Jeudi 27 Octobre 2005
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Kabylie Story : KABYLIE STORY II
12. Beni Brahim, terre calcinée
Par Arezki Metref


On ne sert plus rien au café, place de Ticherahine. Le cafetier attend que les derniers consommateurs finissent leurs tasses pour qu’il aille à la djanaza. Quelqu’un du village va être enterré. C’est un jeune qui est mort dans un accident de voiture. J’entends un voisin de table maugréer dans sa barbe contre la passion de la vitesse qui finit souvent dans de telles tragédies. Il rappelle les décès d’autres jeunes du coin, dans les mêmes conditions.
Le monument aux chouhada s’encadre dans la fenêtre. Une stèle dédiée à un jeune tombé lors du Printemps noir est dressée à côté. En face, il y a la poste, et le poste de la garde communale. Ticherahine, c’est le centre-ville de Beni Brahim. A droite, le hameau de Chouf mérite bien son nom de poste de garde : des maisons en brique de terre camouflées sur une éminence de la même teinte. Kouba rêvasse sur une colline. Ce café est le point de repère que m’a donné Abdelhak. Il habite à Alger depuis longtemps. Enfant, il quitte le village avec sa famille, après la mort de son père au combat pour l’indépendance. Mais Abdelhak n’a jamais coupé les amarres. Il est toujours revenu “au bled”. Ces dernières années, il a entrepris d’y construire une petite maison. Il l’a édifiée quasiment de ses mains. Dans le jardin, il a fait pousser un olivier et trois grenadiers. Une treille court d’un coin à l’autre. Il arrive devant le café au moment où j’expliquais à Mustapha, en regardant ces plateaux interrompus par des crevasses, ces ravins qui coupent des terres chiches, ces monts aux découpures abruptes, ces paysages âpres, durs, combien la nature est diversifiée en Kabylie. La luxuriance végétale des Babors et du Djurdjura contraste avec ces paysages des Bibans faits de collines pelées, de roches calcinées, de végétation malingre, d’arbres squelettiques. On passe cinq minutes chez Abdelhak à Asfour, en contrebas de Ticherahine. Sa maison tient l’équilibre sur un flanc de ravin à partir duquel la vue sur le plateau s’offre comme une vapeur grise emplissant les béances du moutonnement collinaire. Entre deux collines, il essaye de me situer Mguerba. Ce village est une enclave arabophone dans la kabylophonie environnante. Il me montre, comme un point dans le vide, l’endroit supposé abriter le mausolée de Sid Ali, deuxième du nom, un ouali mort il y a deux ou trois ans, qui avait une réputation de redoutable jeteur de sort. Une légende lui attribue l’aura de sainteté dès le berceau. Un matin, sa mère posa dans un coin de la maison le couffin dans lequel il était langé de hardes. Quelle ne fut sa surprise de ne pas retrouver le couffin. Le bébé avait disparu. Des années après, elle s’adonna, un autre matin, au balayage de la maison après quoi elle retrouva le bébé exactement à la place d’où il s’était volatilisé. Mais il était dans un berceau luxueux, emmitouflé de coton. Depuis, Sid Ali, comme son grand-père éponyme, est auréolé de charisme. Nous montons un peu plus haut dans le village. Le quartier est une succession de maisons chevauchant une arête montagneuse. Le repas de mariage, auquel Abdelhak nous convie, est servi dans un garage qui sent encore la peinture fraîche. Des convives boivent la chorba en discutant en kabyle. Le repas auquel seront conviés tous les habitants du village aura lieu demain. Celui auquel nous sommes admis réunit juste des membres de la famille. C’est un émigré qui fête les noces de sa fille. L’aridité des terres explique qu’une grande partie des gens de Beni Brahim ait quitté le pays pour trouver du travail à Sétif, à Alger et, plus nombreux, en France. A Ménilemontant, dans le 20ème arrondissement de Paris, beaucoup de cafés remplacent la place du village pour les travailleurs originaires de Beni Brahim. Abdelhak tient à nous faire faire un saut à Beni Ouartilane. J’ai une pensée pour Abdelhamid Benzine que j’ai eu la chance, un jour, d’entendre raconter comment, jeune militant du PPA, il sillonnait toute la région pour porter la parole des militants de l’indépendance, au sortir du massacre de 1945. Nous prenons dans l’autre sens le chemin qui rejoint la route de Beni Ouartilane. A gauche, le feu a calciné le peu d’arbres qui a poussé dans la rocaille. Dans la voiture, Abdelhak me raconte l’histoire de son aarch, Ath Aoudhih. L’ancêtre, qui a planté la souche à Beni Brahim, viendrait de la région d’Azazga, dans le Djurdjura, d’où il a été chassé par sa tribu pour avoir enfreint le code. De la femme qu’il prit ici, il eut sept garçons. En grandissant, ces derniers acquièrent une réputation de durs à cuire, semant la terreur dans la contrée de Beni Brahim. Un jour de marché, les habitants des douars, excédés par la loi du plus fort qu’ils pratiquaient impunément, décidèrent de les châtier. Armés de gourdins, de pioches, de couteaux, ils se jetèrent sur les sept frères. Six d’entre eux sont tués sur le coup. Le septième, qui se trouve être le plus jeune, a le temps d’enfourcher son cheval et de cavaler vers le salut du fort que le père avait érigé comme demeure inexpugnable. Mais, préoccupé d’échapper à ses poursuivants, il oublie que la porte est trop basse pour qu’il puisse entrer dans le fort juché sur un cheval. Il prend le linteau de bois sur le crâne et s’écroule. Le septième garçon d’Aoudhih meurt, et avec lui, le nom. Mais trois mois après sa mort, son épouse découvre qu’elle est enceinte d’un garçon. On le baptisera Aoudhih, comme son grand-père, et il ressuscitera le nom. Ath Aoudhih descendent de lui. La route de Beni Ouartilane est bordée, à un moment, d’une forêt de pins. C’est encore un émigré qui a eu l’idée de construire une cabane dans les arbres. Les mariés viennent s’y faire prendre en photo comme devant un monument ou un mausolée. Beni Ouartilane est une rue courbe que traverse une route. Presque de partout, on voit Azrou Iaflane, le rocher percé, ce mont dans lequel la nature a creusé un trou. Le café où nous nous posons est mitoyen de l’hôtel qui appartient à Bouseksou, l’oncle de l’ami Abdelkrim. Beaucoup de choses, ici, lui appartiennent, semble-t-il. On parle de ce travailleur émigré qui a fait fortune et est revenu investir chez lui. Les gens d’ici ne manquent pas de dire combien il est toujours prêt à aider les pauvres et à faire des dons aux collectivités. En face, les façades de l’APC et de l’hôtel des Impôts gardent les traces de feu du Printemps noir. On a réussi, ici, ce qui ne l’a pas été à Beni Brahim. La presse avait rapporté cet épisode tragi-comique. Lors des législatives de 2002, des policiers étaient venus pour commettre la provocation de brûler la mairie de Beni Brahim. Mais ils trouvèrent sur leur chemin les habitants, décidés à ne pas laisser la provocation se commettre. Les échauffourées sont sanglantes. Il y aura un mort et trois blessés. Un officier de police dit alors : “On dépose les armes et on se bat à mains nues”. Un homme sort de la foule et rétorque au policier : “Pour tous les autres, je te prends en individuel.” Les deux hommes se battent après quoi les policiers s’en vont sans avoir brûlé la mairie. Nous revenons à Beni Brahim. Nous repassons en bas de Chouf. Thilatiouine, le village de Chami Chemini, est sur une autre butte. Les maisons anciennes sont construites avec des pierres ramenées à dos de mulet depuis la carrière de Bou Tablatine. Pour aller à It Achache, on passe Chorfa et on longe Tamurt l’plane, le pays du plan, une succession de banquettes conçues par l’administration coloniale comme un plan de culture du dernier quart d’heure, quand la guerre est devenue irréversible. A It Ichache, l’épicier nous répond que Bouhou serait, à son avis, à Tajmaït. Bouhou, c’est le petit nom de Mohand El Ayati, un maçon qui connaît parfaitement la région. Nous finissons par le trouver au pied d’un mur. Il nous emmène à It Hafed. C’était le fief du fameux capitaine Oudry, à la tête du commandement de la région. Les habitants des douars y venaient pour se faire délivrer le laissez-passer pour aller d’un village à l’autre. La région a beaucoup souffert de la présence militaire française. Abdelhak se souvient qu’une nuit, des hommes armés passent dans les villages. Son père va au-devant d’eux. Celui qui semblait en être le chef passe la main dans les cheveux de l’enfant. C’était le colonel Amirouche. La répression coloniale était effarante. “Sans autorisation, tu ne pouvais pas quitter le village ne serait-ce que pour cueillir des glands”, se souvient Bouhou. It Hafid, c’est une butte calcinée envahie de cactus. Le hameau serait connu pour la prolifération du karmous, la figue de Barbarie. On imagine, dans ce décor poussiéreux de solitude de la roche, les barbelés du capitaine Oudry. A un moment, nous tombons en arrêt devant un engin jamais vu. Sahabi Lahcène, un commerçant de 36 ans, en avait assez de transporter ses pommes de terre sur une charrette à traction animale. Comme il n’avait pas les moyens d’acquérir une camionnette, il a construit sa voiture. Moteur et châssis de 403. L’ensemble présente l’apparence d’une jeep. Dans le village construit sans colonne vertébrale, axxam el qabtan, la maison du capitaine, en fait le quartier général de l’armée française, jouxte el habs, une maison transformée en geôles où la pratique de la torture n’était un secret pour personne. Nous faisons un tour à Kouba. Ce hameau, qui coiffe un cône de terre au-dessus de Beni Brahim, a gardé l’aspect terreux de ces vieilles maisons kabyles défiant les lois de la symétrie. A partir du raidillon qui conduit au village, on embrasse la terre décharnée et brune et la roche calcinée qui composent comme une toile de peintre mélancolique.
A. M.

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