
Panorama : A FONDS PERDUS Qui peut dire non à la paix ? Par Ammar Belhimer ammarbelhimer@hotmail.com
On a parfois légitimement reproché au projet de loi sur la paix et la réconciliation nationale son élaboration en vase clos, dans une construction de sérail qui a disqualifié les pionniers des réconciliateurs les plus illustres. Ce sont toujours les mêmes qui courent au secours de toutes les victoires. Cette "exclusion" suggère qu'il faut encore reconnaître au sérail le pouvoir de faire et de défaire, d'associer ou de dissocier comme bon lui semble suivant le droit incontestable de vie ou de mort qu'il exerce sur des sujets dont les velléités de passage au statut d'acteurs sont toujours restées vaines. Une telle dépendance hypothèque toute initiative, même présidentielle, réduit sa marge de manœuvre pour parvenir à des consensus, mais Bouteflika n'est pas homme à rechigner à utiliser la moindre "brèche" sans recourir à une classe politique qu'il méprise profondément (parfois légitimement). Une classe politique d'une sublime légèreté et, par ailleurs, corvéable et malléable à l'odeur irrésistible des prébendes. Les Algériens sont donc invités à commuer en loi une nouvelle et énième offre de paix à des groupes armés qui persistent désespérément dans une logique de la terre brûlée qui leur est désormais suicidaire à tous les égards. De l'ordonnance 95- 12 du 25 février 1995 relative à la rahma (clémence) au projet de charte sur la paix et la réconciliation nationale, en passant par la loi 90-08 du 13 juillet 1999 portant rétablissement de la concorde civile, tout aura été fait pour ménager une issue honorable aux groupes armés, tout en maintenant l'immunité des corps de sécurité pour leurs "dépassements inévitables", diraient les experts de l'espace extraterritorial, et en envisageant l'indemnisation des ayants droit des disparus. Globalement, les choses évoluent dans le sens souhaité d'un apaisement associé à une traque mondialement partagée des groupes terroristes. Encore une fois, nous ne sommes pas en présence d'une solution négociée, d'un compromis entre protagonistes las de s'entretuer, mais d'une proposition unilatérale émanant de la même institution, plus ou moins soutenue par ailleurs au prix de recompositions de sérail qui ne livreront tous leurs secrets qu'ultérieurement. Bouteflika a eu le courage de le dire : "Il faut lire le projet de charte intégralement. Il faudra aussi, mais surtout, lire entre les lignes. C'est généralement là que se trouvent l'idée et le message. Il s'agit au nom du peuple d'assurer immunité et protection pour l'Armée nationale populaire". Ce faisant, le président la disculpe de toute responsabilité en déclarant l'Etat responsable, mais pas coupable. Lisons entre les lignes. La démarche présidentielle emprunte à un regsitre culturel intériorisé de tous en lui imposant sa marque distinctive : tirer du sérail le maximum de concessions possibles en faveur de repentis pour lesquels il n'a d'ailleurs jamais caché son respect, voire une certaine admiration. Il y a dans la démarche un réalisme tiré d'une connaissance pragmatique, au plus près, du sérail qui feint de ne s'embarraser d'aucun préalable, d'aucune "ligne rouge". La démarche traduit la conviction forgée de tâtonnements successifs, d'avancées et de reculs, qui l'ont convaincu de la fragilité temporelle et historique des constructions issues des épreuves et des coups de force, des logiques secrètes et des formules de laboratoires. Ce faisant, il exprime autant de génie qu'il ne réserve de surprises, bonnes ou mauvaises. La plus belle femme au monde ne peut donner que ce qu'elle a et tout ce qui peut un tant soit peu aider au recours à la raison, au calme et à la paix est bon à prendre. C'est dans la paix seulement que se développent le commerce et les cités, dit le vieil adage romain. Aussi maniaque de la paix qu'il soit, Bouteflika est-il, à lui seul, suffisamment fort pour renverser de fond en comble les tendances, distraire les riches de leur richesse et consoler les pauvres de leur misère ? Le bon sens et l'honnêteté intellectuelle dictent d'ailleurs d'adhérer à son appel à "se placer au-dessus des divergences conjoncturelles et de transcender les visions et les ambitions étriquées" L'islamisme algérien s'est installé dans un "fixisme" digne des années les plus sombres et les plus régressives de la chrétienneté : le livre sacré est, à ses yeux, à la fois un manuel scientifique, d'histoire et de géographie. L'Islam est, de ce point de vue inacceptable, à la fois sanction et solution, imaginaire et argumentaire, ressentiment et cohérence, passion et raison, messianisme-extatisme et sang-froid-conviction. Cet aspect des choses n'a évidemment pas échappé au président à Skikda lorsqu'il s'en éloigna en relevant fort pertinemment que "l'Islam a distingué entre ce qui est politique et qui consiste à gouverner et ce qui est religieux et qui a trait au bien-être de l'homme à travers sa dévotion à Dieu". C'est, au demeurant, de là que viennent toutes les perversions. En forçant le trait, on peut rapprocher la formation d'une nation à celle d'un enfant : il a besoin de former tout autant sa volonté, c'est-à-dire sa personnalité, que son esprit, ce qui le rend sensible à l'humiliation, au rejet et à l'échec. Bien des pesanteurs ont, justement, concouru à l'en priver ou à le lui dévoyer. La paix retrouvée, il reste à envisager l'avenir. Rien de durable ne sortira en dehors de l'école, de la mosquée, de la famille et de l'Etat, de leurs imbrications et de leurs rapports au corps social et politique. Au-delà de l'impératif du moment que représente le désarmement général des acteurs et la restitution du monopole des armes aux mains des institutions de l'Etat, l'enjeu est double : primo, la réconciliation du passé et du présent hors de l'historicité éculée de la guerre; secundo, la reconstitution du lien cassé entre la société et l'Etat par le passage de la sujetion à la participation. Force est de constater que sur les deux questions, il y a entre Bouteflika et Boudiaf une filiation certaine : l'un et l'autre ont rétabli la communication directe entre le sommet de l'Etat et la base de la société, l'un et l'autre dérangent on ne sait pourquoi ni comment le système d'intérêts et d'ordre établis, l'un et l'autre enfourchent le cheval de bataille du Fis contre la corruption et la hogra, etc. L'école et la mosquée sont le point nodal de l'existence de la masse la plus nombreuse de salariés et de cadres, de surcroît terriblement bien incorporés dans le corps social verticalement et les seuls à prétendre quadriller l'immense territoire sur lequel ils exercent une véritable souveraineté. La parenté structurale et culturelle, la cohésion et la prééminence du couple école-mosquée est telle que non seulement il recèle tous les traits d'une fusion charnelle, mais qu'en plus il dicte à tout ce qui gravite autour de lui ses codes, sa hiérarchie de valeurs, etc. Il convient ici de creuser davantage la question de savoir de quelle mosquée et de quelle école il s'agit. Celle des zaouias et des confréries ou celle de l'islah et de l'Etat ? Celle de la prédication (da'wa) ou celle de la rénovation (sahwa) ? L'islahisme ou l'islamisme ? Le salafisme combattant (djihadia) ou la djaz'ara ? L'Etat a, une nouvelle fois, gagné la bataille de la mosquée et le président promet dur comme fer qu'il "ne retombera pas deux fois dans la même erreur". L'école, en ce qui la concerne, a fourni à l'islamisme la synergie nécessaire entre l'espace profane du savoir et l'espace sacré, entre les élites et les masses. Aussi subreptice soit-il, le lien entre l'Islam militant, politique et salafiste, d'une part, et l'idéologie scolaire, prétendument nationaliste et d'inflexion baâsiste, n'en est pas moins évident. Ils se nourrissent tous deux d'un duel mimétique, diadique, entretenu de façon schizophrène et stérilisante avec un ennemi héréditaire tout autant rejeté qu'adoré et poursuivi jusqu'aux portes de ses écoles et de ses consulats pour lui quémander reconnaissances académiques et droits d'entrée. L'enjeu, ici, est, dans l'immédiat, le contrôle des espaces politiques intermédiaires que sont les petite et moyenne bourgeoisies. Au-delà, et plus gravement, l'enjeu porte sur la reconstruction d'une historicité longtemps et toujours pervertie par un enseignement, une éducation et une formation qui fait de la violence le seul langage et la seule ressource de générations successives formatées dans la peur et l'angoisse de "l'ennemi extérieur" au risque de ne plus exister sans lui. Multiforme, ambivalente et paradoxale, la violence est inscrite dans l'histoire et la mémoire collective comme si tous ceux qui nous ont précédés sur cette terre n'ont rien fait d'autre que guerroyer, résister, tuer, se faire tuer et, épisodiquement, s'entretuer, sans jamais aimer, chanter, adopter chiens et chats, cultiver rimes et fleurs. Omar Carlier traduit mieux que nous cette obsession filiale, congénitale de la violence : "Un homme valide s'impose et se positionne socialement non par le respect dont il s'entoure, mais par la crainte qu'il inspire. Le conte, le mythe, le proverbe, la chanson véhiculent une norme de conduite qui valorise le recours à la force et à la ruse. Ils définissent les éléments d'une éducation populaire qui contribue à enraciner dans les représentations collectives la pertinence pernicieuse et l'efficacité supposée de la violence." * Les milliers de morts, de disparus, d'exilés, d'orphelins, de sansabri et les dizaines de milliards de dollars de dégâts matériels interpellent encore une fois la communauté nationale sur son rapport séculaire à la violence qui n'autorise de respect et de considération que pour le guerrier, le porteur d'armes, au mépris du tribun et de celui qui manie la plume. De part et d'autre, on a refusé le verdict des urnes et l'élection libre (mais délibérément mal contrôlé) pour recourir au jugement des armes - l'assassinat de Boudiaf achevant les derniers espoirs d'une esquisse de solution politique et démocratique à la crise du système redistributif du socialisme spécifique. La contraction ultime de l'Etat sur l'armée et les services de sécurité s'imposant alors comme ultime recours pour sa survie. La révision du Code de la famille a associé l'Etat (à travers le juge) à l'exercice de la tutelle sur la femme sans avoir le courage de l'affranchir. L'enjeu est, encore une fois, le contrôle d'une transformation inexorable par la compensation d'un vide qu'on ne veut pas prendre le risque de combler. La place de la femme dans l'espace public est scrupuleusement délimitée par une identité, un ordre, un territoire, un pouvoir et une autorité masculins qui veillent aux mœurs en termes de nif et de horma et qui trouvent écho dans les plus hautes sphères de l'Etat pour combattre le chômage global en restreignant l'emploi féminin, au mépris des niveaux d'instruction et de compétences requis. On ne sort pas impunément d'un tel masochisme : les attaques contre la mixité et le sport féminin à l'école ont culminé avec l'article 2 de la loi 89-03 du 14 février 1989. Se référant aux "valeurs islamiques", cette disposition de loi a fourni au "fixisme", que nous évoquions plus haut, prétextes, arguties et, surtout, fondement légal, contre la mixité et l'habillement sportif pour interdire la pratique sportive à l'école et à l'université. Quinze ans plus tard, certains s'étonnent stupidement que nos athlètes n'ont de performants dans les compétitions internationales que le statut que leurs confèrent des bureaucrates permissifs parce que corrompus. A. B.
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