Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Le syndic d’une “maison” en faillite
Par Boubakeur Hamidechi


Lui, qui par inutile bravade “assume pleinement ses décisions”, n’est plus le premier syndicaliste du pays mais bien l’unique syndic de la faillite. A ce titre, il aura incarné à lui seul l’effondrement d’une “union” historique que créa, un demi-siècle auparavant, Aïssat Idir.

Pour Sidi Saïd, ce ne sera certainement pas un titre de gloire, mais l’on se souviendra bien mieux de lui que certains de ses prédécesseurs, tant il est vrai que l’on n’a que la postérité que l’on peut. A la veille de la célébration de son cinquantenaire, l’UGTA est, pour la quasi-totalité des cercles de décision, une organisation politiquement morte. Et les apparatchiks qui la peuplent ne sont rien d’autre que des rentiers de service en panne d’efficacité. C'est-à-dire de moins en moins sollicités, tant il est vrai que d’autres courants s’organisent et s’imposent hors de ce cadre vermoulu qui ne parvient plus à amortir la contestation sociale comme ils l’auraient voulu. Pour n’avoir pas su établir à temps les passerelles nécessaires avec les multiples îlots corporatistes, l’UGTA s’est privée, non seulement de nouvelles énergies, mais a progressivement perdu toute légitimité. Sur la durée, cela a un coût en termes de représentativité tant auprès du monde du travail que dans sa relation avec le pouvoir politique. Ce qui n’était prétendument qu’une stratégie destinée à brider la forte tentation du pouvoir d’opérer à la privatisation tous azimuts en lui concédant de larges marges sur les principes tout en négociant sur les détails a fini par devenir sa tare. En effet, que restet- il d’un syndicalisme applaudissant à tout rompre aux vertus de la dénationalisation puis allant quémander l’aumône, au nom des travailleurs précarisés et des chômeurs sur le carreau ? Au-delà des postures “réalistes” qui lui firent admettre les thèses patronales n’y avait-il pas d’abord une éthique à préserver, celle qui, précisément, fonde sa raison d’être ? Défendre les intérêts sociaux et matériels du monde salarial et s’opposer à l’érosion d’un pouvoir d’achat qui dévalue le travail lui-même, ne font-ils pas partie de l’indépassable postulat de tout syndicat ? Sur ces préoccupations cardinales concernant notamment la Fonction publique, l’UGTA a fait preuve d’une étonnante connivence avec les arguments du pouvoir au point de désespérer les fonctionnaires et les convaincre de la boycotter, voire d’organiser les revendications hors de ses structures. Les autonomes de l’enseignement et des finances ainsi que les coordinations des ports, transports et industrie mécanique ne se sont-ils pas réorganisés d’abord “contre” cette centrale compromise ? Les récentes grèves et sit-in ne furent-ils pas marqués par sa mise à l’index ? Enfin, toutes les anecdotiques déculottées qui ont émaillé le problème du syndicat des douanes n’annoncent- elles pas le plus déplorable des dépôts de bilan ? Mais comment et pourquoi un syndicat monopoliste, jusque-là réputé pour être vecteur de régulation des enjeux de pouvoir, part-il ainsi en petits morceaux et qui est déserté comme un bâtiment qui sombre ? La réponse qui vient immédiatement à l’esprit désigne nécessairement la volonté du pouvoir actuel, qui, très tôt, avait affiché son hostilité à tout syndicalisme revendicatif. Malgré les appels à la neutralité, Sidi Saïd fera campagne pour le candidat du système en 1999. C’était bien plus qu’une erreur, une faute. En 2004, alors qu’il y avait suffisamment de raisons pour démarquer le syndicat, il apportera à nouveau son soutien. Ce qui n’était, cinq années plus tôt, qu’une faute devient quasiment une atteinte à l’éthique syndicale. C’est cette proximité politiquement compromettante qui fera le reste et scellera le destin d’un syndicat tragiquement recaporalisé. Depuis, il s’épuisera dans les marathons des tripartites pour arracher des miettes et qu’un ministre d’Etat, islamiste arrogant, qualifiera avec justesse de “protocolaires”, pour dire qu’elles n’étaient que du cinéma pour la galerie. Plus tard, et dès la seconde investiture, l’UGTA connaîtra la pire des humiliations en approuvant, sur injonction évidemment, la loi sur les hydrocarbures qu’elle contestait peu de mois auparavant. Sidi Saïd, les membres de le CEN et l’institution, tous n’existent dorénavant que comme un arlequin pour le premier, des marionnettes pour les seconds et un théâtre d’ombre pour la mythique “Maison”. Insidieusement, une page du syndicalisme algérien s’était tournée sans que l’on ait pris la précaution d’entériner le fait. A cela également il y a une explication. Celle qui consiste à jouer de l’inertie d’un appareil face à l’agitation des autonomes. La révérence appuyée du chef de l’Etat à l’UGTA l’an dernier (24 février 2005) ressemble fortement à l’hommage que rend le vice à la vertu. En lui décernant le monopole syndical ne la chargeait-il pas en même temps de “normaliser” le monde du travail et de bâillonner la grogne ? Voilà qui est bien dans la nature du régime de ne jamais tirer la trappe malgré l’impopularité du vis-àvis, mais plutôt d’exploiter son affaiblissement pour en faire l’exécuteur des basses œuvres. Le syndicat, génération Sidi Saïd, est hélas dans l’inconvenante posture de dénonciateur des grèves ! Passer du rôle de contre-pouvoir traditionnel à celui de supplétif d’une volonté politique, c’est l’inimaginable mutation qu’opéra en dix ans la direction de l’UGTA. Aujourd’hui, c’est non seulement des hommes qui sont publiquement désavoués mais une institution qui craquelle. Sur ce qui n’est déjà qu’une ruine, l’on projette déjà de retisser une nouvelle toile syndicale qui, dit-on, s’inspirerait du confédéralisme. Autrement dit, une pluralité syndicale mais fusionnant dans une architecture unitaire plus souple et à la fois plus efficace. A la spécificité des branches d’activité, par conséquent des revendications, viendra s’ajouter une cohésion dans les mots d’ordre ou lors des négociations majeures. La stratégie est certes séduisante, ayant déjà fait ses preuves ailleurs, mais il n’est pas exclu que le pouvoir va à son tour s’efforcer de récupérer cette dynamique et la modeler selon ses propres exigences. Autant dire qu’il se préoccupe désormais moins de l’avenir des syndicalistes de service, qu’il sait qu’ils sont en “fin de mission”, que de la manière d’encadrer les autonomismes émergents. Leur légalisation n’étant qu’un pis-aller, en tant que solution, dès l’instant où, euxmêmes tendent à se fédérer, il lui faudra plutôt trouver d’autres parades pour que ce mouvement, encore à l’état d’agrégat, ne se cimente pas par ses propres moyens. En somme, l’empêcher de se construire “contre” lui, mais “avec” lui. Ainsi l’hypothèse, qui fait dire aux derniers orthodoxes d’un l’UGTA monopoliste que ce confédéralisme restructurant serait d’inspiration politicienne, n’est pas tout à fait farfelue. Même si toutes les lectures à ce sujet ne sont pas forcément édifiantes, elles laissent cependant percevoir quelques approbations officielles. La “presse exemplaire”, comme dirait un confrère en citant avec dérision les journaux du pouvoir, analyse justement avec sympathie ce projet-( 1). C’est dire que les manœuvres pour solder les structures actuelles de l’UGTA ont quelque part les faveurs de l’exécutif. Celui-ci irait même jusqu'à laisser les dividendes d’une “rupture historique” sous haute surveillance à ceux qui combattirent la dernière garnison de cette “centrale”. En contrepartie, le pouvoir se réaménagera d’autres interlocuteurs et soignera son image. Pour Sidi Saïd et consorts, la peine sera alors double, parce que équivoque finalement. Endossant la responsabilité d’une faillite, ils seront en vérité les victimes d’un système, qui les donnera en pâture après les avoir instrumentés. C’est le prix majoré pour les syndicalistes qui auraient oublié de n’être que cela …

B. H.

(1) Le quotidien arabophone Annasr y a consacré dans son édition de jeudi 19 janvier un long article.

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