
Kabylie Story : KABYLIE STORY II 10. Kalaâ Aït Abbas, le tombeau d’El Mokrani Par Arezki Metref
Nous montons en suivant les virages qui sinuent dans la forêt. Après les oliveraies clairsemées sur des flancs de collines brunes juste au-dessus d’Ighil Ali, nous nous enfonçons dans les chênaies de Boni. La route est bien entendu déserte. Bessaïd Khiari, qui garde la gentillesse de me guider jusqu’au fief des Aït Abbas, me dit qu’il est à Ighil Ali ce proverbe: “Quel que soit celui que l’on prend pour aller à la Kalaâ, le chemin monte.” Il me brosse aussi un bref historique de la fondation de la Kalaâ. Lorsque les Espagnols entreprirent de conquérir Béjaïa, ils butèrent sur la résistance de la place. Deux princes, Abbas et Zahir, ont dû abandonner la ville devant la puissance de feu des envahisseurs. Zahir est allé se refaire du côté de M’Sila et Abbas s’installa sur cette forteresse naturelle qui nargue le vide à 900 mètres d’altitude, au cœur des Bibans. Lorsqu’on quitte la route départementale n°4 qui rallie Bordj-Bou-Arréridj pour prendre celle, plus modeste, qui grimpe vers la Kalaâ, laissant derrière nous les bosquets de pins d’Alep, on aborde une terre chauve ponctuée de canyons. Une plaque plantée à un carrefour : 7,5 km. Au bout de ce tronçon encombré d’éboulis, on ne voit pas tout de suite la vieille cité. Il faut laisser le temps au regard de s’habituer au paysage lunaire avant de distinguer les maisons dont la couleur se confond avec la terre. Elles sont construites à bonne distance l’une de l’autre. Une architecture du camouflage ! Pas une maison n’est assez élevée pour être la cible spontanée d’un tireur belliqueux. Pas un mur dont la couleur détonne au point d’attirer l’attention. Epousant les vallonnements de la montagne, construites sur les flancs plutôt que dans les creux de jonction entre les mamelons, les maisons s’accrochent à la roche dont elles reflètent la couleur. Un microbus s’arrête. Deux hommes en descendent et viennent vers nous. L’un d’entre eux est Zaâkane Ali, l’homme que Bessaïd avait contacté à partir d’Ighil Ali et qui avait accepté de nous recevoir. Il revient du croisement de la route de Bordj où il s’était posté afin de nous intercepter. Une fresque, gravée dans le mur en 1995-96, glorifie la résistance anti-coloniale. A proximité, sur le cimetière des chouhada, une succession de tombes témoigne de ce que l’esprit de la révolte de 1871 ne s’était pas éteint. La Kalaâ joua aussi un rôle pendant la guerre de Libération. Ali se souvient de cette année où “le colonel Amirouche est venu ici. Il a réuni les gens de la Kalaâ pour recueillir des cotisations. Les femmes ont donné leurs bijoux.” En 1959, on vida la Kalaâ. Elle est décrétée “zone interdite”. Le village est détruit à 80% sous les bombardements de l’armée française. Ce n’est qu’à l’Indépendance que les habitants reviennent. Quelques-uns des habitants ! Un mémorial se dresse à l’entrée de Djemaâ El Kebir. Il est dédié à El Mokrani dont le tombeau est protégé par un mausolée. L’épitaphe : “A la mémoire de Hadj Mohammed, Bachagha, le meilleur des Beni Mokrane.” Après avoir été amené à conduire la révolte de 1871, le bachagha Mokrani ne se contenta pas d’endosser la responsabilité politique de l’insurrection. Il participa aux combats. Le 5 mai 1871, il conduisit ses troupes à la bataille de Oued Souflat, près de Bouira, où elles devaient affronter les soldats du général Cerez. Les chroniqueurs rapportent qu’à l’heure du d’hour, Mokrani accomplit sa prière. Après quoi, il grimpa sur un mamelon pour superviser la bataille. Une balle lui traversa le cou et il s’inclina. Le voyant en position de génuflexion, ses lieutenants crurent qu’il accomplissait une autre prière. C’est parce qu’ils ne le voyaient pas se relever qu’ils comprirent. On l’emporta sans que les soldats français ni même ses propres combattants ne s’aperçurent qu’il était mort. Selon son vœu, il est enterré à la Kalaâ des Aït Abbas, où il était né en 1815. Dans un rapport établi à l’intention de sa hiérarchie, le général Cerez confirme en grande partie cette version. Il écrit : “Parmi les Kabyles, se trouvait El Mokrani, à pied, ayant changé de vêtements pour ne pas être distingué par la blancheur de ses effets, et entraînant lui-même ses gens dans un dernier effort. Les zouaves, bien placés, ont ouvert sur eux des feux de peloton de commandement. C’est avec un de ces feux, qui a frappé une trentaine d’ennemis, que Mokrani a reçu une balle au front, entre les yeux.” Nous entrons dans la mosquée. Des travaux semblent en cours. Construite au Xe siècle, Djemaâ El Kebir a la même architecture andalouse que ses homonymes d’Alger et de Tlemcen. Les fastes d’antan sont plutôt fanés. La dernière fois où la mosquée a été restaurée, c’était en 1333. Un bail, oui ! “ Il y a 13 mosquées à la Kalaâ. La plus récente a plus de 500 ans”, dit Ali, membre de Nadi El Mokrani, la toute première association à obtenir un agrément dans l’Algérie indépendante. Elle existe depuis 1965. Nous allons plus avant dans le quartier des Beni Mokrane. Hormis quelques bâtisses repêchées par rapiéçage, la plupart ne sont plus qu’amas de pierres de taille, d’ardoise ou de tuiles écrasées contre la terre rocheuse de la citadelle. Et tout autour, le sol se craquelle sous le soleil caniculaire. Il y a ce miracle : des amandiers. Oui, des amandiers étendent des branches malingres qui tracent des traits d’ombre sur la terre blanche de lumière crue. En conséquence de la révolte de 1871, les Beni Mokrane ont été bannis de la Kalaâ. Ceux qui échappent à la déportation en Nouvelle-Calédonie s’égaillent à travers la Tunisie et l’Algérie. Un puits en face de la mosquée : c’est l’entrée d’une poudrière construite par El Mokrani. Les ruines d’un bâtiment frôlant l’abîme laissent penser à notre interlocuteur qu’il s’agirait du palais de justice d’El Mokrani. Comme un balcon dominant des monts plus bas, la Kalaâ est un nid d’aigle. Le vide est empli d’un brouillard gris argenté. On voit serpenter le lit de l’oued el Kalaâ. C’était par ici qu’Amirouche avait initialement prévu d’organiser le congrès de 1956. Mais une mule chargée de documents indiquant précisément le lieu du congrès a été capturée par les soldats français. Amirouche s’est rabattu sur Ifri. Comme des postes avancés de la Kalaâ, les hameaux de Tazla et Tiniri sont dressés sur des monts jumeaux. D’autres villages occupent, plus loin, des crêtes : Belayal, Illegane. Les maisons, mangées par la brume, ressemblent d’ici à des guérites où la vigilance forgée par les siècles de résistance ne dort jamais que d’un œil. Après la mort de Mokrani, la révolte continua sous la direction de Boumezrag, son frère, et des frères Belhadad, Aziz et M’hamed. Mais bientôt la supériorité française viendra s’appuyer sur les lacunes des révoltés. La dispersion des forces leur sera fatale. Les chefs vont commencer à déposer les armes. Boumezrag, comme les autres leaders, est condamné le 26 mars 1873 à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Il y passera trente ans. En 1904, il est gracié. Le 18 mai, il embarque à bord du paquebot Le Pacifique. Le 2 juillet, il débarque à Marseille où la Petite République, un journal local, évoque l’arrivée dans la cité phocéenne de Boumezrag “âgé aujourd’hui de 75 ans”, ce grand vieillard “à la figure fine et expressive, aux traits énergiques et réguliers”. De retour en Algérie, il confie sa solitude dans une lettre envoyée à un camarade de déportation : “Sur trois épouses, aucune ne m’est restée. La plus jeune aurait eu 60 ans ; mais, au moins, elle m’aurait permis de causer, avec elle, du passé et de sa splendeur.” Boumezrag meurt en 1905, quelques mois après avoir expiré cette nostalgie. Depuis, la Kalaâ va cahin caha. Vidée de ses habitants, elle n’en compte plus que quelque 7000. Il y en aurait eu près de 80 000 du temps d’El Mokrani. Au moment où on allait partir, Ali nous retient encore un moment : “Il faut aussi parler du présent”, me dit-il. Un responsable d’une association de parents d’élèves, silencieux jusque-là, confirme l’attente des habitants de la Kalaâ de ne pas être cantonnés à habiter un musée. Il y a tous les problèmes d’aujourd’hui. Terre à terre ? Mais l’héroïsme ne commence-t-il pas dans le combat quotidien des humbles ?
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