Panorama : PARLONS-EN
Abus de pouvoir
Par Malika BOUSSOUF
malikaboussouf@yahoo.fr


Cherchez et vous trouverez, derrière l’heureux PDG, quelques-uns des barons du régime prompts à user de l’influence qu’il faut pour maintenir celui-ci à son poste. Le soutien n’est pas gratuit. Il n’est pas consenti pour les beaux yeux du PDG mais pour continuer, par son intermédiaire, à vider les caisses de l’Etat au détriment de populations qui expriment quotidiennement leur attente d’un léger mieux.
Ce qu’il faut retenir de l’histoire, c’est qu’un responsable reconnaissant à l’égard de mentors, qui opèrent savamment dans l’ombre, ne peut pas en même temps être un gestionnaire performant. On demandera peut-être un jour à ces “grands patrons”, choisis pour ne brasser que du vent, comment ils s’y prendraient s’il leur fallait faire réellement tourner la machine. Dans la foulée, ils devraient pouvoir nous expliquer ce qu’ils entendent par “stabilité du pays et des institutions”, expression totalement dépréciée mais qu’ils persistent à resservir à la moindre occasion, conscients pourtant que pour beaucoup d’entre nous celle-ci ne signifie strictement plus rien. Dans cet univers particulier, où plus un CV comporte de cases vides, plus un candidat fait montre de lacunes et plus il a de chances d’être qualifié pour le poste, tous les incompétents, qui n’ont du reste aucun mal à se reconnaître, se serrent les coudes pour faire barrage aux profils interdits parce que, indiscutablement, plus appropriés. Ajoutez à cette sauce, mère de la gabegie nationale, le fait qu’une minorité d’entre nos hautes compétences n’a réussi à passer entre les mailles du filet que parce qu’elle aura fini par admettre que moins on faisait de vagues plus on avait de chances de perdurer et vous comprendrez pourquoi seules les dérives impossibles à soustraire aux regards extérieurs paraissent aussi graves. Les domaines à explorer pour comprendre pourquoi le pays fonctionne de façon aussi lamentable deviennent intéressants dès lors qu’ils nous éclairent sur l’étonnante solidarité qui règne au sein du groupe. On se soutient pour à la fois préserver sa place dans le camp des privilégiés et entretenir la confortable rente qui en découle. Quant à l’hypocrisie ambiante qui consiste à claironner que l’on partage les convictions du président de la République, il faut avouer qu’elle facilite, elle aussi, bien des choses. Mais revenons plutôt à l’objet qui avait à l’origine inspiré cette chronique. Il s’agit, vous l’aurez deviné, des grandes pointures qui siègent au Parlement, de nos vénérables représentants du peuple qui, sous prétexte qu’ils ne gèrent pas les deniers publics, amputent la loi destinée à prévenir et à lutter contre la corruption de son article le plus substantiel. L’allergie de nos députés à cet avant-projet de loi n’a étonné que les rares crédules d’entre nous, ceux qui continuent à imaginer que Bouteflika, toujours aux commandes du pays, personne n’oserait contredire sa volonté. Et bien, ce n’est pas si vrai que cela ! A moins, bien sûr, que la décision de voter contre le fameux article 7 n’ait été discrètement inspirée par son entourage. Dans le cas contraire, non seulement les députés auront osé mais ils auront aussi, et dans leur grande majorité, expurgé le texte en question de son contenu le plus significatif. Pour s’assurer que celui-ci ne menacerait plus aucun de leurs acquis et protéger leur propre aisance financière, ils auront, en d’autres termes, dépouillé de toute sa raison d’être un texte indispensable à la bonne gouvernance du pays. Justifier de surcroît leur décision avec l’aplomb que nous leur connaissons, n’avait, en réalité, rien de surprenant. Car, et malgré ce que l’on prétend à l’Assemblée nationale, on ferait des affaires, et quelles affaires, quand on est député. Et c’est précisément parce que l’on y bénéficie de la sacro-sainte immunité parlementaire que l’on se permettrait les écarts devenus monnaie courante. C’est pour cette raison essentielle, sans compter le salaire mirobolant qui leur est versé et les énormes privilèges dont ils bénéficient au sein du Parlement, que les candidats à la candidature s’adonnent frénétiquement au porte-à-porte et qu’une fois élus ils font tout pour le demeurer. Sans omettre qu’au terme de leur mandat, une retraite conséquente leur est allouée à perpétuité. Il ne faut pas se voiler la face. Si les choses vont aussi mal dans le pays, c’est aussi, par la faute de nos parlementaires. Les affaires qui se monteraient, à l’abri de l’Assemblée nationale et du Conseil de la nation, seraient tellement florissantes que ne pas tendre le bâton pour se faire battre apparaît dès lors comme tout ce qu’il y a de plus légitime. Aucun responsable, à 20% près, ne déclare ses biens. Ils seraient, selon le garde des Sceaux, 80% à se dispenser de le faire sans que l’institution, que Tayeb Belaïz dirige, se sente concernée par le fait que de hauts fonctionnaires, apparemment identifiés, se comportent en hors-la-loi et répugnent de fait à se soumettre aux dispositions de celle-ci. Comment des personnes directement visées ont-elles l’impudence de jouer l’ahurissement et l’audace de se dire offusquées alors que toutes connaissaient l’existence, depuis 1997 déjà, d’un texte de loi faisant obligation de rendre public ses avoirs en début et en fin de mission ? Un texte allègrement foulé aux pieds sous le regard entendu d’instances chargées pourtant de rappeler à l’ordre toute personne qui contreviendrait à ses modalités. Nul n’étant censé ignorer la loi, des experts en entourloupes ont, et il fallait pour cela leur faire confiance, pensé, il y a quelques semaines, à faire beaucoup mieux. Ils ont travaillé à rendre celle-ci caduque en même temps qu’ils ont prétexté n’être pas visés par ses conditions. Quelques-uns ont assuré avoir voté contre pour marquer leur opposition à tout ce qui nous serait dicté par les instances internationales ennemies de l’Algérie. Entre nous soit dit, on voit franchement mal comment une convention internationale contre la corruption pourrait viser à dépouiller l’Algérie de ses richesses. D’autres ont expliqué leur geste par le fait qu’ils n’avaient pas pour mission de gérer l’argent public et qu’ils n’avaient, par conséquent, pas à être concernés par cette prescription. Une troisième catégorie dont la conscience serait quelque peu tourmentée suspecte une chasse aux sorcières déguisée au niveau de l’exécutif quand d’autres cercles, dont des partis comme le FLN et le MSP, soupçonnent le RND de manigancer un règlement de compte à destination de potentiels adversaires. Faut-il rappeler que dès l’annonce de la maladie du chef de l’Etat, quelques-uns de ses proches “alliés” s’étaient aussitôt lancés dans une course effrénée à la succession ? Subtil partage des tâches au cœur même du système. Bouteflika ratifie la convention internationale contre la corruption pendant que d’autres bloquent sa traduction dans les faits au niveau local. Ce qui, en tout cas, se rapproche le plus de la réalité, c’est que rares sont les députés qui font l’effort d’interpeller les pouvoirs publics sur les dérives dénoncées ici et là. L’Algérie ne disposant plus de mécanisme juridique contraignant élus et hauts cadres à déclarer leur patrimoine, la ratification d’une convention internationale contre la corruption restera inopérante, inefficace tant que sa mise en application relèvera du bon vouloir de députés qui, à défaut de faire avancer les choses, préfèrent mener grand train. Des élus du peuple auxquels seul un Bouteflika, décidé à en finir avec les combines en tous genres, devrait pouvoir damer le pion en légiférant par ordonnance. On entendait beaucoup blaguer à l’époque à propos des messieurs 10% et 20%. Lorsque chacun y allait de la dernière petite anecdote relatée par un quidam, personne ne se doutait alors que le grand mal s’emparerait de l’ensemble du système et freinerait autant le développement. Quand on craint une possible déchéance de son mandat électoral, c’est que l’on a pas mal de bricoles à se reprocher. En attendant, ceux qui espéraient voir Bouteflika moraliser la vie publique devront renoncer à ce fantasme, tant il est vrai que les choses remontent à loin.
M. B.

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