Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Vous avez dit ”illégitime” ? Bizarre !
Par Boubakeur Hamidechi


Grâce à monsieur Ouyahia nous savons désormais que ce qui est “pressant” n’est pas forcément “légitime”. Et que, disons-le poliment, même la faim ne justifie pas les moyens pour la combattre. Au nom des pauvres, par ailleurs majoritaires dans ce pays désespérément corrompu, il faudra le remercier de cette discrimination au prétexte qu’il est lui le parangon de la rigueur économique. Le voici, le voilà donc, ce grand ministre qui manquait tant à notre démagogique république. L’homme qui prétend détenir la grande vérité dans ce domaine.
L’argentier scrupuleux qui refuse d’être dispendieux lorsqu’il s’agit de faire reculer la misère, mais ferme les yeux sur l’évasion fiscale, l’économie de container et le train de vie des privilégiés du système. Mais, pour l’opinion, qui n’est plus dupe de ses politiques à géométrie variable, il est une vieille connaissance qui a cessé d’étonner même quand elle joue sciemment dans le registre de l’impopularité. Ce politicard, qui s’efforce tant à se singulariser de ses pairs en commettant épisodiquement de tapageuses déclarations, fait plutôt ricaner que craindre. Les pavés, à contre-courant du politiquement correct, qu’il lance, n’ont souvent fait que des petits ronds. Et pour cause, il n’a jamais fait preuve de force de conviction ni s’en était tenu à ce qu’il disait, quitte à en tirer les conséquences. Trop heureux pour se dédire afin d’éviter les affres du “chômage” ministériel ! Il est passé le temps où les petites formules qu’il distillait mettaient en appétit les commentateurs. Maintenant ils sont de plus en plus rares ceux qui le prennent au mot et attendent de lui qu’il se conforme à ses engagements. Sa versatilité tout autant légendaire que son ambition ne le rendent pas plus écouté que ses rivaux au sein du sérail. Car ceux-là savent qu’un seul “briefing” du palais lui suffit pour changer d’opinion et même s’auto-adresser un démenti. C’est la marque de fabrique de ce carriériste, parmi tant d’autres bien sûr, que de ne pas avoir d’état d’âme quand il s’agit de durer. Aussi personne ne sera surpris de le voir dans le rôle de l’oracle “contraire” : celui qui annoncera urbi et orbi que les salaires doivent être relevés. C’est que, malgré sa longue fréquentation du sommet de l’Etat, il ne s’est pas encore doté d’une épaisseur politique suffisante qui lui aurait permis d’avoir de l’ascendant dans la fameuse alliance qui s’entre-déchire. Joueur de poker politique, il n’est demeuré redoutable que par sa capacité à être premier dans la servitude et le dernier à revendiquer un “quant-àsoi” qui le distingue. De plus, dire de lui qu’il est un fidèle du président est de surcroît abusif, pour la raison simple qu’il fut le fusible du précédent conduisant une autre politique qui prônait le contraire de ce qui est en train de se faire actuellement. Ce qui pour lui n’est pas une conversion mais un art consommé du grand écart. Ceci dit, ce chef de gouvernement qui torpille, en une formule ravageuse, un principe de la concertation (la tripartite) laborieusement mis en place il y a de cela dix années, le fait-il sur injonction et pour le compte du chef de l’Etat ; ou a-t-il simplement saisi une opportunité médiatique pour asseoir une posture personnelle avant son départ ? Double interrogation qui alimente la spéculation depuis le retour du chef de l’Etat et se nourrit précisément de son insondable silence. Comme on le sait, les critiques se multiplient et visent la gestion des affaires publiques. Or, elles n’émanent plus de quelques oppositions traditionnelles — si tant est que celles-ci peuvent encore s’exprimer —, mais bien de cette majorité dont s’est doté Bouteflika. En effet, le FLN et le MSP ne cessent de formuler des réserves sur l’action gouvernementale et celles-là ont tout l’air d’être des messages destinés à El-Mouradia. En réponse à ces signaux, la présidence cultive l’observation et laisse enfler les différends. La crise de l’alliance est bien là et le président ne semble pas vouloir la désamorcer. Cette étonnante lenteur à remettre de l’ordre dans sa troïka est bien plus inquiétante qu’on ne le croit. Elle laisse même supposer que le chef de l’Etat n’a plus de solution de rechange ou, plus grave, n’est plus en mesure d’agir sur des rapports de force politiques tendus. Son effacement de la scène nationale et les interrogations qu’il induit aggravent précisément la perception de cette crise. Certains y voient à travers elle l’annonce de grandes difficultés pour le chef de l’Etat dans l’accomplissement de son mandat. Mais avant l’horizon 2009 qui est une ligne de mire préoccupante pour Bouteflika, les FLN, MSP et RND devront d’abord en découdre lors des législatives et locales en 2007. Chacun voulant se positionner en opposition des autres, l’on peut comprendre que le temps des concessions soit révolu et cela à 15 mois de ces échéances. Avec la fin du compagnonnage dans le pouvoir, chacun voudra récupérer son identité “sociologique” —selon la formule d’un confrère —, afin de peser dans la distribution des quotas des mandats. Le MSP, bien plus rapidement que les autres, devra envisager cette alternative en suspendant sa participation au gouvernement. Sachant qu’il n’est qu’une force d’appoint inéligible à la chefferie et aux portefeuilles de souveraineté, il ne voudra pas faire plus longtemps les frais d’un concubinage de pouvoir dont profitera son interface islamiste El Islah qui lui rappellera sa compromission. Entre le FLN et le RND, le scénario s’écrira différemment. Car tant qu’Ouyahia conservera son poste, le FLN ne lui passera aucune critique. L’objectif est de le déboulonner, d’abord, et, ensuite, avoir la haute main sur les leviers qui gèrent les urnes. La surenchère de Belkhadem n’est pas étrangère à ce stratagème. Cependant, il faudra encore convaincre le président que le FLN est son espace naturel dans le champ partisan et que le RND n’a de réalité “sociologique” que ce que lui a conféré jusque-là la bienveillance de l’administration. Ouyahia est conscient que ses rivaux ne manquent pas, à ce sujet, d’arguments mais il pourra mettre en exergue sa propre longévité politique qui, à ses yeux, est un gage de compétence. A son tour, il lui faudra emporter l’approbation de Bouteflika en lui rappelant qu’il est moins apparatchik qu’un technocrate aux ordres. Il aura même le loisir de valoriser cette vassalité en se présentant comme un homme de devoir contrairement aux agitateurs et aux spécialistes des conciliabules. Comme on le devine, entre Ouyahia et Belkhadem la divergence est moins doctrinale qu’ils le laissent entendre. C’est une affaire de compétition où se jouent des destins personnels. De 2003 à ce jour, ces fonds de commerce individuels étaient masqués à la fois par la forte emprise du président mais aussi par l’absence d’enjeux immédiats que sont les élections. Depuis, il en va autrement. D’une part, Bouteflika se hâte… lentement sur un problème qui le concerne au premier chef, et d’autre part, deux partis (FLN, MSP) qui ne désirent plus faire de la figuration même intelligente. Or, des affaires publiques suspendues au bon vouloir des humeurs et calculs d’appareils, cela n’est guère réjouissant, et cela finira bien un jour par générer les pires déstabilisations d’un attelage déjà essoufflé par ses contre-performances. Ouyahia qui, vient de jeter un coup de froid sur le monde du travail, a-t-il consulté ses alliés politiques avant d’en parler ? De toutes les façons, cet effet d’annonce constitue le modèle de l’impair dont les conséquences seront désastreuses sur les mécanismes de régulation mais aussi sur l’image que veut se donner ce pouvoir. Il ne vient pas seulement de signer l’acte de décès de la tripartite, il écorche également dans la foulée tous les satisfecit que lui et ses alliés d’hier n’ont eu cesse de claironner depuis 1999. Implicitement, il fait l’aveu de l’échec global d’un pouvoir qui, après sept ans, n’a pas impulsé la croissance voulue ni parvenu à relancer l’emploi. L’état de Bouteflika ressemble à celui de Zeroual mais avec un trésor de 50 milliards de dollars qui dort. C.Q.F.D… Ainsi, c’est bien le chef du gouvernement qui est rattrapé par toutes les contrevérités du passé. Comme il est difficile de croire que ce politicien retors ait pu déraper seul, l’on ne peut s’empêcher de penser que ses propos provocateurs ne soient pas destinés à “savonner la planche”, en cas de remaniement, afin de mettre dans la difficulté son successeur. Paradoxalement, c’est le président qui devra subir les dommages collatéraux d’une polémique qui ne manquera pas d’être dure sur ce sujet. Quand, au nom d’un réalisme sélectif, un gouvernement désespère la rue, il ne doit pas s’attendre à naviguer sur un fleuve tranquille. Les débrayages sauvages et la contestation sociale seront à nouveau au rendez- vous. Une cacophonie dans l’exécutif et une société prise de doute, cela n’est-il pas suffisant pour convaincre le président de monter en première ligne ? Faire le ménage et rassurer les sujets… de la République sont les volets d’une même urgence. Cela fait trois semaines qu’il est rentré de convalescence et le pays continue toujours à scruter les signaux lamentables du sérail. Or, l’opinion a un besoin “pressant” et “légitime”, celui-ci, de comprendre. De comprendre pourquoi il est illégitime aujourd’hui de relever le pouvoir d’achat des plus faibles quand le coût pour l’Etat n’atteint guère celui du train de vie de nos institutions. Décidément, l’on se paiera toujours sur la bête chaque fois qu’il faudra sauver les équilibres macro-économiques, comme diront tous nos docteurs ès sciences économiques.
B. H.

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