Corruptions : HISTOIRE DE LA COUR DES COMPTES RACONTEE PAR UN DE SES PREMIERS MAGISTRATS
Des raisons de s'inquiéter pour le devenir de cette institution
(2e PARTIE)


Dans la 1re partie de ce témoignage (voir Le Soir corruption du 23 janvier 2006), l’auteur, M. Chérif Derbal, avait évoqué les très mauvaises conditions qui avaient prévalu lors de la mise en place de la CDC et la velléité des pouvoirs publics à mettre sous haute surveillance cette institution de contrôle. Aujourd’hui, dans cette 2e partie, il fait état des premiers dysfonctionnements et des premières dérives qui hypothèqueront l’avenir de la CDC.

“J’implore la clémence des lecteurs en ne résistant pas à l’envie de leur soumettre la lecture d’une autre lettre. Elle est datée du 21 juin 1981 sous le sceau “confidentiel” : Monsieur le Président de la Cour des comptes ; Objet : Affectation d’un véhicule de fonction et dotation exceptionnelle d’essence. “Monsieur le Président, Un véhicule de marque ‘“Fiat 131 Supermirafiori” vient de m’être affecté, à l’instar des autres présidents de chambre et du censeur général. Cette affectation a été précédée quelques jours plus tôt d’une dotation exceptionnelle d’essence sous forme d’un carnet de bons de 500 litres. Permettez-moi d’exprimer mes plus vives réserves à l’égard de cette “gratification’’. En effet, il y a quelques mois déjà vous aviez bien voulu intercéder auprès de la Sonacome à l’effet de permettre aux magistrats de la Cour des comptes d’acquérir un véhicule personnel neuf. Le Trésor public a accepté pour sa part d’accorder des prêts pour l’acquisition desdits véhicules et chacun de nous a pris l’engagement par écrit d’utiliser son véhicule pour les besoins du service. Nul ne trouvait à redire à un engagement qui entrait dans les normes que la Cour des comptes se devait et se doit de créer et d’en imposer le respect aux autres. Qui ne se souvient encore de la décision de faire supprimer le parc des véhicules de service que supportaient péniblement les finances publiques ! Cette mesure avait certes fait grincer les dents de quelques-uns, mais elle a réjoui d’autres les plus nombreux : “L’Etat se moralise” ; “L’Etat n’est pas la vache à traire” ; “l’Etat ne peut être un bureau de bienfaisance’’, etc. Certes des véhicules administratifs ont été vendus à vil prix ; certes, les conducteurs d’automobiles n’ont pas été recyclés et se sont joints à la masse des appariteurs dans les administrations et services publics. Mais l’essentiel a été fait : le coût de la maintenance d’un parc immense sera consacré désormais à des investissements plus collectifs et moins dispendieux (par ailleurs). Et lors des travaux préparatoires qui ont présidé à l’élaboration des textes sur la fonction de contrôle et pendant lesquels la Cour des comptes avait cessé d’être une forme irréelle pour devenir une réalité concrète, un consensus s’est instauré : “La Cour des comptes doit être une maison de verre” ; “les membres de la Cour des comptes ne devront avoir aucun avantage qui serait contraire à la réglementation en vigueur” ; “La Cour des comptes s’imposera une rigueur dans sa propre gestion’’. En un mot, la Cour des comptes sera le paramètre, le critère, l’exemple pour les autres… Des mois sont passés depuis et que constatons-nous ? Que la Cour des comptes n’a pas su résister à la tentation de dépenser les deniers publics avec une facilité que certains déplorent. Et pour quel usage ! Des tapisseries murales, de la moquette, des sièges fabriqués en Italie. Des photocopieurs d’une marque mondialement connue sont renvoyés au fournisseur pour être échangés contre d’autres plus “performants” (sic). Un central téléphonique de plusieurs centaines de postes intérieurs pour un bâtiment qui aurait dû se contenter et durant de longues années encore du central téléphonique abandonné par la Société nationale des transports de voyageurs (SNTV) qui en était la dernière occupante. Et pour clore ce chapitre, voilà que la Cour des comptes favorise ses hauts cadres en leur faisant obtenir des véhicules personnels neufs et en décidant, en outre, de leur affecter des véhicules de fonction ! N’y a-t-il pas là, Monsieur le Président, quelques nouvelles raisons de s’inquiéter pour le devenir de cette institution ? Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments dévoués.” Signé : Cherif Derbal, Président de chambre

Du juste respect des lois

Quelques jours seulement séparent cette lettre de celle qui va suivre : “Monsieur le Président de la Cour des comptes ; Objet : prochaine réunion du comité des programmes et du rapport annuel ; Réf. : Votre note N°524/GH/RMM 713/ BOG du 17 juin 1981. Par votre note citée ci-dessus, vous avez bien voulu inviter les présidents de chambre à vous faire parvenir dans les meilleurs délais :
1) Les thèmes qu’ils se proposent de suivre dans le programme d’activité (de leurs chambres) du “10 juillet au 30 juin 1982’’.
2) Les thèmes qu’ils signalent comme étant susceptibles d’être retenus, pour le rapport annuel 1982. Avant de faire part des réflexions et suggestions que cette note inspire, il convient de rappeler les différentes structures de la Cour des comptes et leurs prérogatives.
- Les structures de la Cour des comptes : Les structures prévues par la loi du 1er mars 1980 en son article 14, sont les suivantes :
- les chambres qui peuvent comprendre plusieurs sections ;
- le ministère public dont le rôle est confié à un censeur général ;
- un greffe.
La loi a pris soin de prévoir, en outre, que la Cour des comptes comprend des départements techniques dont le personnel collabore aux travaux de ses formations ainsi que des services administratifs (article 15). A ces structures légales, le règlement intérieur a ajouté un comité de documentation et de jurisprudence (article 10 du décret du 30 mai 1981). Il s’ensuit que “le Comité des programmes et du rapport annuel” créé par l’ordonnance n°14 du 9 juin 1981 ne repose sur aucun fondement légal. Certes, rien n’interdit au président de la Cour des comptes de se concerter avec le plus grand nombre de ses collaborateurs, magistrats ou chefs de service. En vérité, cette concertation puise même son fondement dans l’appellation de “majliss” et doit être encouragée en toutes circonstances. Cependant, elle ne peut déborder le cadre formel tracé par la loi qui a fixé les structures et précisé leurs attributions ainsi que leurs prérogatives.
- Les attributions et prérogatives des différentes structures :
En ce qui concerne le programme, l’article 17 de la loi du 1er mars 1980 donne pouvoir au président de la Cour des comptes d’approuver les programmes annuels d’activité. Ce qui laisse entendre clairement que des propositions sont formulées. En effet, c’est ce qui résulte de l’article 18 du règlement intérieur qui stipule ‘’in fine’’ : “Le président de chambre formule ses propositions en matière de programme de travaux, apprécie les méthodes de vérification et définit les concours techniques nécessaires aux contrôles exercés par la chambre qu’il préside’’. Par ailleurs, à propos du rapport annuel, les textes sont très clairs. L’article 56 de la loi du 1er mars 1980 comporte deux propositions :
- d’une part, il permet à la Cour des comptes d’élaborer annuellement un rapport général présentant le résultat de ses travaux ;
- d’autre part, il lui permet de faire des recommandations destinées à améliorer les conditions d’exercice de la politique financière et économique du pays. L’article 8 du règlement intérieur stipule par ailleurs qu’au début de chaque année, le président de la Cour désigne un magistrat assisté d’un magistrat par chambre chargé de préparer le projet de rapport annuel dont le texte définitif (ajoute l’article 18) est délibéré par l’assemblée plénière toutes chambres réunies. Il s’ensuit donc que l’élaboration du rapport annuel et sa délibération sont affaires de magistrats. Cette mise au point étant faite en ce qui concerne l’illégalité du comité des programmes et de rapport annuel, il importe toutefois que la Cour prévoie plusieurs mois à l’avance le programme qu’elle se propose de suivre. Pour ce qui est de la 2e chambre, j’estime que la première démarche à entreprendre consiste à collecter divers renseignements relatifs aux institutions soumises à son contrôle. En premier lieu, la situation patrimoniale (immeubles et meubles) de chacune des institutions ; l’origine des ressources destinées à couvrir les frais de fonctionnement avec les états de l’ensemble des personnels percevant à quelque titre que ce soit, toute rémunération, tout salaire, subside ou autre avantage en espèces ou en nature. Ces renseignements porteront également sur les règles de gestion comptable et financière et de leur conformité avec les normes légales et réglementaires. Il est bien entendu que ce travail d’approche a pour seule finalité de ‘’photographier ‘’ chaque institution afin d’en tirer des critères de comparaison pour le futur. Sur le deuxième point de la note, un débat avec l’ensemble des présidents de chambre me paraît tout à fait indiqué pour le choix de quelques thèmes engendrés par la situation économique et financière.
Ces thèmes pour être valablement retenus doivent :
- être abordés par plusieurs chambres à la fois ;
- répondre aux préoccupations des pouvoirs publics et des citoyens ;
- être “réalisables’’ compte tenu des moyens humains et matériels dont dispose déjà la Cour des comptes.
Je vois pour ma part quelques ‘’sujets’’ de réflexion sur :
1e)- Le gaspillage ;
2e)- La durée du travail ;
3e)- Le transport ;
4e)- La démographie et ses incidences ;
5e)- Les importations.
 

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments dévoués.”
Cherif Derbal, cadre de la Nation à la retraite
La 3e et dernière partie de ce témoignage paraîtra dans Le Soir corruption du lundi 6 février 2006

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