Panorama : PARLONS-EN
En queue de peloton
Par Malika BOUSSOUF
malikaboussouf@yahoo.fr


L’organisation Reporters sans frontières a publié, pour cette année, son classement mondial de la liberté de la presse. L’Algérie est classée à la 129e place sur 167 pays répertoriés. Même s’il n’y a franchement pas, pour nos dirigeants, de quoi être fiers de se voir pointer, de façon aussi honteuse et humiliante, pour leurs pratiques de l’arbitraire et l’emprisonnement de journalistes coupables à leurs yeux de délits de presse, quelle importance ? Il y a bien pire, c’est sûr, mais il y a, surtout, mieux ! Et des pays, où l’on n’est pas quotidiennement sommés de faire dans le discours de propagande il y en a à la pelle même si chez nous, l’on n’a, parfois, même plus besoin de le faire.
Il suffit d’en tenir quelques-uns par les cordons de la bourse et le tour est joué. Une menace qui ne dit pas son nom et à laquelle nombre de nos patrons de presse se soumettent par anticipation. C’est encore plus commode pour le pouvoir qui n’a même plus besoin de verbaliser celle-ci ni même d’avoir à brandir le bâton comme il a si souvent cru bon de le faire. Ceux en tête de peloton sont évidemment les Etats occidentaux, mais il y a aussi ceux qui, malgré la misère qui sévit chez eux ou ceux très récemment indépendants (depuis moins de 15 ans ) comme la Slovénie, l’Estonie, la Lituanie, la Namibie ou la Bosnie- Herzégovine, nous devancent de très loin dans le classement parce qu’ils ont compris dès le départ que faire de la presse libre un partenaire privilégié, un contre-pouvoir salutaire et non un adversaire à abattre était indispensable à l’épanouissement de leurs pays. Reporters sans frontières, assistée par bon nombre d’organisations qui militent en faveur des droits humains, affirme, par ailleurs, que dans bien des pays où seule la caste au pouvoir a voix au chapitre, on a souvent tendance à se planquer derrière le développement économique pour justifier l’absence de démocratie et les graves atteintes aux droits de l’homme. Le Bénin, le Mali, la Bolivie, le Mozambique, la Mongolie, le Niger sont des pays pauvres dont la survie dépend en grande partie de l’aide internationale. Cela n’empêche pas qu’ils œuvrent scrupuleusement à promouvoir la liberté d’expression et à ce que soient préservés les droits élémentaires de leurs concitoyens. Chez nous, les dépassements et abus en tous genres sont légion et les choses sont loin de se passer comme on le prétend hypocritement en haut lieu. En 2002, notre pays était classé à la 95e place, en 2003 à la 108e, en 2004 à la 128e. La progression, au sens négatif du terme, parle d’elle-même. Et cela se passe sous le règne de Bouteflika, n’en déplaise à ses inconditionnels courtisans ! Un Abdelaziz Bouteflika, qui n’aura eu aucun effort à faire en tant que président de la République pour réduire à néant l’illusion d’homme d’Etat bien dans son costard. Un homme de poigne, un vrai, intronisé pour remettre de l’ordre dans toute cette “pagaille” créée par une presse indépendante, aux avis trop libertaires à son goût ! Une presse que l’on aurait aimé alibi et dont on ne se prive, paradoxalement, jamais de louer l’indépendance de ton dès que l’on s’inquiète ailleurs de sa liberté. Le récit fait par un confrère de sa rencontre avec Mohamed Benchicou, à la prison d’El Harrach, est émouvant et révoltant à la fois. Il décrit un Mohamed aux prises avec la maladie, plus mal en point qu’un pouvoir dictatorial n’accepte de l’avouer. Mais le journaliste raconte, heureusement, un Mohamed qui persiste et qui signe, qui se refuse à brader sa dignité, qui n’éprouve aucune amertume et qui n’en veut même pas aux magistrats qui l’ont condamné. Il ne fera porter le chapeau à personne concernant ses choix, ses actes ou ses écrits accréditant ainsi la thèse qui confirme le fait que tous les journalistes algériens ne rédigent pas “sous la dictée”. Ceux qui le font sont connus par la corporation comme le sont ceux qui font la chaîne pour un hypothétique “recrutement”. En parallèle, il y a ceux et celles qui se refusent à céder à la menace et qui risquent évidemment le pire. Et alors ? Que pourraient- ils endurer de plus, en désobéissant aux ordres, que ce qu’endure Mohamed ? On ne sort jamais indemne d’un métier comme le nôtre tant il est vrai, comme nous le rappelle si bien notre ami incarcéré pour ses opinions politiques, que la prison fait partie des risques encourus par chacun d’entre nous qui s’aviserait à ne pas brosser le pouvoir dans le sens qui lui conviendrait le mieux et donc à s’écarter du “droit chemin”. Mohamed qui en fait la triste expérience encore aujourd’hui nous conseille de “ne pas en avoir peur”. Hier, ceux identifiés et ceux qui ne l’étaient pas, mais qui avaient tous pour même mission de nous éliminer, nous qualifiaient soit de “taghout” soit “d’éléments indociles”. Bouteflika, qui voudrait démontrer au monde entier que les 85% qui l’ont porté à la tête de ce pays bénissent tous ses écarts de conduite, nous traite, lui, sans craindre le ridicule, de terroristes plus dangereux encore que ceux coupables de l’assassinat de 150 000 innocents. Les journalistes qui n’ont que de l’encre et aucun sang sur les mains auraient fait pire en “déstabilisant” le pays, en “portant atteinte” à l’image de marque de ses potentats et en prêtant au régime des excès dont il nierait la véracité, y compris devant un tribunal pénal international. Benchicou, qui aurait gravement menacé la stabilité de la République, a heureusement été mis hors d’état de nuire pour préserver celle-ci de sa “mauvaise plume”. Reste à espérer que le même pouvoir politique auquel il avait eu “l’outrecuidance” de s’attaquer ne s’invente pas, entre-temps, d’autres pitoyables raisons de prolonger son enfermement. Le directeur du Matin, mis sous scellés, est à moitié paralysé. Ce ne sont pas des spécialistes qui soulagent son mal mais d’autres prisonniers. De précieux compagnons de cellule pallient l’absence d’assistance médicale. Les soins qui lui sont interdits par le grand geôlier du pays lui sont prodigués par sa nouvelle famille composée d’autres galériens amicaux et solidaires qui l’habillent, le massent et l’aident à marcher. Il pourra à sa sortie en écrire un autre de livre sur cet univers clos, coupé du monde extérieur mais qui, malgré tout, garde sa conscience pour lui et un sens de la solidarité que même la promiscuité ne tue pas. Tout ce que l’on peut souhaiter à Mohamed, victime d’un Bouteflika, trop occupé à tendre sa main réconciliatrice aux coupables de barbarie intégriste, c’est de garder intacts ses principes et cette raison d’être qui sont aussi les nôtres. L’acharnement à la carte, c’est connu ! Ceux des nôtres, qui font chaque semaine le va-et-vient entre leur journal et le tribunal, en savent quelque chose. Quant au cynisme qui consiste à vouloir humilier à tout prix ses opposants, il n’existe, de par les faits qui l’accréditent, que dans l’esprit retors de dirigeants déviants qui ne craignent pas d’afficher publiquement leurs contours fascisants. La vérité finit toujours, et quoi que l’on fasse pour y échapper, par rattraper et confondre ceux qui, vainement, s’acharnent à la travestir.
M. B.



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