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Actualités : DOSSIER
GUERRE D'ALGERIE
Barbarie à la française


Nous publions la deuxième partie d’un passage de l’ouvrage Un été en enfer publié aux Editions Exils (à Paris) sous la plume de H. G. Esmeralda, pseudonyme d’une “Judéo-berbère” a participé à la lutte d’indépendance nationale. Arrêtée en août 1957, elle a été conduite à l’école Sarrouy où elle a été affreusement torturée. Une fois libérée, elle rédige à Paris son témoignage dont une seule partie fut publiée. Près de cinquante ans après, “Esmeralda” a décidé de publier intégralement son témoignage non sans craindre toujours des représailles de la part des officiers tortionnaires qui ont gagné en grade.

Cette première nuit du 6 août fut à la fois interminable et trop brève ! Après m’avoir attachée au dossier du banc, les paras me laissèrent. J’entendis des hurlements provenant du premier étage, les premiers après mes propres hurlements — et je pleurais sachant ce qu’ils contenaient de douleur physique et morale. Pour ma part, ma propre faiblesse — je n’avais pu résister aux brûlures du courant électrique — ne cessait de me tourmenter. J’en avais honte ! et ils devaient me “reprendre” au petit matin ! Comment tenir ?... Les heures passaient trop vite. Le courant provoque une soif atroce, je demandais constamment à boire. Les sentinelles qui se succédaient toutes les deux heures et demie se réjouissaient à ma vue, plus d’une en profita pour me peloter les seins. Toutes les demi-heures à peu près, un colosse aux yeux bridés et rougis par l’insomnie, entrait dans la salle, il s’avançait vers moi, s’asseyait sur le bord de ma table et entamait de longs raisonnements accompagnés de gifles, de coups sur le nez, la tête. Je n’avais pas la paix. “Pourquoi qu’t’es sur ce banc ?! Parc’que t’as pas parlé ! Parc’que t’as une sale tête de bois ! Alors que maintenant tu pourrais dormir, peinarde, dans un bon lit !” Je sus par les sentinelles que cet homme ne dormait pas la nuit, et que son travail consistait à harceler les détenus en instance. C’est une torture qui a son poids quand les nerfs ne supportent même plus le son de la parole. Cette nuit pourtant fuyait trop vite. Le moment allait venir où l’on reviendrait me prendre, où je monterai à nouveau l’escalier vers la torture. Mes bras ankylosés commençaient à me faire mal, par instant des secousses incontrôlées m’ébranlaient. A l’aube, le lieutenant Fl. (3) apparut dans l’encadrement de la porte, il ordonna à la sentinelle de me détacher, puis il disparut. Mes bras retrouvaient leur liberté : le bras droit ne ressentait plus rien. Autour de l’auriculaire de ma main droite, un anneau marron, brûlure visible du courant électrique. Avec le jour, un à un les prisonniers s’éveillaient, du moins ceux qui avaient dormi. Je les observais tandis qu’eux-mêmes me saluaient du regard. Certains, quand ils pouvaient s’asseoir, s’adossaient au mur — d’autres restaient allongés, la nuque seulement appuyée contre les plinthes — c’était leur façon d’entrer dans une nouvelle journée. Depuis combien de temps durait leur martyre ? L’aspect de leur barbe laissait deviner la durée de leur détention — leur maigreur aussi. L’un d’eux avait été emmené en pyjama, un autre en caleçon et il se couvrait les jambes d’une veste prêtée. L’homme en pyjama rayé que je surnommai intérieurement Dachau, car d’une maigreur effroyable, gardait sur son visage bleui par les coups une expression sereine. Comment parler de tous ces hommes ? Ces vingt-deux corps allongés résumaient assez de souffrances ! La journée commençait. De la minuscule cour attenante d’où nous parvenaient des éclats de voix, je guettai avec crainte celle de L. qui avait promis de me “reprendre” au matin, mais je n’entendis rien. Une grande animation annonçait le réveil des paras, et très fort ; lancée par les hauts-parleurs, une musique de danse envahit les lieux. Bientôt, sous cette musique harmonieuse s’élevèrent des hurlements humains, d’autant plus horribles, tous, dans la classe, semblaient y être habitués. Il nous était défendu de parler, de nous faire des signes ou de nous déplacer. Celui qui avait soif levait le doigt vers la sentinelle postée à l’entrée de la salle, puis après autorisation, s’avançait quand il le pouvait vers le seau d’eau au centre de la pièce, buvait et regagnait sa place. Les premières heures de la matinée s’écoulèrent ainsi dans une classe où nous nous tenions en silence et où les cris et la musique provenant du premier étage nous rappelaient ce que nous redoutions. Les regards erraient d’un visage à l’autre comme pour s’y consoler, et seules nos pensées encore libres, qu’on voulait nous arracher se débattaient douloureusement à défendre un honneur bafoué. Pour tous, une attente anxieuse, et la peur paralysante de la torture. Cette peur, les paras l’entretenaient précieusement : toutes les vingt minutes à peu près, suivant la longueur des séances de torture, le bourreau au crâne rasé entrait en trombe dans notre classe. Son apparition provoquait de ces pesants silences durant lesquels nous suspendions notre respiration et le cours de nos pensées. Hésitant à plaisir, il braquait son index dans le vide, semblant chercher quelqu’un, puis, après avoir balayé la pièce du regard il pointait son doigt : “Toi ! disait-il, suis-moi !” Un corps se levait, et courbé s’en allait au supplice. Ce départ provoquait en nous de pénibles sentiments contradictoires : un immense soulagement égoïste, en même temps qu’une terrible honte à l’idée de ce qu’allait endurer celui qu’on emmenait. Le lieutenant Schmitt, remarquable de cynisme, entretenait notre peur avec raffinement. Dans la matinée, il vint, muni d’un rasoir électrique qu’il brancha à une prise près d’une fenêtre, et d’un air détaché, avec minutie, se rasa devant nous. Le bourdonnement du rasoir en marche pénétrait nos corps endoloris et chacun revivait à ce bruit les longues séances de torture au courant électrique. Tout semblait calculé pour nous abattre, nous démoraliser, nous transformer en loques : hurlements des suppliciés, musique, coups, brutalités des sentinelles... La plupart d’entre elles, postées à l’entrée de la salle, étaient le plus souvent saoules, parfois titubantes, surtout celles de la nuit, allant jusqu’à nous menacer de tous nous descendre, le doigt posé sur la gâchette. Une nuit, l’une manqua même de passer à l’acte avant que, par miracle, un gradé arrivé incidemment ne la fasse remplacer. De temps à autre surgissait un propagandiste qui du pas de la porte, nous criait : “Répétez tous ! Le FLN est foutu ! Vive la France !”. Et les détenus reprenaient sombrement : “Le FLN est foutu, vive la France...” Après quoi, il s’en allait poursuivre plus loin sa besogne de démoralisation. On ne s’occupait toujours pas de moi. Vers deux heures de l’après-midi, j’entendis avec effroi la voix de L. dans la cour : “Tu as passé un coup de téléphone à la petite A. ?” Et celle de Schmitt répondait : “Pas l’temps mon vieux, il y a eu d’autres affaires plus importantes que la sienne !” L’après-midi se déroula comme la matinée en musique et hurlements. Vers deux heures et demie — nous savions l’heure approximative par le changement des sentinelles — un para passa la tête dans notre salle : “Vz’avez mangé ?” Nous répondîmes non en chœur, d’un son faible et monocorde. Alors on nous lança une grosse boîte de sardines et deux boules de pain, qu’aussitôt un détenu partagea entre les vingt-trois que nous étions. Plus tard, une sentinelle moins cruelle que les autres — discrètement applaudie à la relève — nous distribua quelques cigarettes que les hommes partagèrent entre eux, et chacun tira démocratiquement une bouffée, oubliant pour quelques secondes cet enfer. Par une fenêtre située tout en haut de la salle et donnant sur la rue, j’apercevais un mur décrépi, brûlé par le soleil. La Casbah était là, deux mètres au-dessus de nos têtes, en cet après-midi d’août, avec ses rues peuplées d’enfants. Leurs rires et les échos de leurs jeux nous parvenaient nettement. La vie libre au-dehors, la vie tout court, éclatait avec l’insouciance de ces enfants, et ce bidon de lait métallique qu’ils agitaient joyeusement, je n’en oublierai jamais le son. Apparemment ils entendaient nos cris en dépit de la musique censée les couvrir car ils poussaient leur inconscience jusqu’à imiter par jeu nos hurlements. Vers la fin de la soirée, on vint me chercher. On me fit monter au premier. La lassitude entraîne souvent un sentiment de fatalité. J’étais presque détendue. Le lieutenant Schmitt, assis derrière une table, me demanda de mettre en phrases les mots que l’on m’avait arrachés la veille. Je le fis sans difficulté : j’avais soigné R. S., ce qui n’engageait que moi. Schmitt cria : “Gare à la version baratin ! De toute façon tout est vérifié, les mensonges vous coûteront cher !” Mais il n’insista pas. Etonnée, je restai interdite, ne croyant pas pouvoir redescendre sans plus de sévices de l’interrogatoire ! Il vit mon étonnement : “Peut-être avez-vous autre chose à nous dire ?” Je m’empressai de le détromper, et l’on me ramena dans la classe. Seconde nuit blanche. Comment dormir dans cet antre ? Les tortures se poursuivaient très tard. On entendait œuvrer les tortionnaires jusqu’à quatre heures du matin. Puis ils s’arrêtaient, prenant du repos jusque vers dix heures, au gré des arrivages. Ceux-ci ne manquèrent pas, dans la journée du 8 août. Les hauts-parleurs entamèrent ce jour-là non plus des slows langoureux ou des petites valses légères, mais des chants militaires féroces et triomphants. Comme les femmes pouvaient parler plus librement, je demandai à la sentinelle en quel honneur était cette musique ? “C’est aujourd’hui le deuxième anniversaire de notre présence en Algérie !” Sans doute s’agissait-il du troisième régiment de chasseurs parachutistes, le 3e R. C. P. bérets rouges (6). Dans la cour, régnait une grande effervescence. Ils poussaient des hourras sans fin. Puis la voix du lieutenant Schmitt retentit : “Hassiba ! Malika ! Zahia !” l’accent victorieux, semblant énumérer ses captures à notre adresse. Quelque temps après, d’horribles hurlements de femmes se mêlèrent à ces chants. Et leurs hourras de joie, le rythme des tambours s’enfonçait dans nos têtes épuisées par l’insomnie et la faim.
Mort de Djillali

Vers midi, la porte s’ouvrit violemment et, hurlant des injures, deux paras jetèrent un corps massif sur le carrelage. Les mains, les pieds, la bouche de cet homme d’une trentaine d’années étaient bleus. Il rampa péniblement vers un des murs, puis, épuisé par l’effort, s’immobilisa. La coutume voulait que, lorsque l’état d’un entrant ne lui permettait pas de se lever, on lui donne à boire. Un jeune détenu s’avança, le seau d’eau en main. L’homme après avoir bu avidement lui fit signe d’arroser son corps. Au bout de quelques minutes il réclama à boire en des sons inarticulés. Chev. la sentinelle, en le poussant du pied me dit : “Vous voyez, ce type-là, il en a pour une heure à vivre. J’ai l’habitude. Ça commence toujours comme ça : les pieds bleus, les mains bleues...” Puis, s’adressant à l’homme : “Hé ! mon pote, fais ta prière, t’en as plus pour longtemps, allez ! C’est pas la peine de boire, de toute façon t’es mort !” Jusqu’à quatre heures environ, l’homme but au moins six litres d’eau, se faisant arroser la poitrine, le visage, la tête, comme s’il brûlait entièrement. Il ne semblait jamais rassasié et rampait parfois vers le bidon d’eau qu’il renversait maladroitement sur la bouche, en perdant les trois quarts, puis, avec difficulté, il regagnait sa place contre le mur. Cet homme se débattait contre la soif telle une bête. Il n’y eut bientôt plus d’eau dans le bidon, et la sentinelle, que ce spectacle irritait, refusa d’en rapporter. A nouveau, le détenu se déplaça vers le sceau. Il poussa un gémissement en le sentant vide, et il se mit à lécher l’eau renversée sur le carrelage... Il sembla mieux au bout d’un moment. Il put en effet s’asseoir vers le milieu de l’après-midi, fixant la salle en une expression d’hébétude. Une autre sentinelle nous gardait : un grand gaillard brin à l’accent étranger. Chev. revient avec d’autres paras. Il vit l’homme adossé au mur : “Tiens ! t’es encore là, toi ? Tu t’accroches mon vieux ! Mais c’est sûr, tu vas clamser !” Nous assistons impuissants à ce dialogue atroce qui ne ménageait pas même un mourant. Seraient-ce les dernières paroles qu’il entendrait ? Le détenu demanda alors à uriner. Il fallait pour cela deux hommes pour le porter jusqu’au WC accompagnés d’une sentinelle. On l’y emmena plusieurs fois, mais ces allées et venues semblaient l’épuiser. Allongé complètement, il bredouilla quelques phrases : “Chef, vous m’avez donné trop de sel...” Puis : “Il faudra avertir la famille...” Il parlait difficilement, vite essoufflé. Ses paroles n’eurent bientôt plus de sens : “Chef, c’est moi qui vous ai représenté la marque...” Un para s’énerva : “Ferme ta gueule, salopard, et n’essaie pas de simuler la folie, ça marche pas !”
Le détenu perdait la notion de ce qu’il disait. Il ne cessait de répéter d’une voix plaintive : “J’voudrais pisser, j’voudrais pisser !” Ce qui eut pour effet d’exaspérer un groupe de paras entré dans la classe. L’un d’eux, plus saoul que les autres — c’était courant après huit heures du soir — se mit à hurler : “Tu nous les casses avec ton envie de pisser ! On va t’y emmener, nous !” A trois, ils le traînèrent hors de la classe. Un bon moment s’écoula durant lequel nous pensions à notre camarade mourant livré aux coups des paras. Puis, la porte s’ouvrit et, dans un grand bruit, les trois soldats haletant de colère jetèrent son corps juste à mes pieds. Celui-ci fut secoué de soubresauts, puis d’un coup se raidit. Voyant cela, la sentinelle se baissa et se tournant vers les paras : “Il est mort, les gars !” Puis furieuse : “Qu’est-ce que vous êtes venus foutre ici dans ma salle ? Nom de Dieu ! C’est pas la première fois que ça t’arrive !” Il s’adressait à l’un d’eux en particulier. L’annonce de sa mort sembla un peu les dessoûler. Debout, bras ballants, ils examinaient le corps raidi ; l’homme était bien mort, ses yeux vitreux fixaient des chemins inconnus. Sur son visage brusquement désenflé, une expression de paix, de délivrance. La sentinelle lui abaissa les paupières en disant : “Après tout, c’était un FLN.” Alors ils décidèrent le sortir de la classe, mais ses vêtements imbibés d’eau leur glissaient des mains, le corps trop lourd retombait en clapotant, et ils furent saisis d’un fou rire tandis que nous pleurions silencieusement. Après que le corps fut sorti dans la cour, on entendit une détonation. Tard dans la nuit, le lieutenant Schm. apparut, une feuille blanche à la main : à nouveau, l’interrogatoire... Il appela : “Djillali !” Aucune réponse — Djillali n’était plus là — mais personne ne voulait prouver en répondant qu’il avait été le témoin de sa mort. Schm. semblant se rappeler de quelque chose remonta sans insister. La sentinelle Chev. plutôt bavarde, commentant cette mort, me confia : “Oh ! il en clamse trois à quatre par jour, ils supportent pas !” Je le questionnai sur la gégène, et il m’apprit que seulement deux femmes l’avaient subie : Djamila B. et une autre femme dont il me cacha mystérieusement le nom. Je repensai à Djillali... Que faisaient-ils de ces corps ? Les brûlaient-ils, les enterraient-ils dans les terrains vagues ? (7) Ma tête me faisait mal. Devant moi, contre le mur, deux détenus ne cessaient de prier du bout des lèvres. La mort s’installait dans notre salle. Un temps, ma raison épuisée faiblit : je m’étonnais d’être assise sur un banc. Je ne savais plus très bien où je me trouvais.
Zaïa
Zaïa (8) fut amenée ce soir-là vers neuf heures dans notre salle. Elle portait une robe rouge brodée aux poches de ramages blancs. Très belle : un teint pâle, des yeux noirs immenses et de longs cheveux jusqu’aux reins. On la fit asseoir à mes côtés sur le banc d’écolier. Ses premiers mots chuchotés sous sa main furent : “Dans quel état sont les nôtres !” Puis : “Qu’estce qu’ils t’ont fait ? Est-ce que ça fait mal ?” J’essayai de la rassurer. Elle me confia qu’elle avait ses règles. Nous étions toutes les deux dans le même état. Le matin même, devant l’hémorragie, j’avais fait demander du coton à l’infirmier. Tous ces traumatismes physiques et psychologiques bouleversaient le cours biologique de nos corps... Quand l’infirmier vint, je lui fis remarquer que s’ils me reprenaient dans cet état, je n’y survivrai pas. Comment Z. allait-elle le supporter ? Sa présence m’était d’un grand réconfort. Au bout d’une heure ou deux, ils vinrent la chercher. Puis j’entendis ses hurlements sous le bâillon. Elle revint, très pâle — sans pleurs — la gorge sèche.
Mort de “Sid Ahmed”

Il y avait la nuit, une ambiance d’hôpital : ces salles éclairées jusqu’au matin, les gémissements, le bruit de corps traînés ou poussés dans la cour, et surtout l’éclairage. Tout cela me rappelait aussi, avec cette même atmosphère oppressante, le vacarme des bains maures. Enfin, je pus m’allonger sur un lit de camp, près de l’entrée. La torture se poursuivit toute la nuit, à en croire les hurlements qui nous parvenaient du premier étage. Vers deux heures du matin, on poussa dans la classe, une sorte de spectre en pantalon et chemise blanche, le visage plus blanc que la chemise, les mains diaphanes. Très jeune, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, le prisonnier qui pouvait encore marcher, se dirigea seul vers le mur ; puis il s’allongea sur le dos, cachant son visage de son bras. Quelques-uns d’entre nous dormaient, s’évadant enfin dans le sommeil. Je me soulevai sur un coude, étonnée de la pâleur de l’entrant. Il s’était allongé à la place du malheureux Djillali. Comme lui, il but à plusieurs reprises, se servant lui-même. Ses forces semblèrent pourtant diminuer. Allongé sur le sol, il se retournait mal à l’aise, livide, dans tous les sens. Puis brusquement, il s’assit, sortit un mouchoir de sa poche et vomit du sang. La sentinelle, sorte de brute, s’avança lourdement. Sans marquer de surprise, en maugréant, elle essuya avec le mouchoir le sang étalé, puis revint désinfecter l’endroit à l’eau de Javel. Installé plus loin, le détenu commençait à gémir. Un jeune prisonnier toujours fraîchement rasé qui servait à boire aux entrants, s’approcha de lui. “Je ne bois pas des mains d’un flic !” dit le malade. La salle resta un moment interdite. Puis un détenu barbu donna à boire à l’entrant. Celui-ci s’assit un instant pour demander à la sentinelle quelques cachets qui se trouvaient dans sa veste. Elle refusa. Il se recoucha nous tournant le dos, le visage vers le mur. Il geignait doucement, appelant parfois sa mère. Tout à coup, il se dressa sur un coude et cria un mot dans la salle, vers nous tous. Je ne compris pas ce mot, mais il sembla jeter l’effroi sur les visages de mes compagnons. Ils tournèrent leurs regards vers la sentinelle avec appréhension, craignant sans doute sa réaction, il avait dû crier : “Liberté !” ou “indépendance !” Je le regardais souffrir, me disant que mon regard vers lui était ma seule façon de le soutenir, et qu’il fallait absolument, si cet homme devait mourir, que quelqu’un recueille ses dernières paroles, le suivant pas à pas au moment où il quitterait la vie. A nouveau, il se souleva et vomit abondamment du sang. La sentinelle furieuse, le poussa du pied pour, à nouveau, nettoyer son coin. Il lui dit courageusement : “Ça ne vous suffit pas ? Vous ne voyez donc pas que je suis foutu !” Puis il réclama ses cachets. La sentinelle après ces deux vomissements les lui apporta. Il en avala quatre ou cinq. Un para entra et lui demanda son nom : “Je suis Sid Ahmed” ! cria-t-il avec fierté. Au bout de quelques minutes, il sombra dans une sorte de coma : ses ronflements se transformèrent en un bruit grotesque, fantastique, qui emplit toute la pièce. Ce râle continu m’assoupit. Je ne sais pas combien de temps j’ai pu dormir, mais ce fut un silence lourd et étrange qui m’éveilla en sursaut. Je m’assis sur mon lit de camp, juste pour apercevoir deux paras emmener Sid Ahmed inanimé hors de la classe, le traînant par les pieds.
Fièvre et démence de la dernière journée

Le 19 août, dernière journée, j’entendis surtout des hurlements de femmes sous la musique. On fit entrer M. une jeune femme brune un peu forte, une prostituée, dirent-ils. Ils l’assirent à côté de Zaïa, me laissant sur mon lit de camp. Nous étions maintenant trois femmes, et notre présence semblait faire planer une ambiance nouvelle dans la classe. Peut-être un réconfort, la femme évoque toujours la maison, une fierté aussi chez les détenus de nous compter parmi eux. Et puis, un vif besoin de nous protéger de la grossièreté des paras, mêlé à une impuissance rageuse. Je surpris souvent des larmes chez mes compagnons, lorsque des hurlements de femmes nous parvenaient du premier étage. Je demandai à me laver, et l’on m’accompagna jusqu’aux lavabos. Je pus voir alors ce qui se passait dans la cour : des dizaines d’hommes de tous âges, agenouillés en file, face à un mur, poignets liés dans le dos. J’aperçus au milieu de la cour de sortes d’isoloirs, particulièrement insolites dans un lieu où il ne s’agissait plus de voter. Au retour, je croisai trois jeunes filles que je revis ensuite au camp de Ben Aknoun, leur visage trahissait la torture, pâleur et stupeur dans le regard. Dans notre classe, on amena ce jour-là un enfant d’environ treize ans. Nous l’entourions d’affection. Les hommes essayaient de le rassurer. Nous lui lancions du pain et ce que nous avions de meilleur. Plusieurs fois des paras entrèrent précipitamment : “Il me faut un pantalon, une paire de chaussures, une chemise !” Ils s’habillaient ainsi entièrement de vêtements de prisonniers pour une mission. En général, ils étaient extrêmement pressés, car ils partaient vers une adresse arrachée à l’instant sous la torture à un détenu. Le lieutenant Sirv. très grand, brun, et mince vint me demander combien de jours duraient mes règles. Puis tout le lot de transporteuses d’armes, fabricants d’explosifs, arrêté la veille, repassa à la torture. Vers le soir, on vint chercher Zaïa. perdant toujours son sang, le visage blême, elle monta courageusement, mordant son mouchoir. A son retour, ses chevilles enflèrent démesurément. Ils emmenèrent aussi M. qu’ils gardèrent longtemps. Dans la classe, les paras déchaînés, saouls pour la plupart, s’acharnaient sur mes compagnons étendus, à coups de pied et de crosse. Un jeune homme, paraît-il fils d’industriel, vêtu du bleu de chauffe, chevilles et poignets liés, restait tassé dans un coin. “Toi, le fabricant d’explosifs, prend ça !” Il reçut un coup de pied au visage, sa bouche se mit à saigner ; certains soldats rendaient ainsi leur petite justice. Vers le soir, le lieutenant Sirv. aidé de l’infirmier transporta dans notre salle une jeune fille évanouie. Ils l’allongèrent sur un lit de camp. Ils semblaient complètement affolés : “Ma petite Mal. ne nous fais pas ça ! Reviens à toi ! Je t’en prie !” Ils lui tapotaient les joues, lui appliquaient de l’eau froide sur les tempes, essayaient de verser de l’alcool dans sa bouche crispée. Mal. Ig. (9) ne revenait toujours pas à elle. Ils me demandèrent même si je ne connaissais pas un moyen pour la ranimer. Cette toute jeune fille de dixsept ans resta évanouie une heure. Puis son corps se mit à trembler convulsivement de secousses tétaniques, tandis qu’elle geignait doucement. Après un long moment, ses gémissements cessèrent : elle semblait se calmer petit à petit, et elle rouvrit les yeux.
Destination inconnue
On nous donna un lit de camp pour deux : Zaïa et moi. La jeune Mal. Ig. encore affaiblie resta sur le sien. L’autre M. traitée plus cruellement que nous parce que “prostituée” demeura sur le banc d’écolier. Toute la fatigue de ces quatre journées et de ces quatre nuits blanches m’avait nerveusement éreintée ; outre la terrible attente d’une prochaine séance de torture, suivant leur bon vouloir, j’étais persuadée que l’on tenait à me faire disparaître parce que j’avais été témoin de trop de crimes. Cette idée ne me quittait pas, je la confiai à Zaïa, qui me rassura tant bien que mal. Nous nous étions couchées face à la porte, afin de ne pas être surprises lorsqu’on viendrait nous reprendre pour le premier étage. Je m’assoupis un moment. Tout à coup, je sentis qu’on me secouait. “Eh ! lève-toi, tu vas partir !” — Mais où ? Inquiète, je me levai. Je dis alors adieu à mes compagnons de salle. Dans la cour, on me rendit mon sac. Une trentaine de détenus s’y trouvait déjà, entassés. Debout. Il n’y avait que deux femmes, l’une âgée, voilée, l’autre, une jeune infirmière. Je les questionnai : “Où nous emmènent-ils, savez-vous ?” Personne ne sut le dire. Un para nous souffla : “A la campagne, à Ben Aknoun !” La campagne, s’était mauvais signe. Je savais qu’à la Redoute, sur les hauteurs d’Alger, un groupe de détenus y avaient été fusillés un matin, dans les bois. N’étions-nous pas des témoins gênants ? Pourtant, la seule perspective de quitter, cette école nous remplissait d’espoir. Bien souvent, j’avais pensé dans cet enfer, que je n’en sortirais que morte. “Que l’on me torture ou non ailleurs, me disais-je, il faut d’abord sortir de ce maudit trou !” L’attente dans la cour fut très longue : sûrement plus d’une heure et demie dans l’obscurité et l’humidité du petit matin, et durant tout ce temps, nous parvenait clairement la voix du lieutenant Fl. interrogeant un détenu que l’on disait en chuchotant être le frère du célèbre chanteur A. Az. Ses hurlements furent les derniers entendus avant notre départ. Cet hommes souffrit atrocement, mais il tint bon. Fl. criait : “Par où passent les armes ?! — Attendez !... Attendez !... Voilà !” C’étaient les seules réponses obtenues, et les hurlements reprenaient. “Par où passent-elles, nom de Dieu ! Par le port, ou par la ville ? Réponds !” Le lieutenant Fl. s’énervait, sa voix devenait cassante. Les cris de l’homme n’avaient plus rien d’humain. Comme du bétail, nous traversâmes l’école vers la sortie. J’avais encore en tête les derniers cris du supplicié. Je pensais, la gorge serrée, à Zaïa, aux deux M., à tous ceux de cette salle commune qui avaient vécu avec moi ces quatre jours d’enfer, et que je laissais. Dans la pénombre, un grand camion militaire nous attendait. On nous y entassa l’un après l’autre, à la lueur d’une lampe électrique. Soudain, au moment où je m’apprêtais à grimper dans le camion, surgissant de l’ombre, un para fonçant vers moi, déposa dans ma main un peigne, un miroir et un croissant ! Il disparut sans que j’aie eu le temps d’apercevoir son visage, je vis seulement qu’il était grand et brun. Une fois dans le camion, je repris mon souffle, complètement bouleversée par le geste de cet homme. Sans doute a-t-il voulu me faire savoir que tous n’étaient pas des bourreaux, que je devais reprendre espoir. Jamais je n’oublierai cet inconnu qui me réconcilia en quelques secondes avec le genre humain. Bientôt, nous nous éloignâmes de l’école. Le grand air frais de la campagne fouettait nos fronts enfiévrés. Nous n’osions nous réjouir trop tôt de ce départ vers une destination inconnue. Dans l’obscurité, sous la bâche, nous nous serrions fraternellement, pouvant enfin échanger quelques mots : “Tu es bien assise, petite sœur ?” Beaucoup d’émotion dans nos voix, et toute la philosophie de la mort. Ensemble, nous reprenions des forces complices. Dans la pénombre, se découpait le profil douloureux d’un vieil homme. Je pensai à ma petite fille qui me réclamait peut-être. A ma mère inquiète. (....)

Notes
Les notes ci-dessous ne
figurent pas dans l’ouvrage,
(3) : Il s’agit du lieutenant
Fleutiaux
(2) : Il s’agit du lieutenant
Schmitt
(6) : Il s’agit en fait du 3e
RPC (Régiment de parachutistes
coloniaux) devenu plus
tard le RPIMA
(7) : Lire à ce propos les
confessions de Raymond
Cloarec (Le Soir d’Algérie des
19, 20, 22 et 23 octobre 2005)
(8) : Il s’agit vraisemblablement
de la défunte Zahia
Taglit arrêtée dans la nuit du
6 août 1957 à Bouzaréah en
compagnie de trois militants
de l’indépendance nationale.
(9) : Il s’agit de Malika
Ighilahriz sœur de Louisa
Ighilahriz.

Nombre de lectures : 2006

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