Panorama : A FONDS PERDUS
Comment le système a ruiné la nation
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


Selon l’OCDE, organisation de coopération et de développement économiques, 210.000 Algériens diplômés de haut niveau vivent dans les pays membres de l’organisation. Pour ne prendre que l’exemple qui nous est le plus familier, celui de l’ancienne métropole coloniale, sur les 10.000 médecins immigrés recensés en France, 7.000 sont algériens et l’on compte pour la seule région parisienne plus de 2.000 dont plus de 70 ont rang de professeur.
Outre-Atlantique, aux USA, les chercheurs scientifiques algériens dépassent les 3.000. Ils sont également légion au Canada et en Allemagne. Le coût de formation d’un chercheur étant de l’ordre de 150.000 euros, cela chiffre à 315 milliards d’euros, soit environ 400 milliards de dollars l’hémorragie occasionnée par la fuite de l’élite sous des cieux politiquement, intellectuellement et culturellement plus cléments. Quel gâchis ! Ce sont les efforts considérables des concernés et de leurs familles, de l’Etat et des entreprises qui s’évaporent comme un rêve sans lendemain. On a longtemps expliqué le départ de la plupart d’entre eux par la chasse que faisait le terrorisme à l’intelligence, mais cet argument, admis pour les quinze dernières années, est inopérant sur le long terme comparé à la haine que leur voue également le système médiocratique en place depuis l’indépendance. Les pertes occasionnées par la mauvaise gouvernance sont telles que le système en place devient fondamentalement contre-productif et antinomique avec les intérêts de la nation. C’est en cela qu’il est caduc et périmé et qu’il est temps que cesse la récréation rentière et que l’on ferme la parenthèse des prébendes. Les seules occasions de changement dont dispose pour l’instant la communauté nationale pour influer sur le cours des choses restent les élections présidentielles mais, à une exception près, elles n’autorisent en bout de course que les poulains du système, pur produit d’un régime où la politique n’est conçue que comme une succession d’intrigues dans un contexte de rapport de force permanent entre associés-concurrents. Nous sommes un peu cycliquement dans la situation unique que connut la France au milieu du XIXe siècle où, les conflits se déroulant dans des circonstances étranges, la situation devint tellement grotesque qu'elle permit à un personnage médiocre de faire figure de héros. Dans son cas, comme dans le nôtre, le commentaire de Marx dans Le 18 Brummaire de Louis Napoléon Bonaparte, le plus beau pamphlet politique jamais écrit, reste d’une brûlante actualité : “Il ne suffit pas de dire, comme le font les Français, que leur nation a été surprise. On ne pardonne pas à une nation, pas plus qu'à une femme, le moment de faiblesse où le premier aventurier venu a pu leur faire violence. Le problème n'est pas résolu par une telle façon de présenter les choses, mais seulement autrement formulé. Il reste à expliquer comment une nation de 36 millions d'hommes a pu être surprise par trois chevaliers d'industrie et menée sans résistance en captivité.” Pour revenir à notre propos premier et à l’objet de notre révolte, si nos rapprochements statistiques sont exacts, la dilapidation du capital humain pour des considérations immédiates d’exercice opaque du pouvoir laisse la nation complètement désarmée. Le débat national se réduit comme une peau de chagrin : quand c’est pas la Star Academy, c’est la maladie d’une personnalité politique qui tient en haleine l’opinion. Quarante-quatre ans après l’indépendance, nous en sommes encore à nous interroger sur les formules idoines pour enseigner la langue nationale sans cesse appauvrie, le Saint Coran abandonné aux mains de charlatans, l’histoire sans cesse maltraitée et le tamazight réduit à un dialecte de aârch. Comme toujours, ces questions sont l’objet de débats byzantins quant aux coefficients qu’il convienne de leur affecter, le temps qu’il faille leur consacrer, etc. Ailleurs, les préoccupations sont autres. Les révélations de notre ministre de l’éducation coïncidaient à vingt-quatre heures près avec une enquête de l’OCDE attestant que les élèves qui utilisent régulièrement un ordinateur obtiennent de meilleurs résultats à l’école que ceux qui n’ont qu’une expérience limitée de l’informatique ou manquent de confiance pour exécuter des tâches élémentaires avec un ordinateur. Cette toute récente étude de l’OCDE apporte les premières données comparables au plan international dans ce domaine. Ce qui fait office de débat interne qu’animent ceux qui font le jeu du système ignore superbement la guerre sans merci que se livrent les puissances économiques, un conflit qui préfigure d’autres besoins et d’autres perspectives en matière de formation des nouvelles élites suivant un modèle unique. Ce modèle a déjà pour première particularité qu’il repose sur une langue unique : l’anglais. C'est déjà le cas au Mexique, en Inde, en Chine, et même en France, chantre et porte-drapeau de “l’exception culturelle”. La tendance semble irréversible au niveau supérieur, c'est-à-dire à partir des mastères et des doctorats, et n’arrêtera pas de se généraliser d’ici 2025. Les logiques nationales se limiteront à régir le palier inférieur de l’enseignement jusqu’à la licence qui ne serait alors qu’un prolongement, une consolidation de l’enseignement scolaire. Dans les systèmes méritocratiques, même capitalistes, l’enseignement demeurant un moyen équitable de mobilité et d’ascension sociale, les pouvoirs publics maintiendront leurs financements publics, y compris lorsqu’ils trouvent intérêt à naturaliser les étudiants étrangers. Quatre stratégies différentes, mais souvent complémentaires, sont développées en matière d’enseignement supérieur transnational. Trois d’entre elles — les migrations de personnels qualifiés, la mobilisation de recettes, le renforcement des capacités, apparues dans les années 90, obéissent très nettement à des considérations économiques, ce qui est moins vrai de la quatrième, la compréhension mutuelle, qui existe depuis plus longtemps. Ce contexte favorise déjà l’apparition de sociétés d'enseignement privées privilégiant le profit à court terme. Les entreprises d'éducation cotées en Bourse sont très rentables, comme Laureate ou Apollo aux Etats-Unis, tandis que les établissements publics dont la finalité n'est pourtant pas la recherche du profit, comme Harvard ou Yale, sont de plus en plus managés par des gestionnaires professionnels appliqués à faire fructifier des portefeuilles financiers colossaux. Selon le rapport 2004 du Council for Aid to Education (CAE), 24 milliards de dollars ont été versés aux universités américaines par des particuliers, des associations ou des entreprises. Certains établissements disposent en outre d'un capital financier, qu'elles placent pour obtenir des intérêts (700 millions de dollars par an d'intérêts pour Harvard). Et ce n’est que le début. Les services éducatifs sont à l’ordre du jour des négociations en cours au titre de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce qui risque d’en faire des entreprises comme les autres, tenues aux résultats et à la rentabilité. Déplorer cette tendance et la combattre pour construire un monde fondé sur la reconnaissance du statut non marchand des produits culturels et des connaissances scientifiques, de l'éducation et de la santé, est une chose, la nier en est une autre. Les politiques néolibérales adoptées un peu partout à la faveur de l’éclipse de l’idéal socialiste conduisent à la marchandisation des produits culturels et à la privatisation des grands services sociaux, notamment de l'éducation et de la santé. Cette option entraîne la production en masse de produits paraculturels de basse qualité, la soumission de la recherche aux priorités exclusives de la rentabilité à court terme, la dégradation — voire l'exclusion — de l'éducation et de la santé pour les classes populaires. Ces dérapages suscitent de plus en plus d’inquiétudes. La question de la libéralisation du commerce des services éducatifs a suscité un large débat public, et jusqu’à présent, nombre de pays se sont montrés réticents à entamer des négociations à ce sujet. La seule idée que certains types d’activités éducatives puissent entrer dans le champ des règlements et des accords commerciaux a donné lieu à un débat passionné sur la nature de l’éducation, en particulier dans les pays de l’OCDE où l’enseignement constitue pour l’essentiel un service public à but non lucratif. Ce débat a néanmoins le mérite d’exister. Il accompagne un processus nouveau de concurrence impitoyable entre universités américaines, européennes et asiatiques. Toutes veulent attirer des étrangers sur leur campus, pour asseoir leur image internationale, engranger des profits et envisager sereinement l’avenir en recrutant les meilleurs. L'Australie, la Nouvelle- Zélande ou le Royaume-Uni soutiennent sans rougir que l'internationalisation de leurs universités était une priorité. L'enjeu est également économique car d'ici à 2025, la demande d'enseignement supérieur transnational va augmenter de 5,8 %, majoritairement en Asie. Cette demande génère des revenus annuels considérables pour les pays d’accueil : les deux millions de personnes étudiant hors de leurs frontières rapportent un peu plus de 40 milliards de dollars à leurs formateurs. Le marché est prometteur. Pour comparer le poids des différents pays, on parle dorénavant de “parts de marché” : les Etats-Unis en détiennent 28 %, le Royaume-Uni 12 %, l'Allemagne 11 %, la France 10 %, l'Australie 9 % et le Japon 4%, selon les données de l'OCDE. Au niveau des pays, la Chine (y compris Hong-Kong) est le pays comptant le plus de ressortissants étudiant à l’étranger, lesquels représentent 10 % des étudiants étrangers dans la zone de l’OCDE Les Etats-Unis, qui, pour l’instant, n’éprouvent aucune difficulté à remplacer les enseignants et les scientifiques partent à la retraite, font néanmoins appel à la matière grise d'origine étrangère : 40 % des doctorats en science et ingénierie ont été attribués à des étudiants internationaux en 2003. Mais un rapport de la National Science Foundation (NSF), une agence fédérale, vient de souligner qu'il était dangereux de devenir trop dépendant des étrangers dans un secteur aussi stratégique que les sciences. Cette fondation a appelé à une campagne vigoureuse de recrutement d'étudiants nés aux Etats-Unis. La compétition est rude pour attirer les enseignants en leur offrant des salaires attractifs, variant de 60 000 à 300 000 dollars annuels, soit 1,5 à 2 fois ceux qui leur sont offerts en France, fin 2004. Les établissements français compensent ce retard par les avantages non monétaires comme le logement. Dans cette course aux étudiants et à la matière grise, comme pour les entreprises traditionnelles, les universités et les grandes écoles font de la communication un enjeu de premier ordre, avec notamment le souci de figurer dans les palmarès publiés par les journaux économiques ou par des institutions scientifiques (l'université Jiao Tong de Shanghaï pour la recherche universitaire). Quelles que soient leurs limites, ces palmarès aident le marché à avoir des indications sur la valeur des institutions classées et les directeurs de grandes écoles tremblent devant les classements comme les chefs d'entreprise devant les cours en Bourse. Avec quoi allons-nous faire face ? Avec des enseignants, tous cycles confondus, surchargés, paupérisés à l’extrême, coupés du monde de la connaissance et de l’innovation et, de surcroît, réprimés lorsqu’ils entendent améliorer leur sort pour bien prendre en charge la formation des nouvelles générations ? Notons, pour conclure, qu’aucun de nos établissements n’y figure. Comme partout ailleurs, ils ne sont pas encore éligibles à la compétition. Ni à la comparaison.
A. B.

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