Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Les “nécessiteux” de la charité officielle
Par Boubakeur Hamidechi


C’est grâce au professeur “Folamour”, réincarné en ministre algérien de la charité officielle, que nous apprenons que la misère morale ou matérielle, faute d’être vaincue par la justice sociale, peut, par contre, être soluble dans la subtilité sémantique.

Expurgeant du lexique usuel tous les vocables réputés surchargés de sens, il vient de décréter en “connaissance de cause” qu’”il n’y a pas de pauvres en Algérie, mais seulement des nécessiteux” (1). Voilà qui doit réjouir toutes ces cohortes de SDF qui découvrent enfin que leurs nuits à la belle étoile ne sont qu’une gêne poétiquement supportable ! Pour les mêmes raisons également, ceux qui se bousculent aux soupes populaires devraient se considérer comme des privilégiés qui se bourrent la panse sans faire le marché ! Le docteur Ould Abbes est décidément le plus génial des exorcistes, capable de rendre “aimable” la détresse à ceux qui la subissent. Lui, qui soupçonne les technocrates et leurs statistiques de passer à côté des choses (2), prétend agir avec la compassion qu’il faut ; alors qu’il manipule la vérité autant que ses pairs, avec de surcroît l’aplomb et l’insinuation péjorative à l’égard de ceux qui souffrent (3). Mais, infirmer à l’emporte-pièces et réfuter d’un revers de main ne le rend pas plus crédible. Au contraire, les chiffres sont non seulement têtus mais recoupés par tous les organismes. Car, pour sa gouvernance, ces ”nécessiteux” sont bien au nombre de 12 millions, selon le très sérieux P.N.U.D, et l’Algérie occupe la peu reluisante 103e place dans le classement de cet organisme. Même les pirouettes linguistiques, par lesquelles il tente de maquiller notre délabrement social, le trahissent. Comment ? Tout simplement à travers l’étymologie du qualificatif de substitution qui lui sert de paravent. Pour le Larousse, “nécessiteux” signifie : “qui manque des choses nécessaires, indigent”. Voilà qui rend un son creux à toute sa forfanterie de mauvais débatteur, s’étant assigné pour unique devoir de travestir les piètres résultats d’une politique globale où pourtant sa mission aurait dû consister à être une borne d’alerte pour toute la gouvernance. Autrement dit, le baromètre de la société qui diffuse des clignotants rouges quand les fractures s’aggravent. Mais enfin, doit-on insister, à quoi sert un ministre de la Solidarité qui n’est même pas convaincu des tâches qu’il doit entreprendre, lui préférant les postures courtisanes et s’acharnant à plaire en toutes occasions, au lieu de harceler l’inhumaine bureaucratie d’Etat, pour arracher le plus de moyens afin d’accomplir une œuvre considérable ? Combien sont-ils de SDF, alors qu’il plastronne que 369 centres sont disponibles ? Combien sont-elles de filles mères en difficulté, voire dans l’errance, alors qu’il avoue que trois mille bébés naissent annuellement hors du mariage ? C’est-à-dire autant d’exclusions maternelles par an et durant au moins une décennie. Qu’il mette donc en adéquation l’étendue de tous ces désastres avec le peu qui s’est accompli durant les cinq longues années qu’il passa à la tête de ce département ; puis qu’il ait l’humilité de reconnaître que son action a souvent été dictée plus par le marketing de l’image du pouvoir que par la préoccupation discrète de bien public et l’intérêt national. En fait, la contribution du personnage se résume à de la gesticulation cérémoniale qui donne onctueusement l’accolade à quatre handicapés ici, une douzaine de grabataires là, dans un asile ; et plus loin une association qui anime une pouponnière de SNP . Maigre bilan et grosses contrevérités qui finissent par être intolérables pour tout le monde. Il y a des moments où il n’est plus permis de faire joujou avec les grandes blessures de la société en les mettant outrageusement en scène pour en tirer un malsain effet dans l’opinion des petites gens. Telles ces rencontres théâtrales de familles éprouvées par la mort des leurs, dans cette guerre sans nom, et que les mystifications politiciennes voulussent qu’elles se reconnaissent toutes les deux dans les décrets de paix du maître. Il y a également des moments où l’on n’a plus le droit de se fendre en propos “négationnistes” sur l’existence de la pauvreté même s’ils sont tenus sur les ondes officielles (4). Lorsqu’on est ministre en charge de la misère nationale, la moindre des probités consiste à demeurer en retrait de l’autosatisfaction ambiante. La “solidarité” gouvernementale qui censure la critique publique concerne moins qu’un autre un ministre en quête d’une véritable “solidarité” nationale. Elle le pousserait plutôt à s’opposer au chorus des pairs quand ils se gargarisent de graphiques de croissance et de commentaires optimistes. C’est dans cette euphorie et cette foire aux vanités qu’il est du devoir d’un tel ministère de leur indiquer les nouvelles poches de l’exclusion. Mais il ne semble pas que ce ministre-là ait eu, une seule fois, scrupule à dénoncer les dégâts d’une politique ou, du moins, ait agi de la sorte en se démarquant des glorifications et en exigeant en retour plus de moyens pour atténuer les nouvelles exclusions. Entre la loi de finances 2001 et celle de 2006, ce ministre, dont le champ d’action concerne un tiers de la population, a-t-il reçu une affectation financière à la hauteur du défi et surtout au regard de l’aisance de l’Etat ? Cela est tout à fait improbable dès lors que l’on sait que les concepteurs des lois de dépense ont opté pour ce fameux indice de recette qu’est le baril à 19 dollars, au nom, diton, d’une prudence financière et de l’austérité budgétaire. Celles-ci rarement vérifiées quand il s’agit de crédits scandaleusement hasardeux ou de dépenses somptuaires dans les campagnes politiques. C’est dire que la fracture sociale a continué à être traitée avec la même désinvolture que le financement du sport ou de la culture. Dans le même temps, nous n’avons pas entendu la voix la plus autorisée s’exprimer sur l’exclusion autrement que par des généralités. Encore moins envisager de lui consacrer un programme spécial financé hors des dépenses courantes grâce à une ponction conséquente de ce trésor d’Ali Baba, qu’est le très mystérieux Fonds de régulation de l’Etat. Selon les évaluations établies par les spécialistes, la rente ne manque pas de consistance mais elle est également soustraite à tout contrôle institutionnel, dont notamment le Parlement, qui ignore jusqu'à son montant et comment celui-ci est alimenté ! - “Ce trésor public parallèle échappe au contrôle de tous ou presque, sans traçabilité de sa dépense ni nom d’ordonnateurs visible” (5) et il représenterait deux barils sur trois ! Or, comme le développement humain a un coût et qu’il passe inévitablement par l’éradication de la pauvreté et la maîtrise des marges de l’exclusion, il est quand même incompréhensible politiquement et fâcheux pour l’avenir de la communauté nationale, que ne soit pas consacrée dès maintenant la valeur d’un baril à cette lutte. La remise à niveau d’une société, désintégrée par la transition anarchique à l’économie de marché et clochardisée par de multiples facteurs moraux, a besoin de retrouver une cohésion dans laquelle, elle seule, reconnaîtra le principe du mérite et adhérera aux règles de la compétition. Quand de temps à autre, le chef de l’Etat évoque cette cohésion ou qu’il énonce, dans les occasions solennelles, son souci de rendre possible un avenir meilleur, il exprime un truisme, commun à tout homme politique. Autant dire sans grande signification. Mais lorsque les experts et les ministres à son service s’empressent de déclarer que nous sommes dans la bonne configuration, eux trompent leur opinion… A l’image de ce fameux ministre qui privilégie ses critériums de propagandistes aux critères et ratios des institutions sérieuses que celles-ci se nomment : CNES-Algérie, Banque mondiale ou PNUD-ONU. Sur le sujet, notre confrère Ammar Belhimer commentait dans ces mêmes colonnes cet enjeu décisif que veulent ignorer nos dirigeants, ou qu’ils s’essayent à dissoudre dans de multiples schémas d’intervention de la puissance publique. Il écrivait que “(…) cette performance médiocre (…) est l’expression d’une crise du facteur humain, avec un chômage endémique, une paupérisation accrue, une délinquance en hausse etc. Les recettes en trompe-l’œil (…) inspirées par l’accroissement inattendu des réserves de change peinent à maquiller une réalité amère où un Algérien sur trois est sans emploi et où la moitié de la population vit avec moins de 200DA par jour” (6). Quelques lignes plus loin, il soulignera le verdict du PNUD à notre égard par le fait qu’il place la Norvège en tête des pays de la planète : “un pays qui dispose relativement des mêmes atouts que le nôtre”. Entre notre misérable position et l’excellence de ce pays, non seulement 100 nations s’intercalent, mais nous sépare surtout une dimension éthique du rôle de l’Etat. La Norvège sait à la fois ce que la transparence veut dire et quel sens donner à l’après-pétrole, alors que l’Algérie engraisse la rente dans l’opacité et n’a qu’une vague idée des lendemains. Les inquiétudes du commentateur du Quotidien d’Oran constatant que “la règle de fonction prudentielle est devenue règle de finances d’Etat parallèles” (5), sont justifiées à travers l’exemplarité de ce pays européen. Là-bas, pour éviter toute tentation de “caisses noires”, l’on a même nommé un philosophe à la tête d’un conseil de l’Ethique de la banque centrale où l’argent, tout l’argent du pétrole est transféré et surtout qu’il ne soit l’objet d’aucune surenchère politicienne (7). Autres lieux, autres mœurs politiques. Si l’Algérie de 2005 mérite la sanction d’être dans le peloton de queue des nations, c’est simplement parce que nos barils de pétrole financent en partie un régime au lieu du bien-être public et permettent à quelques préposés à la propagande d’organiser de faux bonheurs dans les chaumières. Avec 12 millions de pauvres, ce pays est assis sur un baril de poudre et ce malgré les propos lénifiants d’un ministre de la désespérance, plus disposé à l’égard du maître que de la multitude d’exclus.
B. H.

(1) In la tribune du 06/10/05. Cette phrase d’Ould Abbes : “J’ai décidé de rayer de mon dictionnaire le terme pauvre. Il n’y en a pas en Algérie. Ce sont plutôt des nécessiteux.”
(2)
Ibid : “Je connais leurs inspecteurs. Leur travail n’a été basé sur aucun critère.”
(3)
Ibidem : les SDF refusent de rejoindre les centres et préfèrent la rue !
(4)
L’interview d’Ould Abbes a été diffusée par la Chaîne I de la radio mercredi 5 octobre dans le cadre de l’émission “Tahaoulet”.
(5)
Les citations sont extraites de la chronique de K. Daoud parue dans le Quotidien d’Oran du 05/10/05
(6)
Lire la chronique de A. Belhimer : “Le rêve norvégien” parue dans Le Soir d’Algérie du 13/09/2005.
(7)
Consulter le quotidien français le Monde du vendredi 30/09/2005 page 15 : le portrait du philosophe norvégien nommé au conseil de l’éthique de la Banque centrale.

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