Panorama : KIOSQUE ARABE
Fumer, diminue vos capacités !
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Ils ont rendu le Liban pratiquement ingouvernable, fait monter la rougeur de la honte au front de nos vertueux dirigeants. Les voilà qui récidivent ces satanés Syriens en venant gâcher notre fête et amoindrir le plaisir des retrouvailles entre notre président adulé et son cher peuple. La date avait été pourtant soigneusement choisie.

L'expérience a montré qu'il ne se passait jamais rien le 31 décembre, en dehors des vitupérations des misanthropes contre les bûches. C'était donc le moment idéal pour célébrer le grand retour de Bouteflika parmi nous. Toutes les prévisions et les prédictions confirmaient le caractère idéal de ce samedi 31 décembre, 1er jour de la semaine dans la communauté des très croyants. Rien n'aurait dû troubler les manifestations festives retransmises quasi simultanément par la télévision. Le monde arabe qui s'ennuyait depuis la messe de Noël à Bethlehem avait dépêché ici tous ses reporters et ses cameramen. Nous étions sûrs de faire l'événement et d'éclipser les banalités quotidiennes sur la situation en Palestine. C'est, pourtant, ce moment-là qu'a choisi Abdelhalim Khaddam, l'ex-numéro deux syrien, pour annoncer sa défection. Pour être sûr de nous faire de l'ombre, il a utilisé les trois ingrédients de la nuisance :
1) Il a choisi d'agir, une journée avant nous, c'est-à-dire le 30 décembre, après avoir consulté les astres libanais, très en vogue, et s'être assuré des auspices favorables.
2) Au moment où notre président s'apprêtait à quitter Paris, pour éviter que ses discours ne parviennent parasités au peuple de ses électeurs, Abdelhalim Khaddam a décidé, lui, de s'y installer. C'est de Paris qu'il a fait parvenir son message séditieux à Damas et au reste des capitales arabes.
3) Il a réservé ses déclarations de guerre au régime qu'il a incarné durant quarante ans, à la chaîne saoudienne Al- Arabia, aussi peu crédible que sa rivale qatarie mais très appréciée par la communauté des tout croyants. La chaîne a puisé sans retenue dans le filon puisque la fameuse interview a été rediffusée jusqu'à satiété. Pour être sûre de nous tenir en haleine, Al-Arabia nous a offert, en prime et en direct, les débats du Parlement syrien convoqué en urgence pour délibérer du problème Khaddam. Du coup, au lieu d'aller prendre part à la fête à El- Mouradia, je suis resté cloué devant la télévision, en me promettant de jeter un coup d'œil, de temps à autre, sur l'ENTV. Alors là, mes amis, le spectacle a tenu ses promesses. Je suivais des interventions de députés syriens sur la chaîne Al- Arabia, en direct de Damas, sans être dépaysé. Et ce n'est pas une déclaration de circonstance pour flatter les ego baathistes ! Je n'étais pas dépaysé parce que le discours ne m'était pas étranger et ressemblait tout à fait à celui qu'auraient tenu les députés du FLN dans les mêmes circonstances (1). On apprend ainsi avec stupeur que celui qui était vice-président de la Syrie et son porte-voix diplomatique n'était qu'un traître infiltré dans les rangs du noble parti “Baath”. Ainsi, non content de préparer sa trahison, Khaddam s'enrichissait sur le dos du peuple. Les élus de ce même peuple nous apprennent que le séditieux avait constitué pour lui et ses enfants une immense fortune. Le “traître”, le “corrompu et corrupteur” habitait même un “château” qui lui aurait été offert par le défunt Rafik Hariri. Et ce n'est pas tout ! Les bons députés nous révèlent aussi, ô suprême infamie, que les services possédaient des dossiers sur Abdelhalim Khaddam. Aussi, ces mêmes services sont-ils priés (2) de rendre publics ces dossiers. Comme à la curée chacun y est allé de son coup de dent. Ce député suffoquant d'indignation a demandé que Khaddam, avocat de formation, soit rayé du barreau. Un autre a demandé son exclusion du syndicat des bâtonniers. Surenchérissant, le président du Parlement, en personne, a proposé qu'on ne donne plus du Monsieur à Abdelhalim Khaddam. C'est l'injure suprême plébiscitée par applaudimètre. Galvanisé, le président étale sa connaissance des Hadiths en rectifiant la citation d'un député. Car, les élus du peuple sunnite majoritaire n'avaient pas hésité à convoquer la religion dans l'hémicycle et c'est à qui se montrerait le plus disert en la matière. L'ancien homme fort du régime est voué aux feux de la Géhenne, châtiment précédé des affres du Jugement dernier. Et cette perspective-là est peut-être la plus probable et la plus proche, connaissant les méthodes expéditives du Baath syrien. Bref, en plus de perdre, provisoirement, l'estime de ses concitoyens, Khaddam est réduit au statut d'apostat par fetwa parlementaire. Depuis quelques années, Bechar Al-Assad n'hésite plus à faire dans le tout religieux. Pour affronter la communauté internationale, il s'est engagé résolument sur les pas de son aîné Saddam. C'est ainsi qu'un nouveau slogan est apparu dans la panoplie du Baath ; il proclame que “Dieu protège la Syrie”. Tout en combattant la branche syrienne des Frères musulmans (3), le régime encourage la ferveur et le zèle religieux. Il s'appuie, pour cela, sur un réseau de mosquées construites et contrôlées par l'Etat et sur des théologiens dits modérés. Outre le sénescent Ramadhan Al-Bouti, on trouve un nouveau venu, Mohamed Habache. C'est ce dernier qui monte au créneau lorsqu'il s'agit de défendre le pouvoir. Mohamed Habache a le visage rassurant de cet islamisme en alpaga encore plus dangereux que celui du qamis. Habitué des plateaux de télévision, il a le liant et, surtout, l'onctuosité d'un Raminagrobi sur le point d'avaler lapin et belette, d'un seul coup. En plus de présider le centre des études islamiques à l'université de Damas, Mohamed Habache est député au Parlement. On ne l'a pas beaucoup entendu ce samedi 31 décembre dans un hémicycle où tout le monde déclamait sur le même ton. Tout ce bruit autour de Abdelhalim Khaddam a fait que les Arabes ont encore raté un autre événement de l'année 2005, je m'avancerais même à dire que c'est l'Evénement, avec un “E” majuscule. Figurez-vous, chers concitoyens, que le Parlement arabe, que ni vous ni moi n'avons élu, a voté sa première loi. Ainsi donc, ceux qui décriaient cette vénérable institution, garante de l'unité de la nation, en seront pour leurs frais. Juste avant la fin de l'année, “nos” députés ont voté à la majorité écrasante un texte qui interdit désormais de fumer au sein du Parlement arabe. Juste après avoir approuvé ce premier texte, les élus et désignés du peuple, fumeurs, ont écrasé symboliquement leurs cigarettes. Ce qui m'amène à vous dire ma perplexité devant les messages inscrits sur nos paquets de cigarettes. Ils semblent, en effet, varier selon l'inspiration du moment. Ainsi, sur la même marque, on peut lire, selon le paquet : “Fumer provoque le cancer” ou “Fumer nuit à vos poumons”. Ce qui n'est pas la même chose dans les deux cas. Incontestablement, la palme revient à cet avertissement : “Fumer diminue vos capacités.” Reste à savoir à quoi pouvait bien penser l'auteur d'un avertissement aussi équivoque. Car, à tout prendre, les Algériens, mes frères, préféreraient risquer l'asphyxie pulmonaire plutôt que de perdre certaines capacités. A. H.

(1) Pour en avoir le cœur net, il faudra sans doute attendre la prochaine grosse défection dans les rangs du futur parti unique relooké.
(2) Il faut être sacrément courageux ou avoir un dossier vide pour faire une injonction aux services. C'est tout de même curieux, ces dossiers qui sortent providentiellement dès qu'on est en disgrâce.
(3) Le régime a écrasé sans pitié l'insurrection de la ville de Hama, organisée par les Frères musulmans en 1982. Depuis, les relations ses sont améliorées, notamment avec Karadhawi, l'un des grands maîtres du mouvement, reçu l'année dernière en grande pompe à Damas.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable