Parti en France à l'âge de dix ans, le chanteur et poète Brahim Saci parle kabyle comme les sages de nos villages. Passionné par Slimane Azem, son modèle d'artiste dont il a hérité le timbre de voix et épousé l'humanisme et partagé la philosophie, il jette un regard pessimiste sur la condition de la chanson kabyle. Une analyse pertinente que lui permet sa situation de chanteur émigré confortée par des études universitaires approfondies que l'auteur mène sur divers sujets. Dans l'entretien qu'il nous a aimablement accordé sur ce thème, il nous en explique les raisons et esquisse des ébauches de solutions pour sa relance. Son site Internet : www.brahimsaci.com a reçu plus de cent mille visiteurs. Le Soir d'Algérie : Comment vient l'inspiration pour celui qui, comme
vous, cherche à créer ?
Brahim Saci : Pour moi, créer est une nécessité. C'est en des moments de
grande solitude, plongé à l'intérieur de moi-même que je trouve des ébauches
de réponses aux questions qui m’assaillent. Je considère l'art comme un acte
de charité. Ce don de soi dans une quête sans fin lie l'art à la mystique.
Rilke, poète et philosophe autrichien, écrivait d'ailleurs : "Créer, c'est
d'abord se créer et la matière qui s'offre au créateur c'est lui-même."
Slimane Azem, dont vous avez hérité le timbre de voix et la philosophie,
vous inspire beaucoup. Pourquoi ?
Si ma voix lui ressemble quelque peu c'est pour moi une bénédiction. Pour
moi Slimane Azem est le père de la chanson kabyle et le plus grand poète
algérien. C'est un grand philosophe et un humaniste. Il excellait aussi bien
dans l'art de la métaphore que dans l'art dramatique. Il fut un guide pour
son peuple. Par la beauté de ses compositions, il a dépassé tous les tabous
et passionné toute la Kabylie rassemblant autour de son œuvre toutes les
générations. Il a dénoncé l'injustice et l’arbitraire.
Quel constat faîtes-vous de la chanson kabyle, notamment en France ?
J'ai une vision assez pessimiste de la chanson kabyle et de son avenir
en France. Elle n'existe réellement que chez elle. Son univers rétrécit
inexorablement en France. Les mutations subies par l'émigration en sont les
principales causes avec la disparition des cafés où se produisaient nos
chanteurs et le départ des retraités. Aujourd'hui, la plupart des chanteurs
n'ont pas les moyens d'adhérer à la Sacem. C'en est fini de la vie
artistique kabyle à Paris. Les enfants des familles installées en France ne
consomment que la culture européenne. En guise de revendication de leur
culture ils se contentent d'en arborer les signes. Ils ne viennent aux galas
que pour se défouler et n'achètent rien pour la plupart. Les livres de
cuisines restent leur seul lien culturel avec la culture berbère. La culture
de consommation européenne l'emporte à 100%.
Beaucoup en imputent le déclin au raï qui a investi la Kabylie. Est-ce votre
avis ?
Il y a certes un déclin de la chanson kabyle, mais il y a un déclin de
la chanson algérienne en général. La décennie noire et l'étouffement de
toute forme d'expression artistique y est pour beaucoup dans ce recul. Le
recul de la chanson kabyle, autrefois florissante, a coïncidé avec la mort
de Matoub qui, par son travail de création, arrivait à drainer les foules.
Le raï, qui a bénéficié, quant à lui, du support des médias, a détrôné même
le chaâbi et des chansons à texte. Depuis, on a peu à peu habitué la
jeunesse à n'aller aux spectacles que pour danser. Cela, dit je crois qu'il
ne faut pas imputer le déclin de la chanson kabyle au raï comme il ne faut
pas non plus culpabiliser la jeunesse kabyle qui l'écoute. La chanson kabyle
est encore écoutée. Elle manque seulement de moyens pour sa promotion. Je
pense que tous les courants musicaux ont leur place en Algérie.
Le phénomène des reprises et des non-stop ne porte-t-il pas une
responsabilité dans l'absence de création ? Dans ce contexte ne pourrait-on
pas dire aussi que la tendance qui est aux hommages à la pelle n'est pas
pour les artistes un aveu de manque de créativité ?
Dans le vide artistique que nous vivons présentement, je pense que les
non-stop et les reprises sont une chance pour la dynamique économique et la
production culturelle. Ce n'est, aussi, pas en ce siècle de toutes les
libertés qu'on va imposer aux jeunes une ligne de conduite. La diversité est
enrichissante. Nous ne pouvons pas tous chanter la même chose. Les reprises
sont très appréciées en Occident. Bien faîtes elles permettent le passage du
flambeau aux jeunes qui ont toute latitude d’écouter les tubes de leurs
parents. A ceux qui pensent qu'il y a trop de reprises, je répondrai qu'il
n'y en a pas assez ! Les hommages pleuvent en France tous les ans sur
Brassens. Cela s'inscrit dans la dynamique économique et culturelle. La
multitude d'hommages est aussi bien musicale que culturelle. Et comme pour
les reprises, je pense qu'il n y a pas assez d'hommages.
Par son exigence, le public peut forcer le talent artistique. Mais en France
le public kabyle, qui vient par nostalgie et pour se défouler, n'est pas
effleuré par cette idée. Quel commentaire en faîtes-vous ?
Moi, je dirai, plutôt que c'est le foisonnement médiatique qui façonne
le goût du public. Un album de piètre qualité peut devenir disque d'or s'il
est bien soutenu par les médias .
Le public, me diriez-vous, ne serait-il donc pas libre de son choix ?
Cela est bien vrai pour un certain public. Cependant, un produit de
qualité trouvera toujours une oreille attentive chez les gens d'une certaine
culture. Concernant la chanson kabyle en France, il est bien vrai que le
public qui vient dans les rares concerts le fait essentiellement pour se
défouler. On le voit à la faiblesse des ventes dans les stands de vente de
livres et de disques. Beaucoup de chanteurs kabyles s'installent en France.
La chanson les fait-elle vivre ? De quel apport sont-ils pour la culture ?
La dégradation des conditions sécuritaires couplées à l'engouement et à
la fascination pour ce pays, perçu comme l'Eldorado, ne datent pas
d'aujourd'hui. Beaucoup prennent n'importe quel boulot qui se présente pour
s'y établir. Dans ces conditions, la création artistique ne peut que
s'appauvrir, l'angoisse, le stress et la précarité aidant. Certains arrivent
péniblement à autoproduire une centaine de disques qu'ils ont du mal à
écouler, les moyens de promotion étant quasi nuls. S'ils arrivent à animer
une soirée ou deux, c'est un exploit. Dans ces conditions, il est impossible
de vivre de la chanson. N'ayant pas accès aux médias français ni aux
centaines de festivals organisés chaque année, on existe que dans un public
kabylophone. La relève de la chanson kabyle ne se situe donc pas en exil
mais chez elle, en Algérie. Je termine, enfin, en remerciant Le Soir
d'Algérie de m'avoir donné l'occasion de m'exprimer sur cette question
pertinente de la condition de la chanson kabyle.
Entretien réalisé par S. Hammoum
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