Panorama : CHRONIQUE DES TEMPS SORDIDES
Madaure, ma ville et ma passion…
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Le douar a bougrement gonflé. Il a surtout poussé vers les piémonts du djebel Boussessou, dans un désordre aux couleurs vaguement grisâtres; ce qui laisse penser que cette extension a été faite sans tenir compte des règles élémentaires de l’urbanisme ou de l’architecture. Aïn Hadjar est un bourg sans prétention, peuplé d’un conglomérat de paysans misérables et de chômeurs, tous n’ayant pas de quoi offrir le minimum à leur progéniture.

Etalée au pied d’une belle montagne de pins, cette traînée de grosse misère se trouve à quelques encablures des ruines romaines de Madaure, cité antique connue pour avoir donné naissance à Apulée, considéré comme l’inventeur du roman moderne avec son Ane d’ordont feu Doudou a traduit brillamment le texte en arabe. Voilà un algérien — au sens où le territoire numide de l’époque fait partie aujourd’hui de l’Algérie —, voilà un fils de ce pays, issu de ses entrailles, célèbre dans le monde entier et l’un des rares à figurer dans toutes les encyclopédies et les dictionnaires, qui est superbement ignoré par les autorités centrales et locales au point où un débat byzantin et houleux s’est instauré lorsqu’un intellectuel du coin a proposé de désigner le lycée de M’daourouch du nom d’Apulée. J’ai entendu un ancien responsable local dire que ce “type”, inconnu selon lui, ne méritait pas cet honneur ! Un autre lui a dénié le titre d’Algérien, car “il a écrit en latin” ! Un troisième pense qu’il s’agit d’un romain colonisateur ! Autant d’inepties peuvent être entendues tous les jours, n’importe où, à propos de cette riche histoire d’avant l’islam que nous envient pourtant beaucoup de peuples ! Des dolmens de Roknia aux peintures rupestres du Tassili, chaque pouce de cette généreuse et fière terre regorge d’histoire, pullule de témoignages sur des racines plongeant dans les profondeurs du temps, fourmille d’archives à ciel ouvert ! Certains cercles d’obscurantistes, tout en nous contestant un avenir dans la modernité, veulent nous priver d’une partie de nous-mêmes, en “censurant” l’histoire de nos aïeuls ! Si la question de l’islam en Algérie a été réglée depuis longtemps et ne souffre d’aucune contestation quant à son implantation, sa généralisation et son unicité dans un pays qui, à l’instar de ses voisins maghrébins, pratique sereinement sa religion dans la tolérance et la fraternité, il n’en est pas de même des autres composantes de notre personnalité et des autres pans de notre longue et mouvementée histoire qui souffrent d’une marginalisation incompréhensible. L’Algérie a existé avant l’islam et a donné au monde des personnalités exceptionnelles à la dimension universelle. Avec Apulée, nous pouvons citer cet autre Algérien, fils de Thagaste, l’actuelle Souk-Ahras, distante d’une trentaine de kilomètres de Madaure. Celui qui est considéré comme l’un des piliers de l’Eglise chrétienne est renié par ces mêmes cercles qui le traitent de “mécréant”, lui qui a vécu bien avant l’émergence de l’islam ! Des imbéciles heureux ont débaptisé la rue qui porte son nom à Annaba (partant du cours de la Révolution et menant vers la place d’Armes) et c’est par miracle que le lycée local n’a pas connu le même sort malgré plusieurs tentatives ! Cet Algérien a étudié à l’université de Madaure à l’époque où cette cité brillait par le savoir et la connaissance. Peuplée de riches possédants, cette ville était célèbre par son université, l’une des premières — avec Carthage — du continent africain et le mécénat culturel de ses habitants. Ce qui attirait une foule composite d’hommes de lettres, de philosophes, de grammairiens, de mathématiciens et de rhétoriciens. On peut citer aussi Maxime de Madaure, grand grammairien et philosophe latin, Martilnus Capella auteur de Les Noces de Mercure et de la Philologie, roman écrit entre 410 et 439 et qui est né à M’daourouch, vers le début du IVe siècle. Grandeur et décadence ! M’daourouch, la fille de Madaure dont elle porte toujours le nom (M’daourouch est une déformation du nom latin Madauros), est aujourd’hui une ville insipide, vide culturellement, morte scientifiquement et livrée aux affairistes de tous bords ! En parcourant les chemins oubliés de Madaure, livrés à l’herbe folle et aux reptiles, je suis toujours saisi par une très forte émotion et je ne sais plus si c’est par rapport à mes souvenirs d’enfance si intimement liés à l’ocre sauvage de ces ruines ou parce que les terribles vents de l’histoire qui s’engouffrent dans les dédales de cette cité de légende semblent porter les voix des êtres qui vivaient ici, dans le tumulte des rues gonflées de vie, l’éclat des rires juvéniles et les cris des vendeurs du marché local. Dans les labyrinthes de la cité oubliée, du côté du fort byzantin encore miraculeusement debout, j’ai parfois l’impression de voir filer une ombre furtive entre les pierres. Une Madaurienne drapée dans sa tunique d’un blanc immaculé ? Un prêtre activant le pas pour rejoindre la chapelle dont la tour se dresse toujours à quelques mètres de la ferme des Belhouchet ? Peut-être est-ce le fantôme de saint Augustin, sortant de l’université encore debout, immense bâtisse reconstruite par les premiers archéologues qui travaillèrent ici ; ou l’esprit d’Apulée, s’apprêtant à partir vers la lointaine Tripolitaine pour y étudier les mystères de la sorcellerie ? Il faut être juste, même si cela ne fait pas toujours plaisir à certains, et reconnaître le rôle joué par Abdelaziz Boutefika dans cette “renaissance” de la mémoire et la réhabilitation de cette partie de notre histoire, sujette à tant de manipulations. Mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin, sinon tout le travail accompli et la sensibilisation opérée n’auront servi à rien. La tâche est immense. Commencez par enseigner Apulée de Madaure et ses textes à nos enfants ! Cet illustre écrivain mérite d’être reconnu par les siens. L’Ane d’Or est un merveilleux conte philosophique qui mettait en valeur, déjà, l’humanisme. C’est l’œuvre magistrale d’un précurseur tant dans sa forme d’écriture moderne que dans sa visée pédagogique. Certains y ont vu la dénonciation du colonialisme romain à travers les yeux d’un homme transformé en âne par sa curiosité maléfique pour la magie. Lisez-le et ajoutez ce livre à votre collection de Dib, Kateb Yacine, Mammeri, Malek Haddad, Mimouni, Djaout et tant d’écrivains ayant “volé” à l’envahisseur sa langue pour l’utiliser comme “butin de guerre”. Apulée de Madaure est de ceuxlà, même si son parcours est controversé pour certains. Cet Algérien, fils de ces mêmes montagnes qui surplombent le bourg de Aïn-Hadjar, aujourd’hui tristes et sans âme, mérite que l’on s’intéresse à ses œuvres et que l’on réhabilite sa mémoire afin que les jeunes générations sachent que cette terre, riche en histoire et féconde en culture, n’est pas le pays du néant ! J’ai fait un rêve. J’ai vu nos grandes universités s’ouvrir à cette partie fertile de notre mémoire collective. J’ai vu les ruines romaines de Madaure élevées au rang de cité d’art et d’histoire avec toutes les infrastructures et les commodités pour recevoir les visiteurs. J’ai vu des guides multilangues accompagner des cohortes de curieux cherchant les traces de saint Augustin et d’Apulée. J’ai vu le fronton de l’établissement secondaire de M’daourouch portant l’inscription “Lycée Apulée de Madaure”. En attendant que ces rêves se réalisent, je dois avouer que j’ai été récemment surpris et heureux de rencontrer dans les rues pavées de Madaure des petits groupes de touristes étrangers qui, malgré les recommandations — exagérées parfois — de leurs pays, n’hésitent pas à venir jusqu’ici en quête des savoir sur saint Augustin. Ce départ timide du tourisme religieux peut être encouragé par l’Etat avec des mesures incitatives et la création d’un minimum d’infrastructures d’accueil. A ce titre, et pour l’anecdote, M’daourouch attend toujours le seul projet dont elle a bénéficié dans le cadre d’un programme spécial datant des années soixante-dix : un musée pour mettre en valeur le riche patrimoine archéologique de la région !
(6 mai 2004)

P. S.1 : De très nombreux lecteurs m’ont demandé de leur envoyer ce texte. Comme il m’est difficile de le faire parvenir à chacun et aussi parce que je suis en panne d’idée (la fameuse feuille blanche, hantise de tous les journalistes), je republie cette chronique en espérant que ceux, très nombreux, qui me l’ont réclamée ne la rateront pas. Détail : elle a été ramenée aux nouvelles dimensions des chroniques de la page 24.

P. S. 2 : Il reste un peu moins de 5 mois avant la libération de Mohamed Benchicou. J’espère qu’il aura le temps de répondre à notre invitation et d’honorer le méchoui que nous organiserons en son honneur, à Madaure, sur les terres de nos ancêtres.

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