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Panorama : CHRONIQUE DES TEMPS SORDIDES
Un Aïd et quatre enterrements
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Un beau et tendre soleil d’hiver, délogeant rapidement les quelques nuages rescapés de la veille, submerge la plaine dévêtue et cinglée par de violents vents froids. A gauche de la petite route récemment asphaltée, le domaine des Mehtali. Tayeb a réussi à planter de beaux arbres fruitiers fièrement debout au milieu de petits lots verdoyants où poussent quelques légumes qui finissent plus souvent dans les couffins des amis que sur les étals du marché local.

Au printemps dernier, et par une journée superbe, nous avons pu apprécier les produits agricoles de Tayeb, tous “bio” comme on dit aujourd’hui : une galette de blé dur fraîchement cuite sur un feu de bois, des tomates, du piment et des oignons cueillis sur place, une superbe huile d’olive pour les assaisonner, du petit lait fait maison, du miel de saison délicieux et transparent. Notre visite d’aujourd’hui n’est pas pour Tayeb, mais pour un autre membre de la famille, Mouldi, qui vient de perdre un superbe garçon de 25 ans dans l’embuscade tendue par des terroristes à des éléments de l’ANP du côté de Aïn-Defla. La masure de Mouldi ne paye pas de mine : un cube blanc planté sur les terres ancestrales, une cour extérieure ouverte aux souffles de l’hiver, un vieux tracteur en état de ferraille, voilà tout… Pourquoi les enfants de chez moi reviennent-ils souvent dans des cercueils ? Et pourquoi les enterre-t- on au crépuscule, loin des projecteurs de l’actualité ? Et si ma tribu dit merci aux gendarmes et aux membres de l’ANP qui accompagnent souvent les cercueils, elle ne comprend pas pourquoi les ministres et les walis font semblant d’ignorer ces morts-là ! Il y avait trois ministres à Guelma pour une explosion de gaz, et c’est normal, pensons-nous, que le pouvoir délègue ses représentants dans des circonstances aussi douloureuses. Il y avait deux ministres à Chlef pour une autre explosion, dans une cimenterie celle-là, et c’est tout aussi normal que les membres du gouvernement viennent soutenir les parents des victimes dans de si pénibles conjonctures. Mais que dire à Mouldi et à sa femme ? Et que dire à Kadri et à sa femme ? Oui, eux aussi ont perdu leur enfant dans une autre embuscade à Biskra. Son enterrement a eu lieu le jour même où est tombé Hani. Deux autres cercueils sont également arrivés chez moi. Deux autres mômes à la fleur de l’âge, fauchés par les balles d’un terrorisme qui ne veut pas mourir, qui ne veut pas entendre parler du pardon, des réconciliations et de toutes les amnisties. Cela fait quatre cercueils en tout qui sont arrivés en quelques jours. A vingt heures, la télévision montre des ministres en visite à Chlef. Ils disent leur compassion et leur solidarité avec les familles des victimes de la cimenterie. Mais que dire à la maman Souad ? Elle qui répète à tout le monde que son enfant est mort en martyr. Qui viendra calmer sa douleur en lui expliquant simplement où et comment son fils est mort ? Chaque fois que des soldats tombent dans une embuscade terroriste, je suis presque certain que des mômes d’ici sont au nombre des victimes. Une explication : la pauvreté, terrible réalité qui colle à la peau de ces régions déshéritées des hautes plaines de l’extrême est, pousse les jeunes à s’engager dans l’armée, à défaut d’autre chose. Il n’y a pas une seule famille qui ne compte pas de djoundi. Jadis, on pouvait les voir arborer leurs belles et éclatantes tenues à l’occasion des fêtes qui les ramenaient chez nous, comme les hirondelles du printemps. Mais, depuis la flambée terroriste, ils viennent en civil, cachés, presque “clandestins”… Certains n’ont pas pu aller jusqu’au bout du voyage, descendus froidement ou égorgés sauvagement dans les faux barrages. Souad a fait un cauchemar le jour même de la mort de son gosse. Presque à la même heure, dit-elle, en retenant un sanglot :
- J’ai sursauté, trempée de sueurs, et j’ai réveillé Mouldi… J’étais stressée depuis que le portable de Hani ne répondait plus. L’appareil était peut-être jeté sous les fourrés, là-bas dans les montagnes de Aïn-Defla… Il était peut-être déjà mort au moment où je l’appelais… Cette sonnerie qui n’en finissait pas, c’était un autre cauchemar, mais j’étais éveillée cette fois-ci… C’est l’Aïd le plus triste de ma vie. Elle me tend une tasse de café chaud que sa fille vient de ramener de la cuisine. Elle me montre la jeune femme :
- Elle a un diplôme d’université, mais il ne lui sert à rien ! Le travail, c’est pour les enfants pistonnés et les riches. La fille, silencieuse, s’assied sur le canapé, tout près du poêle à mazout qui renfle depuis plusieurs jours, avalant une quantité considérable de fuel, ce précieux liquide utilisé pour le chauffage domestique dans les campagnes, ce liquide que les nouveaux politiques, partisans d’un libéralisme outrancier, viennent de rendre encore plus coûteux, donc inaccessible aux bourses modestes ! Dans le petit et modeste salon au sol recouvert de tapis authentiques, tissés par les braves femmes chaouies, il y a la grand-mère de Hani et une autre parente. Je m’inquiète :
- Mais où est Mouldi ?
- Il est au cimetière. Pour s’occuper de la tombe… Souad ne termine pas sa phrase. Elle est secouée par un nouveau sanglot. Puis elle se ressaisit et poursuit :
- Je lui ai parlé le mardi, quelques heures avant sa mort. J’entendais un bruit qui pouvait être celui d’un moteur de camion. Je lui ai demandé : vous êtes hors de la caserne, dans la montagne ? Hani voulait me rassurer : Non, maman, je suis en ville. Mais moi, je suis sûre qu’il était dans le maquis, là où des terroristes cachés allaient mettre fin à sa vie quelques heures plus tard. Pourquoi les enfants de chez moi reviennent-ils souvent dans des cercueils ? Et pourquoi les enterre-t-on au crépuscule, loin des projecteurs de l’actualité ? Qui a tué Hani ? Un môme qui a peut-être le même âge et dont le cercueil ira un jour arracher des sanglots à une autre maman, sous les mêmes rafales du vent hivernal, dans une masure aussi dépouillée, dans une autre région pauvre de cette Algérie profonde, écrasée par le poids du capitalisme new look et qui meurt en silence, loin des discours emphatiques et des clignotants teintés de vert. Mais cette soudaine richesse profite à qui ? En tout cas pas à cette Algérie profonde qui pleure encore les morts hors délais d’une guerre surréaliste et oubliée. Ces cercueils anonymes qui circulent dans des ambulances banalisées à la tombée de la nuit, sont minutieusement cachés aux caméras “professionnelles”, fourvoyées dans l’apologie et le dithyrambe. Et la télévision, qui présente toujours ses excuses en retard, le fera certainement un jour vis-à-vis de ces familles démunies qui produisent en série des héros pour l’Algérie… Depuis la période coloniale et jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à demain… Sur la route du retour, je cherche Mouldi dans le cimetière. Là-bas, une ombre courbée sur une tombe. Dans le soir qui descend doucement sur les collines environnantes, sa silhouette immobile ressemble à une statue d’airain figée dans une pose immortelle. Non, inutile de le déranger dans ce moment de profond recueillement. Je le laisse à sa douleur, dans cette intimité qui le lie encore à son enfant, Hani, un héros algérien oublié par les autorités et la presse. Un numéro dans les communiqués laconiques. Le soleil s’effondre de l’autre côté des collines. La nuit et le froid s’installent de nouveau, alors que le vent reprend sa litanie à travers ce long corridor qui va des altitudes de Tiffech aux collines rocheuses de Oued Kebérit.
M. F.

P.S. 1: Etant légèrement souffrant, je n’ai pas pu terminer la chronique que j’ai entamée et qui devait paraître aujourd’hui. Je vous propose à la place ce texte publié le 27 janvier 2005. J’ai revu Mouldi au mois d’août… dans un autre enterrement. Ses yeux étaient toujours tristes. Le prénom de Mouldi chez nous est l’équivalent de Mouloud en Kabylie et dans d’autres régions.

P.S. 2: Un homme, seul dans sa cellule, témoigne des grandes qualités de “réconciliation” et de “pardon” dont se prévalent certains. Mieux que tous les discours, il dit le sens de la “fraternité”, de la “main tendue” et des “nobles” sentiments dont on nous saoule ces derniers jours.

Cet homme absent — mais omniprésent dans nos cœurs et nos mémoires — raconte leur vilenie, leur haine et leur esprit revanchard.

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