Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Bouc émissaire
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Ahmed Ouyahia commente la sortie invraisemblable de Madani Mezrag d'une manière tout aussi invraisemblable : tout cela est de la faute de la presse ! Il ne fallait pas que les journalistes accordent autant d'importance aux propos jubilatoires du chef de l'AIS paradant dans le costume du vainqueur. Il eut fallu faire profil bas, plus bas encore que le pouvoir.
Du coup, ce n'est plus le chef intégriste, même pas repenti, qui pose problème en avouant publiquement avoir tué de ses propres mains des djounoud de la République mais les journalistes qui reprennent ses déclarations. De l'art de se cacher derrière son doigt ! Ça doit être pour cette tâche que le pouvoir accorde encore la vie sauve à la presse indépendante. Ces journalistes peuvent jouer les boucs émissaires et être tenus pour responsables des faits qu'ils ont le devoir de rapporter. C'est à cela que ça sert, la presse. Si tu ne l'as pas compris, tu te recycles illico presto dans le trabendo ou la politique ou, encore mieux, dans le trabendo politique. Imaginons que personne, dans cette presse vouée à jouer les boucs émissaires, n'ait relayé les propos ahurissants de Madani Mezrag. Eh bien, ils n'auraient été lisibles que dans la publication à laquelle il a accordé l'interview, c'est-à-dire Jeune Afrique. Outre que les lecteurs algériens auxquels ces propos étaient de toute évidence destinés n'en auraient pas pris connaissance, cela n'aurait rien changé à la gravité de ce que dit l'intégriste en chef qui se prend pour un général jouissant de lauriers gagnés dans l'honneur. Au lieu de juger Madani Mezrag à la fois pour avoir commis des crimes qu'il reconnaît mais aussi pour en faire l'apologie, on fustige les journalistes. C'est facile et pas cher ! Cette manière de prendre l'ombre pour la proie me rappelle cette information, lue il y a des lustres, selon laquelle des paysans d'une région isolée d'un pays développé auraient tué le responsable de la station météorologique locale parce qu'ils le tenaient pour responsable de la neige destructrice des cultures qu'il avait annoncée. C'est aussi un destin de bouc émissaire que vient de subir le correspondant d' El Khabar à El Bayadh, Bachir Larabi. Mais après l'emprisonnement de Mohamed Benchicou qui s'achemine vers l'accomplissement intégral de sa peine de deux ans de prison, tout est possible. L'idée que les journalistes doivent payer pénalement leur travail est tellement présente dans la tête de nos concitoyens que le risque pour dix-huit journalistes (dix-huit, oui !) de rejoindre Benchicou n'émeut que les rares ringards encore capables de voir derrière tout ça non point la conséquence d'une guerre des clans mais bien l'atteinte à un principe sacré, celui de la liberté de la presse. La défense de ce principe n'exclut pas le débat, dans le même temps, sur la déontologie, l'éthique, les démarches pour transformer une addition de titres affaiblis par les conditions particulières de leur naissance en une presse de référence. Mais, pour cela, il faut qu'on réunisse aussi un pouvoir politique de référence, une justice de référence et même une société civile de référence. Tout cela marche du même pied. On ne peut pas avoir une presse irréprochable dans un pays où tout le reste est bancal. En dépit de l'évidence, si la presse est accablée, c'est justement que l'habit de bouc émissaire lui va à merveille. Bien sûr, beaucoup se mettent à répandre leur nostalgie du temps où la presse “faisait son travail” parce qu'elle avait pour ligne éditoriale la ligne téléphonique. On se met à regretter l'époque glorieuse où n'importe quel chef de bureau au ministère de l'Information ou à l'appareil central du FLN prenait justement son appareil et dictait à des directeurs de journaux, des rédacteurs en chef ou des journalistes ce que les lecteurs doivent lire. Une presse si bien tenue en laisse, c'est forcément bien pour celui qui tient la laisse. Mais les temps ont changé. Les chefs de bureau qui veillaient à ce que la météo ne soit pas défavorable à la tenue du congrès du parti unique sont aujourd'hui eux-mêmes au bout du fil. Ce sont eux qui réceptionnent le coup de téléphone. C'est avec toutes ces contradictions que les choses ont évolué. Dans sa composante humaine, dans ses choix, dans sa stratégie pour mériter sa fonction de pouvoir, la presse en Algérie, comme partout ailleurs dans le monde, n'est pas chimiquement pure. Elle est exactement à l'image de la société dans laquelle elle se meut. Et comme dans cette dernière, dans la presse indépendante, des journalistes veulent transformer cette société ; d'autres, non. Il est dans l'intérêt de ces derniers que les choses restent en l'état. Du temps de la presse unique (où, il faut le rappeler pour rafraîchir la mémoire des oublieux, toute la presse écrite ressemblait à la télévision d'Etat d'aujourd'hui), on n'en serait jamais arrivé à ce que le Premier ministre s'en prenne aux journalistes pour n'avoir pas à affronter directement un chef de guerre qui se prévaut de ses crimes. Il n'y aurait pas eu d'interview de Madani Mezrag. Il n'y aurait pas eu de Madani Mezrag même. Il n'y aurait même pas eu d’Ahmed Ouyahia. Mais nous ne sommes plus dans ce temps-là. Aujourd'hui, il y a Madani Mezrag. Il y a Ouyahia. Il faut bien qu'il y ait ce bouc émissaire.
A.M.

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