de la tribu du football où, par exemple, tel club dont les subventions additionnées, avoisinant les cinq milliards de centimes, déclare y avoir consacré la moitié de la somme aux recrutements ! Quand on sait que la presque totalité des équipes de l’élite sont dépendantes à 70 % de la manne publique (fonds national ; APC ; APW) et que la part du sponsoring demeure modeste tout autant que les recettes aux guichets, l’on conclut que les dirigeants s’octroient des standings de fonctionnement en total décalage avec leurs moyens. L’aide publique à la pratique sportive qui ne doit ni tarir, ni exclusivement bénéficier à l’élite d’une seule discipline a-t-elle été détournée de ses objectifs ? On peut le croire, il suffit au ministère de tutelle de révéler les sommes colossales qui depuis dix années ont irrigué le football. Pourtant il est clairement dit que les «les subventions sont destinées à la promotion et aux dépenses courantes de la compétition. Excluant de fait les «primes de signature», cet euphémisme cachant un si juteux maquignonnage sportif, comment un ministère, des walis et des élus locaux ont-ils pu laisser se développer cette gangrène avec l’argent du contribuable ? Qu’aujourd’hui une tutelle publique multiplie les effets d’annonce sur le sujet et semble même préoccupée sincèrement par une aussi ancienne dérive ne lui confère pas l’arsenal juridique pour sanctionner des lustres de gabegie. Prescrire d’autres règles lorsqu’on bute sur la prescription légale qui blanchit les magouilles du passé est évidemment la voie étroite pour rattraper ce qui peut encore l’être dans la planète football L’on nous dit que les instances concernées (FAF et ligues) et les institutions de l’Etat (MJS, wilayas et assemblées locales) seraient favorables à une refonte de la modalité d’octroi des subventions et notamment des procédures de leur affectation. Ainsi c’est aux clubs dorénavant de trouver d’autres ressources pour financer le talent exceptionnel ou le savoir-faire technique qui leur seraient nécessaires. De plus, ils seraient tenus par obligation légale de faire état des transactions financières relatives aux contrats des joueurs et entraîneurs. Les clubs ne peuvent plus continuer à vivre sur un grand pied avec «l’argent de la vieille». La «vieille», on le devine, c’est la masse des contribuables qui concède par délégation des aides dont elle ne serait pas mécontente d’en connaître le bon usage sportif.
B. H.



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