Panorama : ICI MIEU QUE LA-BAS
Corrompus et transparents
Par Arezki Metref arezkimetref@yahoo.fr


La section algérienne de Transparency International a raison de sonner l'alarme devant le refus des députés de voter l'article 7 du projet de loi relatif à la prévention et à la lutte contre la corruption. Que dit l'article sacrifié sur l'autel d'une sorte d'omerta qui fait tenir les uns les autres par la barbichette ? Il imposait aux élus et agents de l'Etat une déclaration de patrimoine aux moments de prise et de fin de fonction de sorte à s'assurer qu'ils ne profitent pas de leur position dans l'appareil d'Etat pour s'enrichir indûment.

L'article rejeté relève du respect du simple bon sens. C'est pourquoi il est étonnant — choquant, même ! — que nos députés le rejettent Ils votent, ce faisant, pour le contraire de la transparence ou, plus original, pour la transparence dans la corruption. Etonnant ? Oui et non ! Oui, parce que les soidisant élus du peuple ne prennent même pas la peine de se soumettre à la tartufferie de voter puis de passer le relais à d'autres pour mettre la chose sous le boisseau. On sait bien faire ça, chez nous. De ce point de vue, tout va bien, madame la marquise ! L'expérience des lois votées pour donner le change et qui restent lettre morte est plutôt copieuse. Non, parce que les valeurs morales ont connu un tel avilissement que la corruption, l'enrichissement illicite, le vol ne paraissent même plus comme des infractions à des codes moraux ancestraux et à des textes de loi. Ils sont blanchis, par l'usage pervers, en instruments de réussite dans une compétition vers l'appropriation matérielle goulue et l'arrivisme. Que le rejet de cet article par les députés n'ait pas entraîné une réprobation de la part de l'opinion publique est le symptôme d'un double mal. Il révèle, une fois de plus, la désaffection des Algériens, empêtrés dans les mailles de la survie, par rapport à la chose publique que le pouvoir politique s'échine, depuis toujours, à leur dérober totalement. Il indique, d'autre part, que la corruption a gangrené l'Algérie à un point de banalisation tel que si, demain, un responsable venait à prétendre que sa fonction lui donnait droit de vider à son profit le Trésor public, la réaction dominante serait moins, je suis prêt à le parier, de crier au scandale que de s'étonner que le gourmand ne partage pas. Dans un pays où la culture de la rapine a été instillée goutte à goutte au point d'anesthésier le corps social dans ses défenses critiques, comment une attitude aussi brutale que celle des députés refusant cet article peut-elle soulever le tollé moral auquel on se serait attendu de la part d'un peuple qui n'a jamais eu d'autre richesse que celle de sa dignité ? Une simple observation empirique permet, cependant, de noter que les valeurs morales qui constituaient cette richesse immatérielle des Algériens sont définitivement dilapidées. Elles laissent place à la pratique de l'échine, de la prostitution morale, des manigances, des manœuvres. Il me suffit de surprendre cet habitant d'un quartier populaire ébaubi d'apprendre que son voisin, un élu municipal, ait fini son mandat sans que sa condition matérielle se soit améliorée d'un iota pour admettre que les députés ne puissent voir ce qu'il y a d'impudique dans leur attitude. Comment, en effet, trouver anormal le refus de contraindre par la loi les élus et les agents de l'Etat à prouver qu'ils n'ont pas tapé dans la caisse lorsque, d'un point de vue malheureusement très répandu, un responsable qui ne vit que de son salaire n'est point considéré comme un homme intègre, au service du bien commun, mais comme un niais qui contredit la formule par laquelle Boumediene avait voulu concéder qu'une part de corruption était inévitable et difficilement combattable dans une économie administrée : “Comment empêcher celui qui travaille dans le miel de se lécher les doigts ?” Le rituel de se “lécher les doigts” s'est évidemment étendu depuis que l'économie a cessé d'être administrée et que l'Algérie est entrée dans ce que l'universitaire Jean-Marie Valarché, cité par Djillali Hadjadj (1), décrit comme un “mélange de capitalisme sauvage et d'interventionnisme étatique”. Ce cocktail nocif est constitué du cumul des défauts du capitalisme et de ceux de l'interventionnisme. C'est la corruption bureaucratisée, le système mafieux superposé aux structures de l'Etat. La part tirée de la corruption est tacitement déterminée pour chaque échelon. Au regard de cette morale-là, un petit élu municipal ne peut, sous peine de passer à la trappe, taper plus qu'un élu à l'échelon au-dessus. Et le reste à l'avenant. Il n'échappe à personne, ni à ceux qui en profitent, ni à ceux qui en pâtissent dans le silence et l'absence de réaction, que la corruption touche toute la société algérienne et qu'elle est si profondément ancrée dans les mentalités qu'elle ne paraît “anormale” qu'aux yeux de ceux qui, eux-mêmes, ne paraissent pas “normaux”. L'étendue du mal et la profondeur de la plaie ne doivent pas, pour autant, empêcher de combattre cette perversion qui transforme des hommes debout en serpillières valant le prix d'une serpillière. Cette autre vérité hygiénique veut que, même si la corruption touche l'ensemble de la société, un escalier se balaye par le haut. La culture du “lécher de doigts” conjuguée à celle de “l'échine souple” peut donner une certaine lisibilité à la réaction des députés. Mais il faut la refuser car dénoncer un telle désinvolture face au devoir de transparence ne tient pas de la sacralisation de valeurs morales passéistes, mais bien de la critique de cette conception parasitaire de l'économie qui réduit les richesses naturelles et la force de travail à un gâteau auquel chacun peut prétendre dans une proportion calculée en fonction de sa place dans la hiérarchie sociale. Je me suis étranglé, en entendant l'autre jour, un de ces affairistes à la petite semaine, que la grande corruption a propulsé aux marges immédiates des classes moyennes nourries des miettes, dire que s'il y a tant de chômeurs, c'est que les Algériens ne sont pas “débrouillards”. A. M.

P. S. d'ici : Il faut rendre justice à l'excellent boulot de Djillali Hadjadj, ramassé dans un livre Corruption et démocratie en Algérie (La dispute : ce travers continue à travers la presse. L'auteur a été parmi les premiers à souligner l'antinomie entre la corruption et la démocratie).

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