Un beau et tendre soleil d’hiver, délogeant rapidement les
quelques nuages rescapés de la veille, submerge la plaine dévêtue et cinglée
par de violents vents froids. A gauche de la petite route récemment asphaltée,
le domaine des Mehtali. Tayeb a réussi à planter de beaux arbres fruitiers fièrement
debout au milieu de petits lots verdoyants où poussent quelques légumes qui
finissent plus souvent dans les couffins des amis que sur les étals du marché
local.
Au printemps dernier, et par une journée superbe, nous avons pu apprécier
les produits agricoles de Tayeb, tous “bio” comme on dit aujourd’hui : une
galette de blé dur fraîchement cuite sur un feu de bois, des tomates, du
piment et des oignons cueillis sur place, une superbe huile d’olive pour les
assaisonner, du petit lait fait maison, du miel de saison délicieux et
transparent. Notre visite d’aujourd’hui n’est pas pour Tayeb, mais pour un
autre membre de la famille, Mouldi, qui vient de perdre un superbe garçon de 25
ans dans l’embuscade tendue par des terroristes à des éléments de l’ANP
du côté de Aïn-Defla. La masure de Mouldi ne paye pas de mine : un cube blanc
planté sur les terres ancestrales, une cour extérieure ouverte aux souffles de
l’hiver, un vieux tracteur en état de ferraille, voilà tout… Pourquoi les
enfants de chez moi reviennent-ils souvent dans des cercueils ? Et pourquoi les
enterre-t- on au crépuscule, loin des projecteurs de l’actualité ? Et si ma
tribu dit merci aux gendarmes et aux membres de l’ANP qui accompagnent souvent
les cercueils, elle ne comprend pas pourquoi les ministres et les walis font
semblant d’ignorer ces morts-là ! Il y avait trois ministres à Guelma pour
une explosion de gaz, et c’est normal, pensons-nous, que le pouvoir délègue
ses représentants dans des circonstances aussi douloureuses. Il y avait deux
ministres à Chlef pour une autre explosion, dans une cimenterie celle-là, et
c’est tout aussi normal que les membres du gouvernement viennent soutenir les
parents des victimes dans de si pénibles conjonctures. Mais que dire à Mouldi
et à sa femme ? Et que dire à Kadri et à sa femme ? Oui, eux aussi ont perdu
leur enfant dans une autre embuscade à Biskra. Son enterrement a eu lieu le
jour même où est tombé Hani. Deux autres cercueils sont également arrivés
chez moi. Deux autres mômes à la fleur de l’âge, fauchés par les balles
d’un terrorisme qui ne veut pas mourir, qui ne veut pas entendre parler du
pardon, des réconciliations et de toutes les amnisties. Cela fait quatre
cercueils en tout qui sont arrivés en quelques jours. A vingt heures, la télévision
montre des ministres en visite à Chlef. Ils disent leur compassion et leur
solidarité avec les familles des victimes de la cimenterie. Mais que dire à la
maman Souad ? Elle qui répète à tout le monde que son enfant est mort en
martyr. Qui viendra calmer sa douleur en lui expliquant simplement où et
comment son fils est mort ? Chaque fois que des soldats tombent dans une
embuscade terroriste, je suis presque certain que des mômes d’ici sont au
nombre des victimes. Une explication : la pauvreté, terrible réalité qui
colle à la peau de ces régions déshéritées des hautes plaines de l’extrême
est, pousse les jeunes à s’engager dans l’armée, à défaut d’autre
chose. Il n’y a pas une seule famille qui ne compte pas de djoundi. Jadis, on
pouvait les voir arborer leurs belles et éclatantes tenues à l’occasion des
fêtes qui les ramenaient chez nous, comme les hirondelles du printemps. Mais,
depuis la flambée terroriste, ils viennent en civil, cachés, presque
“clandestins”… Certains n’ont pas pu aller jusqu’au bout du voyage,
descendus froidement ou égorgés sauvagement dans les faux barrages. Souad a
fait un cauchemar le jour même de la mort de son gosse. Presque à la même
heure, dit-elle, en retenant un sanglot :
- J’ai sursauté, trempée de sueurs, et j’ai réveillé Mouldi… J’étais
stressée depuis que le portable de Hani ne répondait plus. L’appareil était
peut-être jeté sous les fourrés, là-bas dans les montagnes de Aïn-Defla…
Il était peut-être déjà mort au moment où je l’appelais… Cette sonnerie
qui n’en finissait pas, c’était un autre cauchemar, mais j’étais éveillée
cette fois-ci… C’est l’Aïd le plus triste de ma vie. Elle me tend une
tasse de café chaud que sa fille vient de ramener de la cuisine. Elle me montre
la jeune femme :
- Elle a un diplôme d’université, mais il ne lui sert à rien ! Le travail,
c’est pour les enfants pistonnés et les riches. La fille, silencieuse,
s’assied sur le canapé, tout près du poêle à mazout qui renfle depuis
plusieurs jours, avalant une quantité considérable de fuel, ce précieux
liquide utilisé pour le chauffage domestique dans les campagnes, ce liquide que
les nouveaux politiques, partisans d’un libéralisme outrancier, viennent de
rendre encore plus coûteux, donc inaccessible aux bourses modestes ! Dans le
petit et modeste salon au sol recouvert de tapis authentiques, tissés par les
braves femmes chaouies, il y a la grand-mère de Hani et une autre parente. Je
m’inquiète :
- Mais où est Mouldi ?
- Il est au cimetière. Pour s’occuper de la tombe… Souad ne termine pas sa
phrase. Elle est secouée par un nouveau sanglot. Puis elle se ressaisit et
poursuit :
- Je lui ai parlé le mardi, quelques heures avant sa mort. J’entendais un
bruit qui pouvait être celui d’un moteur de camion. Je lui ai demandé : vous
êtes hors de la caserne, dans la montagne ? Hani voulait me rassurer : Non,
maman, je suis en ville. Mais moi, je suis sûre qu’il était dans le maquis,
là où des terroristes cachés allaient mettre fin à sa vie quelques heures
plus tard. Pourquoi les enfants de chez moi reviennent-ils souvent dans des
cercueils ? Et pourquoi les enterre-t-on au crépuscule, loin des projecteurs de
l’actualité ? Qui a tué Hani ? Un môme qui a peut-être le même âge et
dont le cercueil ira un jour arracher des sanglots à une autre maman, sous les
mêmes rafales du vent hivernal, dans une masure aussi dépouillée, dans une
autre région pauvre de cette Algérie profonde, écrasée par le poids du
capitalisme new look et qui meurt en silence, loin des discours emphatiques et
des clignotants teintés de vert. Mais cette soudaine richesse profite à qui ?
En tout cas pas à cette Algérie profonde qui pleure encore les morts hors délais
d’une guerre surréaliste et oubliée. Ces cercueils anonymes qui circulent
dans des ambulances banalisées à la tombée de la nuit, sont minutieusement
cachés aux caméras “professionnelles”, fourvoyées dans l’apologie et le
dithyrambe. Et la télévision, qui présente toujours ses excuses en retard, le
fera certainement un jour vis-à-vis de ces familles démunies qui produisent en
série des héros pour l’Algérie… Depuis la période coloniale et jusqu’à
aujourd’hui. Jusqu’à demain… Sur la route du retour, je cherche Mouldi
dans le cimetière. Là-bas, une ombre courbée sur une tombe. Dans le soir qui
descend doucement sur les collines environnantes, sa silhouette immobile
ressemble à une statue d’airain figée dans une pose immortelle. Non, inutile
de le déranger dans ce moment de profond recueillement. Je le laisse à sa
douleur, dans cette intimité qui le lie encore à son enfant, Hani, un héros
algérien oublié par les autorités et la presse. Un numéro dans les communiqués
laconiques. Le soleil s’effondre de l’autre côté des collines. La nuit et
le froid s’installent de nouveau, alors que le vent reprend sa litanie à
travers ce long corridor qui va des altitudes de Tiffech aux collines rocheuses
de Oued Kebérit.
M. F.
P.S. 1: Etant légèrement souffrant, je n’ai pas pu
terminer la chronique que j’ai entamée et qui devait paraître aujourd’hui.
Je vous propose à la place ce texte publié le 27 janvier 2005. J’ai revu
Mouldi au mois d’août… dans un autre enterrement. Ses yeux étaient
toujours tristes. Le prénom de Mouldi chez nous est l’équivalent de Mouloud
en Kabylie et dans d’autres régions.
P.S. 2: Un homme, seul dans sa cellule, témoigne des
grandes qualités de “réconciliation” et de “pardon” dont se prévalent
certains. Mieux que tous les discours, il dit le sens de la “fraternité”,
de la “main tendue” et des “nobles” sentiments dont on nous saoule ces
derniers jours.
Cet homme absent — mais omniprésent dans nos cœurs et nos
mémoires — raconte leur vilenie, leur haine et leur esprit revanchard.
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