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“—S’il vous plaît, la Maison de la Presse ?”
—Suivez les odeurs !
Là, vraiment, il faut que vous m’aidiez à résoudre une bonne grosse énigme.
Je n’arrive pas à comprendre comment des gens peuvent, presque dans le même
temps, sortir brûler des pneus et applaudir le système, du moins celui qui le
symbolise et le chapeaute, le président ? A voir les images diffusées samedi et
montrant des citoyens en transe, brandissant à s’en déboîter les épaules des
portraits de Abdekka, à entendre cette ménagère de plus de cinquante ans
habitant Béchar D’jedid affirmer devant la caméra de l’ENTV que l’absence de
Boutef’ du pays lui a fait tout oublier, même ses enfants, on se pose des
questions. Je suis convaincu que dans le lot des visages que nous avons vus hier
festoyant et criant tout leur bonheur de retrouver le président en aussi bonne
santé, il s’en trouve — et pas qu’un ou deux — qui, la semaine dernière ou celle
d’avant, lançaient des pierres sur les flics, barraient la route avec des troncs
d’arbre et taguaient les murs de leurs villes avec un terrible “dawla taghout”.
D’ailleurs, n’allons même pas jusqu’à l’émeute, restons sur la nature de la
contradiction : quotidiennement, la majorité des Algériens n’arrête pas de se
plaindre de ses conditions de vie, de l’envolée des prix à la consommation, de
la rente pétrolière qui ne profite qu’à la nomenklatura, du chômage, du
“béni-aâmisme” dans les listes de bénéficiaires de logements, de la République
des nantis qui écrase tout le reste, du système “haggar”, des discours creux qui
ne mangent pas de pain, de la justice, de l’école, de l’université, des
ministères, des administrations, des espaces verts, des cabines téléphoniques,
des infiltrations d’eau provenant du voisin du dessus, des vide-ordures
obstrués, des ascenseurs qui ne fonctionnent plus depuis la tentative de coup
d’Etat raté par le quarteron de généraux français et autres “joyeusetés” du
quotidien algérien. Les mêmes rouspéteurs, les mêmes ronchonneurs, ceux qui ne
peuvent pas s’attabler à un café sans casser du sucre sur le dos de la dawla
avant de le touiller dans leur tasse se transforment soudain en passagers
assidus d’autobus en partance pour la sublimation du chef d’un Etat qu’ils
décrivaient pourtant, quelques heures auparavant, comme oppresseur et
dictatorial. Wallah que je ne comprends pas ! Et qu’on ne vienne plus me dire
des trucs du style “tu sais, les gens, on vient les embarquer dans leurs cités
ou sur leurs lieux de travail. Ils sont contraints de monter dans les bus,
sinon, ils sont mal vus ou carrément sanctionnés par leur entreprise. Et puis tu
sais, de toutes les façons, les gens s’ennuient. Alors, ça leur fait une sortie
!” Désolé ! Mais ça ne marche plus ! Si j’aime le système et que j’en suis
satisfait, alors oui, je vais applaudir Boutef’ et tous les présidents qui lui
succéderont. Il est logique que je monte dans tous les bus et que j’aille dans
tous les carnavals où l’on voudra m’emmener. Et il n’est surtout pas question
que j’ouvre ma “gueule” au café du coin pour me plaindre de la dawla. “Eddawla
m’liha, chabba ou h’nina” ! Par contre, si le système ne me plaît pas, personne
ne peut me contraindre à monter dans un bus et à aller faire le zouave, comme ce
gars de plus de cinquante ans vu à la télé qui, tout en brandissant un portrait
du président, se déhanchait et se trémoussait comme un dératé sous le regard
ahuri et incrédule de son fils d’à peine douze ans. Non ! A la base, et même si
ça peut faire mal de l’écrire aujourd’hui, avant que d’être “forcé”, il faut
avoir déjà quelques prédispositions à monter dans les bus. Je fume du thé et je
reste éveillé, le cauchemar continue.
H. L.
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