Panorama : LETTRE DE PROVINCE
La misère des jours ordinaires
Par Boubakeur Hamidechi


Les petites gens n’ont que de petites attentes et surtout de modestes espérances. Elles n’osent pas croire aux bonnes résolutions des puissants quand ils prétendent à la commisération et se donnent bonne conscience en étant ostentatoirement charitables.
Elles savent d’expérience que tous les protocoles compassionnels de la solidarité ne sont que du vent dans les voiles d’une politique depuis longtemps funeste au pays. Avec un lucide détachement, elles se détournent du verbalisme des bateleurs de l’altruisme, sachant que cette vaste tromperie, qui ne se déploie et opère qu’en saison sainte, n’est que du vulgaire marketing de pouvoir auquel sont associés les aigrefins de l’affairisme et les pseudo-dépositaires de la spiritualité religieuse. Tout un agrégat de centres d’intérêt qui se mobilise ponctuellement “autour” de la misère et non pas contre, pour y puiser une notoriété morale. Mais dès cette semaine, les plus pauvres d’entre nos pauvres retourneront à leur dénuement initial. Et il ne leur faudra plus compter sur le ministère des “nécessiteux” pour accéder à la soupe quotidienne, ni sur l’empressement des officines divinement caritatives pour habiller leur progéniture encore moins sur les généreux donateurs du Ramadhan qui investissaient dans l’aumône comme on conclut une bonne affaire. Là aussi, il n’y aura plus un seul dinar à ramener à la masure. Passez votre chemin, ils ont déjà donné !... Rideau donc sur la bienfaisance politico-religieuse et retour à la haute solitude de la misère. C’est précisément de cela que les petites gens sont conscientes, elles qui ne se trompent pas sur les buts poursuivis par cette course à la charité occasionnelle et de ce fait, savent que la seule bonté désintéressée est celle qui est, non seulement constante, mais leur est dispensée par leurs semblables. Car, jusque-là, la sollicitude tapageuse des Ramadhan de chaque année a, sans coup férir, révélé le côté cour des mises en scène. Une odieuse théâtralité de l’entraide. Pis encore, ce sont les pouvoirs publics et tutti quanti qui gravitent autour de la foi qui se chargent de jouer les premiers rôles, d’en médiatiser leurs postures et de faire de la détresse des autres une carte de visite de leur savoir-faire. A ce propos, Mme Louisa Hanoune avait parfaitement raison de rappeler au pouvoir qu’il “n’avait pas à être fier de gérer la soupe populaire” quand il est attendu de lui qu’il finance la dignité humaine par une politique de plein-emploi. Une fois de plus, le politique et le religieux font cause commune et agissent en duo sur la sensibilité collective. Sans plus, chacun s’efforçant d’engranger de factices satisfecit. Pour le premier cela consiste à ravauder la façade du régime désorienté par l’actuel désastre social et pour le second, une opportunité ponctuelle pour réactiver sa communication et doper le prosélytisme. Autant dire que la sanctification de cette solidarité, tout à fait circonstancielle, n’est rien d’autre qu’un prétexte suspect bien loin du souci d’alléger le malheur ou de promouvoir la vertu du partage. Double mensonge, qui, en se répétant une fois l’an, est destiné à anesthésier les doutes de milliers de déclassés puis à les soustraire à la mobilisation afin de les empêcher de contester l’insoutenable condition qui est la leur. Sujets vers lesquels convergent toutes les attentions et que l’on offre en spectacle dans les moments festifs de la religion, ne sont-ils pas subitement largués, ignorés, oubliés quand reviennent les jours ordinaires ? Voilà, en fait, comment se décline le mépris de l’Etat notamment et que s’effacent de l’espace public les tartufes donateurs. Alors il ne reste aux petites gens, à nouveau en rade, qu’à s’arc-bouter à l’entraide mutuelle. Celle qui ne leur a fait que rarement défaut et qu’on oserait à peine qualifier de solidarité de “classe” tant cette vieille lune éveille d’insensés fantasmes, alors que l’on sait que les petits matins de petites gens sont plutôt annonciateurs de nouvelles inquiétudes. Mais qui est plus qualifié que cette humanité sacrifiée sans état d’âme sur l’autel du bradage économique — qu’ils nomment libéralisme —, pour savoir adoucir par elle-même son miséreux quotidien et maquiller la gangréneuse malvie en nouveau style d’existence ? C’est que les petites gens ont appris à vivre, non pas “dans” la misère, mais “avec” elle. Réussissant à ce propos des aménagements existentiels, voire des accommodements visà- vis des contraintes est une géniale adaptation à toutes les privations. Plus qu’une nuance de rhéteurs ce “savoir-survivre”, qui est tout le contraire du savoir-vivre des nantis, est une réalité tangible. Certains l’appellent prosaïquement débrouillardise. Le qualificatif est commode en ce sens qu’il se contente d’apprécier de nouveaux réflexes se gardant de toutes les généralisations, encore moins de la moindre conceptualisation. Comme on le sait, les gens d’extraction modeste ont un sens frugal du bien-être et une pratique peu dispendieuse du “bonheur” si tant est que ce dernier a le même sens pour tout le monde. Bref, cela a quand même développé en eux une sorte d’intuition aiguisée du malheur et une suspicion tranquille à l’égard des faiseurs de promesses. De cette vigilance et de cette sagesse, ils en ont tiré une redoutable méfiance vis-à-vis de l’Etat et ses dirigeants. Ceux-là s’étant révélés de cyniques chefs de clan au lieu d’être des bâtisseurs de nations, leurs sujets n’avaient d’alternative pour assurer leur survie que de se retourner à leur tour vers les valeurs de la tribu. Que celle-ci se réduise à la famille où qu’elle s’élargisse aux alliances et aux arouch, ne diminue en rien à rien à l’efficacité de l’entraide qu’ils trouvent. Ainsi, au cœur du marasme qui mit au chômage des milliers de pères de famille, aggravé par l’indifférence notoire des relais de l’Etat, que reste-t-il comme ultime recours sinon le retour au cocon communautaire. Le constat est chaque fois catastrophique pour les couches sociales les plus fragiles. Celles-ci viennent de passer un énième Ramadhan aussi pénible que les précédents et ne doivent d’efficaces secours que de la part d’initiatives de proximité dont la particularité principale est le lien affectif. L’absence de calcul et la spontanéité dans la prise en charge des démunis réhabilitent un vieux fonds culturel oublié : celui de l’authentique devoir de solidarité vis-à-vis des siens. Cette assistance agissante et discrète ne constitue-t-elle pas la meilleure riposte à la défection d’une politique sociale fondée sur le “moins d’Etat” et dont le délestage est la seule ligne d’horizon de son réformisme ? Ainsi quand, à mi-carême, un ministre de la République vient à décréter qu’il n’y aurait en tout et pour tout que 80 mille miséreux dans ce pays, l’on avait compris qu’au-delà de cette ridicule contrevérité, les institutions de l’Etat étaient totalement déconnectées de la réalité de cette société. En somme, une puissance publique virtuelle qui ne peut rivaliser avec le pays réel lequel contribue seul à atténuer les souffrances des plus exposées. On voudra sûrement trouver ce réquisitoire injuste et caricaturel à l’excès en arguant que la sollicitude de l’Etat est moins fictive qu’on ne l’écrit. On y verra aussi dans cet alarmisme de journaliste, rien d’autre qu’une clause de style. Mais pourra-ton, sans le secours de l’hypocrisie et la flagornerie, ignorer le pessimisme ambiant qui a pour origine la dramatique situation de la société et la totale opacité politique ? C’est à ce niveau que se situent les véritables interpellations et que s’étalonnent à la fois les échecs économiques et la clochardisation galopante. Abruptement, certaines couches sociales sont en droit d’attendre quelques clarifications quant à leur hypothétique devenir. En effet, ce sont les petites gens qui se posent le plus de questions et sont par conséquent en droit d’avoir des assurances. Ce sont elles qui se demandent ce qu’est cette gouvernance qui pratique avec délectation la tactique de la nonconsultation au prétexte qu’en dehors de ses choix il ne peut y avoir de salut. De la même manière elles ne cessent de scruter, avec l’inquiétude que l’on devine, la ligne d’horizon du pays où grossit de jour en jour la cohorte des miséreux. Enfin, disentils, à quoi servent les cautères de la solidarité officielle quand les listes des blessés par le chômage continuent à s’allonger ? Ce sont là résumées les angoisses des lendemains d’un Ramadhan de tous les démagogues, au moment où la privation forcée succède à l’abstinence sacrée. Dans les chaumières, comme par le passé, la détresse est immuable.
B. H.

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