Panorama : A FONDS PERDUS
Et si chacun reprenait ses billes
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


Toutes les organisations internationales, aussi bien interétatiques que non gouvernementales, s'accordent sur la persistance de l'incomparable incurie qui préside à notre sort. Le mal ne date pas d'aujourd'hui et soulève des interrogations tellement lourdes qu'il ne suffit plus de dire aujourd'hui : en vertu de quel droit cette voie a été empruntée ou que tel texte a été édicté.
Il prime sur cette question une autre, antérieure, celle de la légitimité des droits au nom desquels tant d'écarts ont été commis. En effet, si les contrats, les accords et les traités sont conclus pour être respectés (pacta sund servanda), c'est parce qu'ils comportent des obligations, un prix à payer, des contraintes. Le texte coranique en fait même une injonction (Coran; 9:4) en édictant que les promesses doivent être tenues. La règle trouve largement sa place dans le cas des consensus de cohabitation interne. Sa violation est tout aussi évidente. Où est-ce qu'il a été négocié, écrit et consigné que mandat est donné pour que des enfants remboursent les engagements démesurés de leurs arrièregrands- parents ? Que penseront les jeunes Algériens de 2008 en payant les dernières annuités d'un prêt concédé au titre d'un ajustement structurel dont ils auront oublié jusqu'au nom ? L'imaginaire de notre génération était déjà sollicité au début des années 1990 lorsque le service de la dette correspondante devenait insupportable. Or, rien n'indique que la croissance de ce service se traduise par le développement espéré au niveau escompté. Les héritiers qui en porteront le principal fardeau ne manqueront pas eux, aussi, de s'interroger sur la légitimité de ce qui ressemble fort à une double exaction, externe (pour pérenniser la rentabilité de capitaux en mal de placements) et interne (pour financer les besoins sectaires et égoïstes d'une caste que personne d'autre que l'intrigue n'a placée aux commandes). De quel droit des gouvernants incompétents peuvent- ils hypothéquer l'avenir de plusieurs générations d'Algériens dont certaines n'ont pas encore vu la nuit en souscrivant des engagements internationaux qui les dessaisissent de toute parcelle d'autorité sur leur propre territoire ? Où est-ce qu'il a été négocié, écrit et consigné que mandat est donné pour que nous soyons lanterne rouge dans le classement des nations en matière de corruption, de climat des investissements, de développement humain, de liberté de la presse, de propreté des villes. Même le capital sympathie du mouvement de libération national et des sacrifices qui l'ont accompagné en faveur des causes des autres peuples colonisés a été dilapidé par une institution aux affaires “étranges”, dirait Kamel Bouchama. Ce qui vous sera révélé plus bas n'émane pas d'une source marocaine hostile à notre pays ou d'un quelconque “ennemi extérieur”. La source n'est autre qu'un hebdomadaire parisien généreusement financé par la publicité de l'Etat algérien : L'Intelligent qui a succédé à Jeune Afrique. Un sondage vient d'être effectué pour la première fois en Afrique subsaharienne - Sénégal, Côte d'Ivoire, Cameroun - par l'Institut français Immar (spécialisé dans les enquêtes d'opinion des cadres, hommes d'affaires, enseignants et étudiants en Afrique pour le compte d'entreprises internationales et de médias publics). Il évalue la perception que les Africains ont du Maroc après le traitement inhumain que ses services de sécurité ont accordé à leurs migrants vers l'Europe - mais aussi, incidemment, des autres pays maghrébins. Par miracle, les résultats sont, pour le Maroc, très largement positifs. 73 % de la population ciblée, des décideurs et intellectuels, jugent que le royaume chérifien est le pays du Maghreb dont ils se sentent le plus proches. Passe que les liens religieux et culturels tissés de longue date avec un Sénégal, chantre d'une francophonie de subsistance, donnent au Maroc 98 % d'opinions favorables. Les scores positifs enregistrés ailleurs ne sont pas trop loin de ce carton : 95 % en Côte d'Ivoire et 94 % au Cameroun ! L'Intelligent commente : “Ce tsunami de sympathie, que l'absence du Maroc de toutes les instances panafricaines depuis plus de vingt ans n'a manifestement pas affecté, laisse loin derrière lui les deux autres pays du Maghreb central, indirectement concernés par ce sondage. Bien que nettement distancée dans le cœur et l'esprit des Subsahariens par le Maroc, la Tunisie n'en conserve pas moins une image globalement positive. Ce qui n'est pas le cas de l'Algérie. Seuls 2,8 % des sondés placent cette dernière en tête des pays maghrébins dont ils se sentent le plus proches et 1,6 % d'entre eux souhaitent la voir développer des relations plus étroites avec l'Afrique subsaharienne !” “Dans le détail, c'est à Abidjan, en Côte d'Ivoire, que l'image de l'Algérie est le plus mauvaise (64 % d'opinions négatives), devant Douala et Yaoundé (46,5 % globalement) et Dakar (40 %). A l'évidence, l'acquis subsaharien des années 1960 et 1970, dû au prestige de la révolution algérienne et à l'activisme de sa diplomatie, n'est plus désormais qu'un souvenir. La république de Bouteflika ne fait pas rêver, alors que le royaume millénaire continue de nourrir bien des fantasmes”. Le capital national se dévalorise sous toutes ses formes, matérielles ou morales. Il en va de même des suites grotesques données à d'anciennes options politiques auxquelles nous avons non seulement applaudi mais directement participé, en traitant parfois nos adversaires de tous les noms d'oiseaux. Où est-ce qu'il a été négocié, écrit et consigné que des terres nationalisées pour être confiées à des collectifs de paysans pauvres soient aujourd'hui rétrocédées à des acquéreurs étrangers au secteur pour des sommes faramineuses qui dépassent l'entendement. Le Soir rapportait jeudi dernier que le patron des eaux minérales Sidi-El- Kebir, Mohamed Zahaf en l'occurrence, avait été entendu par le procureur de la République ainsi que le juge d'instruction du tribunal de Blida dans une affaire de foncier remontant à 2002 et concernant une exploitation agricole collective d'une superficie de 86 hectares, dénommée EAC Chahid- Zerrouki-Ahmed, située à Maramane dans la commune de Blida, et acquise auprès d'un ancien moudjahid répondant aux initiales B. L., qui lui a cédé les 9/10e de cette terre au prix de 600 millions de centimes. Le 20 juillet 2004, l'EAC passe directement aux mains de Zahaf Mohamed, sans qu'il ait eu besoin d'honorer le paiement de l'argent manquant. Après audition de Zahaf par le juge d'instruction, celui-ci l'a placé sous contrôle pour les chefs d'inculpation de faux et usage de faux, atteinte au foncier agricole et fausses déclarations. Où est-ce qu'il a été négocié, écrit et consigné qu'un écrivain de talent, invité des plus grands plateaux de télévisions européennes, soit jeté à la rue par un ministre illettré issu d'une formation politique dont le seul apport à la culture national tient à sa tendance chronique à un “entriste” qui défraie la chronique de l'opportunisme le plus indécent. Il est des drames dont il vaut mieux en rire. J'adore l'optimisme et la témérité de ceux qui, comme Boualem Sansal, il s'agit justement de lui, transforment ce qui peut l'être en occasion de fécondité et de création. C'est d'ailleurs une forme subliminale de résistance. Interrogé par l'hebdomadaire parisien L'Intelligent, suite à la parution de son quatrième roman, Harraga, il rapporte une situation vécue, des plus rocambolesques, que connaissent nombre de cadres soumis par la grâce de la “fiche bleue” au pouvoir des petits potentats. Il témoigne : “Juin 2002, remaniement ministériel. C'est un autre islamiste, El-Hachemi Djaâboub, qui est nommé, mais changement complet : il ne m'a jamais reçu. Je ne l'ai vu qu'à la télévision. J'avais huit directeurs sous mes ordres, il les a tous reçus, puis les sous-directeurs, qui sont une trentaine. Mais moi, le directeur général, jamais. A chacun de mes collaborateurs il donna instruction de lui transmettre directement les dossiers.
J. A. I. : D'où venait Djaâboub ?
B.S. : Il avait été directeur de l'hôpital de Blida. Cela lui avait valu des ennuis avec la justice. Pour y échapper, il avait adhéré au Hamas — il était un peu parent avec le fondateur du mouvement, Mahfoud Nahnah —, grâce à quoi, au lieu d'aller en prison, il est devenu ministre. Donc, en 2003, je donne cette interview dont j'ai parlé. Quelques jours plus tard, le chef de cabinet m'appelle pour me prévenir qu'il vient me voir. Cinq minutes après, il arrive accompagné de quelques fonctionnaires du ministère et d'un inconnu. “Voici, me dit-il, nous venons installer ce monsieur à ta place.” Ainsi fut fait sans plus de formalités. J'ai salué tout le monde et je suis parti.” Depuis ce jour, notre illustre homme de lettres n'a pas reçu un traître centime pour subvenir aux besoins de sa famille. Les exemples signalés témoignent du peu de considération donnée au respect des conventions par ceux-là mêmes qui les ont conclues. Les conditions de leur conclusion venant à être modifiées ou altérées (rebus sic stantibus), il convient alors d'en revoir les termes. En vertu de ce principe (entendu au sens large), des circonstances exceptionnelles peuvent mener à l'invalidation d'une convention. Ces circonstances peuvent être soit la violation substantielle du traité par une des parties, soit la disparition d'un objet indispensable à l'exécution du traité, soit un changement fondamental des circonstances (clause “rebus sic stantibus” au sens propre). Or, bien souvent, ces conditions ont été modifiées sans que les intéressés ou les concernés soient même pas consultés. Comme si le sort du pays se jouait dans une partie de poker, à huis clos, où les joueurs (en l'occurrence votre banquier, votre maire, votre protecteur, etc.) disposent allègrement et à leur guise de votre argent pour leurs paris les plus fous.
A. B.
* L'Intelligent, N° 2337, 23/10/2005, p.96

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