Panorama : ICI MIEUX QUE LÀ-BAS
L’Algérie soulagée
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Celles et ceux qui ont sorti leurs plus belles mains pour applaudir je ne sais quoi de toutes leurs forces ont mille fois raison. Il y a de quoi, pardi ! L’Algérie a bouclé l’année 2005 avec, au bas mot, 2006 motifs d’être soulagée. Que ces motifs divers et variés, quelques-uns même occultes, se combinent entre eux pour former cette potion miraculeuse qui soulage instantanément le pays de tous les maux, tout le monde ne l’a malheureusement pas compris.
Pour ma part, je combats mon scepticisme incurablement contre-révolutionnaire en dénichant dans la presse un florilège de ces motifs thérapeutiques. Une fois que je les ai trouvés, ces précieux 2006 motifs de soulagement, j’en ai fait une décoction, une recette de grand-mère, et je me sens tout de suite infiniment mieux. C’est incroyable ! Je suis tout simplement soulagé. Comme l’Algérie. Pour ne rien te cacher, je ne le fais pas par suivisme, cette nouvelle maladie aux symptômes massifs et plus visibles que ceux de la grippe aviaire. Le fait est que j’ai besoin, moi aussi, de soulagement. De soulagement de quoi ? De tout ! Ce que je trouve dans le journal ? Mon pauvre vieux, si tu savais ! Les Algériens, qui attendaient le 31 décembre 2005, pour être soulagés, ne se comprennent pas eux-mêmes. C’est tout le drame. Ils auraient dû être soulagés avant même de trouver des motifs pour l’être. Notre quotidien, l’année durant, procure ces motifs de soulagement. Chaque jour qui passe est un soulagement. Justement parce qu’il passe ! Alors attendre le 31 décembre et un avion duquel sort notre soulagement sur ses pieds, c’est de la cécité quotidienne. Je feuillette mon journal. Je tombe sur ce motif de soulagement. Insigne : émeutes à Annaba. Je lis que plusieurs centaines de citoyens des cités Oued Eddeheb ( tiens !) et Auzas, touchés par les inondations, ont soulagé les usagers de la route nationale 44 qui relie Annaba à Constantine. Pourquoi ces citoyens de l’Algérie soulagée gâchent-ils notre soulagement collectif par des jets de pierres ? Parce qu’ils ne pigent rien. En interpellant les autorités locales sur le sinistre qui les a affectés, ces dernières leur ont envoyé, en guise de soulagement, les brigades anti-émeutes. Les habitants de Bayada, dans la wilaya d’El Oued, participent du soulagement de l’Algérie. Pour une histoire de lycée, qui devait être réalisé dans un quartier avant d’être transféré dans un autre, ils sont sortis dans la rue pour protester contre la façon dont sont menés, de façon générale, les projets de développement. L’affrontement avec les forces anti-émeutes, qui ont un pouvoir de soulager les protestataires de tous leurs problèmes, n’a pas manqué. Quelques-uns de ces derniers ont été soulagés de leur liberté. Je continue ma petite lecture en diagonale. L’APC de Tizi-Ouzou est fermée par les travailleurs en réaction à la résiliation par l’administration des contrats des vacataires et contractuels. Ils ne veulent pas, et c’est normal, être soulagés de leur gagne-pain que j’imagine modeste. Comme quoi, le soulagement est aussi une question d’échelle. Soulagement que le procès du célèbre Hadj Bettou se tienne encore et toujours. C’est le procès des procès, ça ! Ce procès, qui ne cesse de se répéter comme une pièce de théâtre, prouve à tout le moins que, dans notre pays, le soulagement est pérenne, et même récurrent. L’autre motif de soulagement, c’est de constater qu’en refusant de voter l’article 7 de la loi sur la corruption (qui prévoit la levée de l’immunité des élus et la suspension des cadres supérieurs de l’Etat en cas de non-déclaration des biens et fortune), nos députés ont, d’une certaine manière, absous Hadj Bettou. En faisant craquer les pages entre mes doigts en mal d’applaudissements, je tombe sur cet immense, big, incommensurable motif de soulagement. Plus encore que de soulagement, ceci est un motif de fierté nationale, historique, le genre de choses qui distinguera notre pays dans le concert des nations. 18 journalistes risquent d’aller en taule en 2006. Et là, on n’osera pas soulager sa conscience en disant : “Cheh, ils n’avaient qu’à mieux dissimuler dans leurs bagages les bons de caisse”. On ne pourra pas le dire. Ils répondent tous d’articles parus dans les journaux, ce qui veut dire, s’ils vont en prison, que notre cher pays soulagé reste l’un des derniers à traiter pénalement les délits de presse. Dites que 18 journalistes risquent d’aller en prison devant n’importe quel citoyen du monde d’aujourd’hui, il vous répondra : “Quand cela s’est-il passé ?”. C’est inconcevable aujourd’hui, cette main lourde sur les libertés. Mais encore une fois, dans l’Algérie soulagée de ses soulagements, c’est une fois que les drames deviennent patents que l’on s’aperçoit qu’il fallait faire autrement. Si la presse indépendante venait à disparaître dans un retour au siècle dernier, les nouveaux riches, qui font leurs choux gras de l’économie de marché régulée par la bourse de l’allégeance, n’auront même plus de journaux crédibles pour y acheter de pleines pages afin de déclarer, toutes lyres dehors, à quel point l’Algérie est soulagée d’avoir tant de motifs de soulagement. Je comprends qu’on chope des ulcères !
A. M.

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