Panorama : FLN ? LETTRE DE PROVINCE
Députés ripoux ou manœuvre
Par Boubakeur Hamidechi


Pour avoir opposé un veto catégorique à un articulet de la loi sur la corruption les concernant, nos parlementaires sont-ils pour autant majoritairement ripoux ? Il est évident que pas un seul esprit sensé ne le croit un instant, mais en même temps il peine à s’expliquer pourquoi des élus se sentent offensés quand le législateur les cite parmi les catégories les plus exposées à la tentation en question.
En supposant cependant que s’il ne s’était agi, au cours de cette plénière, que d’une humeur passagère ou de déficit dans l’interprétation du texte, l’on devrait s’attendre à ce que cette inénarrable Assemblée, majoritairement aux ordres, fasse rapidement amende honorable et approuve, sans réserves et des deux mains, la loi en seconde lecture. Encore faut-il trouver la formule pour en accélérer la procédure. Mais si, au contraire, cette conjuration du “niet” persiste dans la suspicion, alors il faudra nécessairement chercher d’autres explications que celle de l’intime “conviction” que leur a suggérée le garde des Sceaux. Cela veut dire que dans le code de bonne conduite du pouvoir : “conviction” signifie plutôt “docilité”. Nos députés étant ce qu’ils sont, c'est-à-dire l’émanation des ratios dévolus à chaque appareil lors des rendez-vous électoraux, nul ne s’aventure à leur accorder le moindre bénéfice d’une authentique représentativité. Eux-mêmes l’admettent et s’accommodent des privilèges de la charge sur le modèle de leurs prédécesseurs ayant siégé entre 1996 et 2001. De la même façon qu’ils ont, en toutes circonstances, obtempéré aux désirs de l’exécutif. D’une législature à l’autre, ce qui a uniquement changé, c’est le transfert du rôle dominant d’un appareil à son interface, sans que cela affecte le grégarisme politique de l’ensemble. L’on appelle cela abusivement : une majorité présidentielle recomposée. Alors qu’il n’y a rien de réel dans ces réaménagements sinon la modulation des récompenses aux mêmes réseaux d’allégeance qui poursuivront avec le même zèle la validation des politiques du passé, mais avec un chef de file différent. Le FLN succédant au RND en 2002, l’on pourrait, au nom de la logique de la “rotation” projeter qu’en 2007 le MSP devienne à son tour le leadership. Mais semble-il, le scénario est improbable pour une raison simple : la stratégie combinatoire à l’origine de l’alliance ignore la règle de trois et se fonde uniquement sur le binôme FLN-RND. Le MSP n’étant qu’un greffon permettant quelques “ouvertures” sur les obédiences islamistes. Dans ce challenge à deux, toute prise de contrôle des assemblées et son corollaire théorique la chefferie exige d’abord l’affaiblissement du vis-à-vis immédiat même s’il participe solidairement au pouvoir. Programme et élargissement de la base relèvent d’une autre sphère des préoccupations dont ils savent qu’ils n’ont pas d’impact réel sur les fausses urnes. Telle est la culture commune de ces appareils et c’est par celle-là que s’explique tout ce tohu-bohu de l’APN. Quelles que soient les chapelles qui les cooptent, les députés sont disposés à l’égard de leurs commanditaires pour allumer des contre-feux. Et, plus le groupe auquel ils sont apparentés est numériquement dominant et plus la manœuvre a des chances de déstabiliser l’adversaire. Quand 180 députés, au moins, s’abstiennent d’approuver par deux fois un article de la loi, cela n’est pas un dérapage d’hémicycle mais bien une consigne d’appareil. Mieux encore, lorsqu’une Chambre des “représentants”, habituée à endosser globalement les lois, découvre la rigueur et le sérieux d’une délibération article par article, c’est que l’auguste président de cette Assemblée a, lui-même, donné son assentiment. Le saura-t-on ? Pourquoi cette fois-ci et rarement par le passé, même quand il fut question de la monumentale loi sur les hydrocarbures adoptée à la hussarde ? Une cohésion sans faille dans le vote et un étonnant scrupule de circonstance d’un président ne plaident-ils pas pour la thèse de l’orchestration ? La différence dans l’appréciation de ce fameux article 7 ne marque pas, comme on le croit, une divergence de fond — ce qui eût été enrichissant si ce débat avait eu lieu en Conseil de gouvernement — elle résulterait plutôt d’une volonté affichée du FLN de faire valoir sa primauté dans une alliance boiteuse de naissance. Le coup de théâtre de l’A P N est justement un premier coup de semonce. Celui-ci conforte l’impression que donne Belkhadem de vouloir en découdre politiquement. Ne l’a-t-on pas entendu disserter ès qualités sur l’épineuse question de la révision constitutionnelle ? Ne l’a-t-on pas également découvert dans la posture de la voix officielle s’exprimant sur la santé du président, alors que le chef du gouvernement, dont c’étaient les prérogatives, se contentait de canaux indirects ? Et pour ne pas démentir les commentateurs de presse et laisser grossir sciemment la spéculation, il observe un silence tactique sur l’incident de mardi dernier. Un habile mutisme qui vaut approbation. Mais alors que fait Ouyahia en sa qualité d’abord de chef du gouvernement ? Le dos rond, remarquent certains observateurs, alors qu’en toute logique il doit évaluer les conséquences de ce désordre gouvernemental puis en référer au chef de l’Etat. Cette alliance présidentielle, qui a déjà du plomb dans l’aile, risque, à mesure que l’échéance législative se rapproche, de voler en éclats au moment le moins indiqué pour Bouteflika. Tout montre en effet que le FLN et le RND ne vieilliront pas ensemble même quand le moment venu, le chef de l’Etat, alors requinqué, voudra les reinstrumenter à son service. Enfanté in-vitro par les stratèges d’El Mouradia, ce tri-céphalisme politique s’est révélé préjudiciable aux affaires publiques malgré tous les rafistolages. La logique contraignante du pouvoir et de ses équilibres le justifiant en son temps (2002), il ne s’explique plus actuellement. Faute de déboucher sur le concept du bloc (Koutla), il ne charriera que des malentendus. La contractualisation par la servitude de courants réputés distincts mais sur une base égalitaire ne s’est-elle pas transformée en querelle feutrée mais permanente ? Malgré les discours fédérateurs, l’alliance s’en allait à hue et à dia. A chacune de leur rencontre, ses membres ressortaient la même scène de famille tout en continuant à s’entre-déchirer en secret. Au moindre coup de froid, ils s’empressaient de claironner quelque credo du genre : “Dépassons les égoïsmes partisans, renonçons aux amours-propres étroits et élevons-nous à la hauteur de notre mission.” Ce laïus-là, tous les trois le connaissent et chacun l’emploie contre les autres. Parce que les conditions d’une fusion dans une même famille politique lui manquaient, la majorité présidentielle a continué à fonctionner avec les spécificités de chacune de ses composantes qui n’entretenaient qu’un seul objectif : ne pas être dévoré par les autres… Ce sont d’abord des identités tranchées que le chef de l’Etat a mises à son service et en même temps crut les avoir “mis en ménage” entre elles. Mais, enfin, soit qu’il n’a pas voulu, pu ou su les rendre solubles dans un même projet que, manifestement, toutes les frustrations remontèrent à la surface. Le FLN, dont le rayonnement est indéniable, s’impatiente du fait que l’on tarde à l’installer aux premières loges. Ayant admis en 2003 qu’Ouyahia occupât la chefferie après le renvoi de Benflis et le démantèlement de son appareil, il estimerait qu’il n’y a plus aucune raison à ce que sa pré-éminence dans les institutions ne soit pas rétablie. Même s’il s’en défend publiquement en surenchérissant sur l’entière liberté du chef de l’Etat de designer qui il souhaite à ce poste, dans la réalité, il démontre le contraire. Bien avant le chahut de l’APN, il a fait de la révision constitutionnelle son thème de prédilection. Anticipant sur le sujet à dessein, il s’est interrogé à voix haute sur les confusions des fonctions et notamment celles de la chefferie et sa relation avec le Parlement. L’argument fait mouche parce que le problème est non seulement réel mais il cible de surcroît un RND aux manettes, alors qu’il est tragiquement minoritaire à l’APN. Après avoir administré un désaveu subtil au gouvernement, quand bien même il en ferait partie, le FLN, version Belkhadem, inaugure une partie de pokermenteur pour déloger le RND et avoir la haute main sur les institutions et ce dans la perspective des échéances de 2007. Tirant les leçons du laminage subi en 1996, il veut se prémunir, par le contrôle, des traditionnelles manipulations de l’administration. En s’en servant à son profit évidemment… Sa stratégie est en marche. Elle vient d’envoyer en éclaireurs des députés-chahuteurs avant de se déployer plus vigoureusement. Ces parlementaires satisfaits par avance de leur sort auraient-ils jamais eu, seuls, l’idée de provoquer un tel désordre ? Bien évidemment que non, si quelques conseilleurs ne les avaient pas instruits en ce sens. Car d’ici à ce que l’on fasse accroire que leurs fortunes sont à ce point compromettantes pour être soustraites à la loi, il n’y a que la médisance de ceux qui ont voté par injonction la loi pour la faire courir. Incorruptibles ou affairistes, ces députés ne sont pas le nœud de l’affaire et la loi n’y est qu’un prétexte. Les enjeux sont ailleurs et les grandes manœuvres ont commencé.
B. H.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable