
Actualités : GUERRE D'ALGERIE Nouveau témoignage contre le général Schmitt Par Mourad Benameur 1re partie
Une fois de plus, le général Maurice Schmitt, qui a assumé récemment
encore les charges de chef d’état-major des armées françaises après avoir
été lieutenant tortionnaire à Alger durant la “Bataille d’Alger”, une fois
de plus donc, ce sinistre personnage qui n’a rien perdu de sa haine, demeuré
cramponné à ses calomnies, est rattrapé par son passé : un nouveau
témoignage le met à nu face à ses victimes. Cette fois, il s’agit de H.G.
Esmeralda, une “Juive d’origine berbère qui faisait partie d’un réseau
d’aide aux blessés de la résistance algérienne”, arrêtée le 6 août 1957 puis
torturée et internée dans un camp avant d’être remise en liberté le 18
septembre 1957.
Quelques mois après, elle écrit à Paris son témoignage dont
des extraits sont publiés dans des publications françaises. Concise et
précise, elle décrit avec des détails bouleversants ce qu’elle a subi à
l’école Sarrouy où elle a été torturée sous les ordres du lieutenant
Schmitt. Ses propos convergent avec ce que nous avons recueilli à Alger
auprès de rescapés. Les techniques de torture, les méthodes, les moyens, les
pratiques d’intimidation sont rapportés avec les mêmes détails, la même
description. Esmeralda n’avait pas attendu l’indépendance de l’Algérie pour
dénoncer en 1958 le lieutenant Schmitt, pour signaler “les noms des
tortionnaires, des lieux de torture...”. La Commission de sauvegarde des
droits et libertés individuelles fut saisie par Esmeralda. Mais Schmitt et
d’autres comparses resteront impunis. “Aujourd’hui, certains d’entre eux
sont devenus généraux, d’autres ont siégé comme députés européens, d’autres
encore coulent une vie paisible”, écrit Esmeralda en avant-propos de son
ouvrage. Pourquoi Esmeralda a-t-elle décidé de republier son témoignage ?
Elle répond ainsi : “Tout d’abord, un terrible écœurement devant une
certaine France, donneuse de leçons à toutes les nations et paradant au nom
“des droits de l’homme” elle qui n’a cessé d’occulter ses dérives
nauséabondes, telles que la collaboration, la milice, la délation... Autre
période enterrée, celle de la guerre d’Algérie — la “sale guerre”, où tant
de jeunes appelés moururent pour défendre les intérêts de puissants colons
et qui révéla une barbarie d’un genre particulier, “la barbarie à la
française”. (...) L’autre raison qui m’a poussée à reprendre ce récit tient
à des faits récents survenus dans les banlieues françaises (...)”. Sans
réussite, nous avons tenté de rencontrer Esmeralda par le biais de son
éditeur (qui a eu l’amabilité de nous permettre de publier un passage de
l’ouvrage). Nous désirions l’interviewer. Hélas, cinquante ans après, elle
craint encore les représailles de ses tortionnaires. B. M.
Décembre 1957
“Que l’on excuse certaines imprécisions de ce récit, seule ma mémoire
témoigne. Tous ces détails, ceux d’une situation extrême, dont on se
souvient toujours avec émotion, ébranleront peut-être les incrédules. Mes
propres souffrances ne sont rien auprès de celles endurées par
d’innombrables détenus. Beaucoup sont morts et ne pourront raconter. Ce
récit témoigne aussi pour eux. Il dénonce les malfaiteurs.
Dans une école
C’est un matin que des jeunes gens en civil m’appréhendèrent. Le 6 août,
j’emmenais ma fille à la garderie. Vers 8 heures et demie, après un bonjour
au portier de l’hôpital où je travaillais comme infirmière, je me dirigeais
vers le laboratoire. On m’interpella alors : me retournant, j’aperçus un
grand jeune homme brun, maigre et voûté, qui m’appelait. Je ne m’arrêtai
pas, saisie d’une mauvaise intuition. Il me rejoignit vivement. Je déclinai
mon nom d’épouse, il fut un moment désorienté, puis, changeant de ton :
“Suis-nous ! On a quelques renseignements à te demander !” Je me rappelai ce
que le journal Le Monde avait relaté : “Des étudiants emmenèrent le
buraliste Ch. grâce à de fausses cartes de police. Ils le torturèrent à
mort, puis jetèrent son corps dans un oued...” Je refusai catégoriquement de
suivre cet inconnu. Deux autres jeunes gens m’encadrèrent alors. Me tirant
par les bras, ils m’entraînèrent au dehors. Loin de s’attrouper, les
employés de l’hôpital passaient pressés et silencieux. A Alger, la terreur
était telle que beaucoup préféraient ne rien voir, ne rien entendre !
Traînée vers une fourgonnette 4CV gris clair, j’eus le temps de crier mon
adresse au portier, et à quelques visages amis, décomposés. Dans l’auto,
l’un des trois hommes sortit un revolver, et me le montrant : “Ce n’est pas
la peine de tenter de fuir, tu n’irais pas loin !” Puis il ajouta : “Nous
sommes des paras, te voilà fixée !” Si je me doutais des raisons pour
lesquelles on m’emmenait, j’ignorais encore où. J’observais le visage de ces
hommes taciturnes, tout préoccupés de retrouver leur chemin dans les rues
d’Alger. A vive allure, l’auto s’engagea dans les tournants Rovigo, et à mon
grand étonnement s’arrêta devant une école que je connaissais bien : l’école
Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre de la ville. Toute mon enfance,
j’avais fréquenté l’école de filles mitoyenne. Devant la porte se tenaient
plusieurs Bérets rouges dans leur uniforme de parachutistes. En entrant, je
remarquai le regard effrayé et fuyant de la concierge. Le soleil baignait en
ce mois d’août une partie de la très petite cour entourée de salles de
classe. L’école paraissait s’éveiller. Il régnait un grand désordre, des
paras allaient et venaient en tenue négligée : en slip gris, pieds nus,
torse nu ou en tricot de peau. A ma vue, ils lancèrent quelques
plaisanteries grossières. En un tel moment, en dépit de la panique, un reste
de sang froid décuplait mes facultés mentales. J’enregistrais absolument
tout ce qui se passait autour de moi avec une sorte d’automatisme, mes idées
se bousculaient. Mon esprit courait au rythme du gibier pourchassé. On me
fit déposer mon sac dans une vaste classe, où s’entassaient d’autres sacs et
de nombreux portefeuilles. Plusieurs paras le vidèrent devant moi, tandis
que l’on notait mon identité. Puis, toujours encadrée, on me fit monter un
étage. Naïvement, je demandai alors à téléphoner chez moi afin que ma
famille apprenne ma situation et s’occupe de mon enfant. Le mot téléphone
fit sourire mes gardiens : “Tu en verras un dans un moment !” Sur le palier
étroit qui reliait deux classes, j’attendis l’interrogatoire. Mes yeux
fixaient le sol, je vis alors à mes pieds, sur le carrelage, quelques
gouttes de sang séché. La porte vitrée d’une classe s’ouvrit. Une voix dit :
“Faites-la entrer.” Quatre hommes debout, torse nu, en caleçon court, gris
clair, et pieds nus, s’affairaient dans la pièce. Au milieu, un grand
tableau noir était recouvert de photos, dates, articles découpés. Je
reconnus les visages de patriotes arrêtés, déjà vus dans la presse. Tout en
bas, le portrait de H. (1) souligné d’un grand point d’interrogation, elle
mourut plus tard aux côtés d’Ali la Pointe, sous les décombres d’une maison
de La Casbah. L’un des hommes, le lieutenant Schmitt, (2) grand brun à
lunettes, d’environ 35 ans, se tenait debout derrière une longue table. Il
exposa directement le sujet : “Voilà, il y a ici quelques lignes sur vous,
très courtes mais précises. Vous allez nous éclairer si vous le voulez
bien.” On me fit asseoir. Schmitt (2) lut le texte. Le lieutenant Fl. (3) de
taille moyenne, légèrement chauve, le visage triangulaire aux yeux bleus
exorbités, fit remarquer d’une voix doucereuse, comme s’il parlait en ma
faveur, qu’en effet, le passage était fort court. Devant leurs accusations,
mon expression étonnée ne les dérouta pas. Elle sembla, au contraire, les
décider à employer d’autres procédés. Schmitt fit un petit signe aux deux
hommes dans mon dos. Aussitôt, on me fit lever. L’un d’eux, petit, mince,
aux traits réguliers, blond avec d’immenses yeux bleus, saisit ma main
droite, il plaça un fil électrique autour du petit doigt, un autre enroulé à
l’orteil de mon pied droit. Interdite, je restais muette, je n’aurais jamais
cru en venir si vite à la torture. Il s’assit sur un tabouret, puis, plaçant
une magnéto sur ses genoux, il m’envoya les premières décharges électriques.
Froidement, les deux lieutenants suivaient l’opération. Les premières
secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant. J’aperçus dans un
brouillard des visages de paras collés aux vitres de la porte aux premiers
cris, ils s’écartèrent vivement. Dans un coin de la pièce, un civil, B.,
qui, en entrant, j’avais pris pour un détenu, bien qu’assez gras, répétait :
“Laissez-moi faire ! Avec moi elle parlera vite ! Je m’occuperai d’elle avec
grand plaisir...” J’appris plus tard que B. (4) était un mouchard bien connu
dans La Casbah et qu’il a d’ailleurs été mortellement châtié. Il semblait
redoubler de zèle. Le para blond continuait à m’envoyer des décharges, bien
que je sois déjà tombée à terre. Le lieutenant Fl. ordonna que l’on me
relève. Le quatrième para, trapu, au front bas et au crâne rasé, me remit
sur mes pieds, et tandis qu’il me tenait un bras, je recevais le courant
sans qu’il paraisse lui-même le ressentir à mon contact. Le lieutenant
Schmitt dirigeait l’interrogatoire. D’un signe de la main, il ordonnait aux
bourreaux de poursuivre ou de stopper, reprenant toujours la même question :
“Connais-tu ce R.S.” ? La douleur indescriptible que le courant causait dans
mon corps me faisait hurler. Je souffrais en plus de ne pouvoir maîtriser
mes membres, secoués par les décharges. Je tournai mon regard vers l’homme
qui tenait la magnéto, car c’était de lui que provenait directement la
douleur. “Ce n’est pas la peine, dit-il, tu ne m’attendriras pas !” Ses yeux
brillaient de manière étrange. Il travaillait en souriant légèrement. Son
visage était de ceux que l’on ne peut oublier : ses traits réguliers et sa
blondeur le faisaient ressembler à un ange, “l’ange de la mort”. Visage de
cauchemar. Je tombai plusieurs fois et continuai à nier, m’en tenant à mes
explications. Enfin Schm. (2) ordonna qu’on m’ôte les fils électriques à la
main et au pied. “Votre alibi tient. Vous pouvez avoir soigné R. S. dans les
services de l’hôpital. En effet, il a été hospitalisé un temps. Mais vous
pourriez tout aussi bien l’avoir connu autrement. Venez !” Il m’entraîna au
fond de la pièce, s’assit à mes côtés ; un rideau nous dissimulait.
J’entendis alors un homme entrer. On lui posa plusieurs questions à mon
sujet. Je ne reconnus pas sa voix. Les réponses de l’homme tendaient toutes
à m’accabler, il alla même jusqu’à affirmer s’être rendu un jour au domicile
de mes parents ! Pour en finir avec la torture, inventait-il ces mensonges,
ou était-ce un piège de mes inquisiteurs ? Je continuai à nier, puis, après
m’avoir montré plusieurs photos d’inconnus, l’on me fit sortir de la classe.
Je marchais difficilement et respirais mal. On m’aida à redescendre. Ils me
conduisirent dans une vaste salle séparée en deux : plusieurs tables
accolées supportaient d’innombrables fiches, et sur la droite, des rideaux
kaki cachaient plusieurs lits de camp, cinq à six, isolés entre eux par des
tentures. Là, devaient probablement dormir certains paras. lll On me poussa
sur un des lits de camp et l’on tira un rideau. Je me retrouvai seule. Un
ami m’avait bien dit : “On torture en plein centre d’Alger, en pleine
Casbah, à deux pas de nos habitations.” Je revois son regard épouvanté.
Ainsi, mes parents affolés me cherchaient, et j’étais là, tout près, et ils
ne pouvaient rien pour me sortir de cet antre ! Respirant très péniblement,
j’écartai le rideau, m’adressant à un para occupé devant quelques fiches, je
demandai un médecin. “Qu’est-ce qu’on t’a fait ? me dit-il, l’air blasé. Le
téléphone ou la gégène ?” Je lui relatai l’interrogatoire. “Ah ! C’est rien,
une petite séance de téléphone, c’est bon pour les rhumatismes ! La gégène,
c’est autre chose, mais c’est un peu fort pour les femmes...” J’appris donc
à me familiariser avec ce vocabulaire macabre ! L’infirmier vint. “Il n’y a
plus de médecin ! Il y en avait un, mais on l’a fait disparaître”,
m’annonça-t- il. Un petit sourire en coin, il me fit une injection de
solucamphre. On m’amena du café chaud, puis on me laissa. Je suivis alors
derrière ce rideau tous les va-et-vient de la classe. Des femmes, des
hommes, des enfants venus de l’extérieur quémandaient des nouvelles d’un
parent disparu, ou bien justifiaient peureusement le voyage d’un membre de
leur famille. Les femmes et les enfants paraissaient les plus nombreux. Tous
ces habitants de La Casbah semblaient comprendre en effet qu’il était
dangereux pour un homme valide de pénétrer dans ce repaire. On envoyait la
femme, la sœur ou la petite fille. Les enfants adoptaient un ton décidé et
rusé à la fois. Que de maturité dans la façon dont ils s’adressaient aux
paras ! L’un à un moment se mit à hurler : “Ton frère est en Kabylie, et
pourquoi ?! Pour aller rejoindre les fellagas ! Tu as bien une tête de
fellagas, toi-même ! J’ai bien envie de te garder ici, voir un peu ce que tu
nous caches !” S’ensuivit un silence épouvanté de la personne interpellée.
Tous ces gens entraient et ressortaient encadrés par deux paras, ainsi ils
ne pouvaient apercevoir les détenus. A un moment, quelqu’un cria : “Qui a
laissé repartir cette femme toute seule ?!” Et une terrible dispute
s’ensuivit entre sentinelles. La matinée se passa ainsi en comptes rendus
soumis et longues suites de plaintes : “Mon mari a disparu depuis trois
mois”, etc. Le rideau s’écarta et le lieutenant Fl. (3) parut. Il vint
s’asseoir près de moi, devisa un moment de choses et d’autres. Je compris
qu’il voulait, par la douceur, poursuivant ainsi son rôle protecteur du
matin, recueillir quelques confidences. “Ah ! me dit-il, nous agissons comme
les Boches, n’est-ce pas ? Oui, si on veut, mais pas tout à fait encore”. Il
me prit la main. “Vous avez une petite fille ? Moi j’ai deux enfants aussi”.
Puis, brusquement : “Connaissez-vous une étudiante en pharmacie ?” Je
répétai ce que j’avais dit le matin. Un lourd silence tomba entre nous,
hostile, où il oubliait de ruser. Je lui montrai l’auriculaire de ma main
droite. “Allez-vous recommencer ?” Il se leva sans me répondre et sortit de
la pièce. L’après-midi fut long. Ecrasée par la chaleur accablante,
j’essayais de ne penser à rien, de calmer mon angoisse, m’attendant à tout
moment de repasser à l’interrogatoire. Tard dans la soirée, la salle de
classe était déjà éclairée, ce fut le para au crâne rasé qui vint me
chercher. Sa seule apparition silencieuse — il se tenait pieds nus, torse nu
et en slip — réveilla aussitôt en moi les douleurs physiques du matin.
“Allez !” Il m’aida à monter les marches, tout mon sang paraissait figé.
Dans l’escalier, un spectacle tragique m’attendait, comme pour me préparer à
ce que j’allais vivre : deux hommes descendaient un corps inanimé sur une
civière. Mon gardien m’ordonna : “Tourne-toi face au mur, c’est pas un
spectacle pour toi !” Rien ne m’échappa cependant : le visage blême du
supplicié et, dans l’entrebâillement de la porte de la salle
d’interrogatoire, les seaux d’eau déversés au pied d’une grosse machine en
bois à manivelle, déjà aperçue le matin. Dès que j’entrai, instinctivement
je cherchai des yeux l’homme à la magnéto et les appareils... tout était-il
déjà en place ? On me dirigea vers le fond de la classe. Le lieutenant
Schm.
discutait devant un plan de ruelles accroché au mur, avec un homme en civil,
dont j’appris plus tard le nom. L. de la DST. Très grand, dans les deux
mètres, la quarantaine, brun, les cheveux frisés et le teint basané. Il
s’avança vers moi. “Laissez-la-moi ! leur dit-il. Nous allons nous entendre
!” Il me fit asseoir sur un banc d’écolier et, s’installant en face, il me
braqua une lampe électrique : “Mon petit, je veux essayer de te sauver. Il
vaut mieux que tu avoues tout de suite... Allons, nous sommes de même
origine, tu peux me faire confiance ! Allez, ne me cache rien !” Il continua
sur ce ton, et je le laissai parler, lançant de temps à autre de vagues
répliques, tout en réfléchissant. J’avais milité dans un réseau médical
clandestin depuis à peine huit mois, et si la torture m’obligeait à céder,
je comptais limiter ce temps à trois mois, et en dernier ressort ne citer
que des militants déjà emprisonnés. Devant mon obstination, L.
s’impatientait. Il transpirait abondamment, les yeux rougis. Puis, d’un
bond, il se leva. Derrière moi régnait une certaine animation ; j’aperçus B.
puis Schm. et les deux bourreaux. L’homme à la magnéto s’était déjà installé
sur son tabouret. On tourna mon banc vers lui. L. hurla : “Tant pis pour
toi, et si ça ne suffit pas, nous te mettrons nue, entièrement nue, tu
entends ? Ce sera au bout des seins qu’on placera les électrodes !” On
m’attacha au dossier de ce banc d’écolier, un banc où, à présent, deux
jeunes enfants, deux Algériens apprennent le français. A nouveau, on brancha
les fils électriques au petit doigt de ma main droite et à l’orteil de mon
pied droit. Le para qui, le matin, semblait insensible au courant tira mes
cheveux en arrière et m’appliqua un bâillon sur la bouche. Puis il aspergea
d’eau ma main et mon pied droit, afin que le courant passe mieux... L. fit
un signe de la main ; aussitôt je ressentis une horrible brûlure dans tout
le corps. Le bâillon étouffait mes hurlements. L. me lança : “Quand tu auras
quelque chose à dire, tu lèveras le petit doigt !” Les décharges se
succédaient, leur intensité me paraissait beaucoup plus forte que lors de la
séance du matin. Une douleur atroce, intolérable. Je résistai un bon moment,
mais n’en pouvant plus, je levai le petit doigt, la mort dans l’âme,
songeant surtout à gagner un répit. L. m’ôta mon bâillon, me posa une
question, mais à nouveau je ne répondis pas, et les décharges reprirent. Le
petit homme à la magnéto, redoublant de férocité, criait : “C’est une
salope, elle nous fait perdre notre temps ! Elle ment ! Elle ment !” Je
transpirais et hurlais en pleurant. La transpiration causait à ma main
droite une nouvelle douleur plus aiguë. Le bâillon m’étouffait car l’homme
me l’avait remis sur le nez, tirant violemment ma tête en arrière. L.
parlait, mais je ne percevais plus rien, le corps secoué de courant. Plus
que tout, je souhaitais perdre connaissance, dans l’espoir qu’inanimée, la
douleur ne me poursuive plus... et je me laissai aller. Mais ce fut pire, le
courant s’installait en maître dans mon corps, le brûlant davantage. Je
criai : “Arrêtez ! J’ai soigné R. S. !” mais ils ne s’arrêtaient pas pour me
punir d’avoir menti. Me punir de leur avoir fait perdre un temps précieux.
Me punir d’avoir soigné un fellaga. Je maudissais intérieurement cette
honteuse faiblesse qui m’infligeait de nouvelles souffrances. Plus tard,
j’appris au camp que la première faiblesse faisait que nos tortionnaires ne
nous lâchaient plus, voulant toujours en savoir davantage. Le jeune para
blond abandonna sa magnéto aux mains de B. qui utilisa toutes ses capacités
de mouchard, se vengeant ainsi des regards de mépris que je lui avais lancés
le matin. Je dis à L. : “Cet homme va me tuer si vous le laissez faire.”
Soudain, surgit le capitaine Ch. Il entra une seconde pour contempler la
scène et il lança en ressortant : “C’est encore une histoire de fesses.”
J’essayai vainement de justifier mes soins à R. S. par des raisons
humanitaires. Le lieutenant Schm., que toute justification politique mettait
hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même. “Alors, tu es une jeune
communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu’ils m’ont fait tes petits
copains d’Indochine !” Et saisissant l’appareil des mains de B., il m’envoya
plusieurs décharges accompagnées de venimeuses tirades sur les communistes,
le FLN, les maquisards... L. reprit ensuite l’interrogatoire. Il me
questionna en vain sur mon mari, mes frères, tous déjà emprisonnés, sur la
disparition d’un stock de médicaments de l’hôpital, questions appuyées de
violentes décharges. Epuisée, je réagissais mal. Je remarquai pourtant qu’en
me contractant fortement, la douleur s’amenuisait. A ce moment, le capitaine
Ch. reparut : “Arrêtez, leur dit-il, vous la reprendrez demain ! Attachez-la
tout de suite au dossier d’un banc !” Tandis que l’on m’emmenait, L. me cria
: “Demain à huit heures, ma petite, nous nous retrouverons ! Tu as toute la
nuit pour réfléchir !” Ce n’est qu’au camp de Ben Aknoun qu’une détenue qui
soupait avec les lieutenants au centre de torture — certaines détenues
entièrement à leur merci, partageaient leur repas — me rapporta la phrase de
Schm. : “Elle a eu son compte, la petite A. 220 volts d’affilée pendant
trois quarts d’heure !” On me conduisit dans une salle commune. La classe
éclairée faiblement comprenait tout au long de trois de ses murs des hommes
allongés, serrés les uns contre les autres. Il n’y avait qu’un seul banc
d’écolier installé au fond, du côté du quatrième mur, près de la porte de la
classe. On m’y attacha avec des lanières de cuir. Une sentinelle gardait
l’entrée, assise jambes écartées, mitraillette sur le ventre. Seule femme
sur ce banc, isolée au fond de cette classe, j’avais l’air d’une
institutrice qui n’aurait plus eu pour l’écouter que des corps couchés à
même le carrelage, recroquevillés et serrés les uns contre les autres,
vestes sur les visages. Quelques têtes se soulevèrent une seconde, étonnées
à la vue d’une femme, puis retombèrent avec une immense lassitude. Une
ampoule très haute jetait sur nous une lueur blafarde, prêtant aux murs
d’étranges dimensions, et donnant à cette salle commune l’aspect d’une
fosse. Je touchais ici l’enfer. Ce que j’avais subi dans une même journée
n’était rien auprès de ce que tous ces hommes allongés avaient enduré.
Pendant les trois jours et trois nuits qui suivirent, je vis mourir deux
d’entre eux ; j’assistais à la réanimation d’une toute jeune fille de
dix-sept ans ; j’entendais continuellement les hurlements d’hommes et de
femmes provenant du premier étage, masqués sous d’odieux airs de danse
amplifiés par des hauts-parleurs. L’enfer, par ce terrible mois d’août où la
chaleur moisissait nos corps, ce fut cet ensemble hallucinant de
gémissements, de visages martyrisés, de corps agonisants, face aux regards
cyniques d’hommes saouls frappant et injuriant.
Notes
Les notes ci-dessous ne figurent pas dans l’ouvrage.
(1) : Il s’agit de la martyre Hassiba Ben Bouali.
(2) : Il s’agit du lieutenant Schmitt devenu plus tard général et chef
d’état-major des armées françaises. Le pouvoir français ne pouvait pas
ignorer ses agissements puisque son nom ainsi que “les noms des
tortionnaires, des lieux de torture, de certains détenus martyrisés ont donc
été méticuleusement recueillis par cette commission”, c’est-à-dire la
Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels dès 1959.
(3) : Il s’agit du lieutenant Fleutiaux devenu colonel qui sera un des
témoins à décharge qui a témoigné devant la cour d’appel de Paris en faveur
de son complice Schmitt. Des dizaines de rescapés de l’école Sarrouy
témoignent des tortures appliquées contre eux par l’ex-lieutenant
Fleutiaux.
(4) : Il s’agit du tristement célèbre Babouche, un mouchard, un traître qui
s’était mis au service de l’armée française coloniale. Il n’aura pas été le
seul. Ces traîtres communément appelés “les bleus” ont notamment été
utilisés par le capitaine Léger dans l’opération “bleuite” (nous y
reviendrons) Cependant, il y a lieu de relever que ces traîtres avaient été
des militants de l’indépendance nationale avant leur arrestation. Soumis à
d’atroces tortures, ils ont été “retournés”.
(5) : Il s’agit du capitaine Chabanne.
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