Panorama : A FONDS PERDUS
Le feuilleton indien
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


L'argent n'a pas d'odeur mais il a un emblème : il est tricolore, plus précisément français. Majorité et opposition sont engagés dans un feuilleton juridico- financier qui dure depuis quinze jours déjà et qui leur prescrit, leur semble-t-il, de défendre le brave soldat sidérurgique Arcelor contre le pirate des mers du Sud, Mittal. L'image est d'un confrère parisien ; elle n'a été tolérée que comme “opinion” n'engageant que son auteur, mais elle résume bien le scénario.
Mittal Steel est une entreprise européenne qui a son siège aux Pays-Bas et son propriétaire, même s'il s'appelle Lakshmi Mittal, est anglais, donc européen. Elle est coupable de lancer une OPA, déclarée hostile, sur le numéro un européen de l'acier par le canal ordinaire du capitalisme financier : la Bourse. Sa victime, Arcelor, est une entité paneuropéenne née, il y a quatre ans, d'une triple fusion sur le sol européen (entre le français Usinor, le luxembourgeois Arbed et l'espagnol Aceralia) dont le siège social est Luxembourg. Dans la presse, le Pdg du leader mondial de l'acier, Lakshmi Mittal, et son fils Aditya, directeur financier, ne sont pas pris sous leur meilleur angle et sont vraisemblablement victimes d'un délit de faciès. Comme leurs fortunes — c'est différent de leurs capitaux —, ils sont originaires de l'Inde. La France est décidément ringarde. Elle rêve d'étendre son “exception culturelle”, soutenue à bout de bras d'aides directes et indirectes au profit de ses productions cinématographiques, à une sorte d' “exception économique”. Le problème, cette fois, est qu'elle ne convainc personne. Volte-face, confusion et virulence donnent une forte impression de cacophonie au discours politique développé à l'occasion de cette OPA sur un fond électoraliste. L'Agence française pour les investissements internationaux (Afii) a recensé cinq opérations (investissements, rachats et autres) de sociétés indiennes sur le territoire en France en 2005 sans qu'elles suscitent le moindre commentaire. Pourquoi alors tant de bruit en ce moment précis ? La gauche socialiste fait écho à la droite gaulliste comme s'il s'agissait de défendre une portion du territoire hexagonal occupé par une puissance étrangère. Pour Dominique Strauss-Kahn, l'éminence grise du PS en matière économique, Mittal Steel n'est rien d'autre qu'un “prédateur indien”, alors que pour François Loos, le ministre délégué à l'Industrie, rattaché à l'Economie et aux Finances, Mittal Steel “a enfreint toutes les règles de conduite, la grammaire de la finance internationale dans ce domaine”. Son patron direct, Thierry Breton, lui, ne sait pas sur quel pied danser. Après avoir émis au début de “vives préoccupations” à l'égard de l'OPA déclarée “hostile” sur Arcelor, il a brusquement — trois jours plus tard — corrigé l'impression de ses premières déclarations sur l'offre. Pour tenter de se dédouaner, il soutint que le feuilleton Mittal n'est rien d'autre que “la vie normale des affaires” et que la décision relève “des actionnaires et non des Etats”. Il cherchait visiblement, mais en vain, à calmer le jeu pour rassurer les investisseurs étrangers, déjà fortement échaudés par le dossier Danone de l'été dernier. L'idée de “patriotisme économique” avait été lancée cet été par le gouvernement après les fortes rumeurs d'OPA hostile de l'américain Pepsi-Cola sur Danone, fleuron de l‘industrie agroalimentaire française. On se rappelle aussi la levée de boucliers dans la classe politique qu'ont suscitée les rumeurs de rachat de Carrefour par l'américain Wal-Mart, et plus récemment celui d'Eramet par la société minière brésilienne Companhia Vale do Rio Doce. Comme prévu, Nicolas Sarkozy, passé maître dans la surenchère, se disait “pas du tout d'accord” avec l’idée qu'une entreprise ayant “coûté aux contribuables des milliards d'euros à restructurer nous échappe”. “Je suis libéral, ajoutait le ministre de l'Intérieur et président de l'UMP, et pourtant j'assume une forme de dirigisme (...) quand il faut se battre pour des secteurs stratégiques”. Pour couronner le tout, on a envisagé une solution alternative consistant à consolider les relations d'affaires avec Nippon Steel pour empêcher les Indiens de jeter leur dévolu sur l'entreprise européenne. Le présumé champion européen se trouve ainsi réduit à chercher son chevalier blanc au Japon, via Nippon Steel, juste parce que Mittal Steel viendrait d'un espace disqualifié pour adhérer au cercle fermé du libéralisme. Tous se noient dans un verre d'eau. Comme disent les Français “quand le vin est tiré il faut le boire”. Finalement, même hostile, l'offre sur une des prestigieuses valeurs qui composent le CAC 40 va se dérouler sans que le gendarme français de la Bourse intervienne ; l'Autorité française des marchés financiers (AMF) ayant, à juste titre, décidé de se dessaisir du suivi de cette affaire au profit des autorités luxembourgeoises. Le siège de l'entreprise se situant au Luxembourg, c'est le droit luxembourgeois des sociétés qui s'applique, a-t-elle rappelé avec raison. La réaction française est, à bien des égards, l'expression d'une frilosité générale gagnant un pays ringard, vieillissant, de plus en plus replié sur lui-même et qui peine à renouveler ses élites faute de pouvoir les conserver. Déjà reléguée par la Chine, l'Inde et le Brésil au rang de puissance moyenne, le “non” au référendum sur la Constitution européenne a fini par enterrer ses dernières velléités de puissance. Elle a donc raison de craindre ces nouvelles puissances économiques mais elle a tort d'enfreindre les règles du jeu financier dont elle n’hésite pas à tirer profit par ailleurs. L'Inde a aujourd'hui des ambitions industrielles planétaires. Ces ambitions brillent dans la pharmacie où elle excelle dans la fabrication de génériques, ces médicaments tombés dans le domaine public et, conséquemment, moins chers pour des pays qui n'ont pas les moyens de se payer les marques. C'est à ce titre que Matrix a entrepris une OPA dans la pharmacie belge en 2005 et que Ranbaxy, le leader indien, a repris les génériques de Rhône-Poulenc et s'attaque au marché américain. Bharat Forge contrôle 60% de ce même marché dans le domaine des essieux pour véhicules et une société indienne occupe la troisième place mondiale dans les supports optiques, DVD et CD. Nombreuses d'entreprises de marques françaises ou américaines n'ont aujourd'hui rien à voir avec leurs attaches d'origine. C'est la loi du capitalisme financier qui a supplanté le capitalisme familial. Elles passent d'une main à l'autre aux plus offrants par la Bourse où opèrent des investisseurs institutionnels et particuliers. C'est à ce titre qu'en décembre 2004, Lenovo, un assembleur chinois de matériel informatique jusque-là inconnu, prend le contrôle de la division PC du monstre IBM pour 1,75 milliard de dollars pour occuper, illico presto, la troisième place mondiale, juste derrière Dell et HP. Dans le même secteur de prédilection des Chinois, TCL s'empare de la “division grand public” du français Thomson, alors qu'Alcatel est en partenariat avec lui dans le cadre d'une société mixte de téléphonie mobile où elle est minoritaire. Aux Etats-Unis, l'intervention économique chinoise est plus directe. Plus de 900 sociétés chinoises y ont été montées, par créations nouvelles ou par rachats, pour organiser et optimiser leurs achats sur le marché local. Voilà suffisamment d'indices qui disqualifient la réaction française. C'est pourquoi la presse étrangère, comme les milieux d'affaires ou certains gouvernements, notamment espagnol — où le groupe convoité emploie pourtant 13.000 travailleurs — et anglais, y ont vu une forme de nationalisme, voire de protectionnisme. Les réactions du marché ne se sont pas faite attendre. Du côté des chefs d'entreprise, Serge Tchuruk, président d'Alcatel, a jugé “parfaitement normal” qu'une entreprise européenne puisse être la cible d'une offre. “Je crois, a-t-il dit jeudi dernier sur LCI, que nous sommes dans une économie de marché et qu'il faut l'accepter comme tel. Quand on fait des offres publiques ailleurs, on peut imaginer que la contrepartie existe pour la France”. Du côté des experts, les politiques français semblent plus disqualifiés que jamais. “Nos hommes politiques ont semblé là globalement dépassés par les événements, note Marc Touati, directeur des études économiques chez Natexis banques populaires. De sorte que l'émotion a d'emblée pris le pas sur la raison. Au lieu de recadrer les débats sur des enjeux purement économiques et financiers — les actionnaires d'Arcelor ont-ils intérêt à céder leurs titres à Mittal ? — ils se sont laissés aspirés dans le piège du patriotisme économique”. Kamal Nath, le ministre indien du Commerce et de l'Industrie, en visite à Londres jeudi dernier, s’est contenté d’asséner une petite leçon de mondialisme aux autorités françaises : “C'est une affaire entre deux entreprises, et lorsque Lafarge a repris une bonne partie de notre industrie du ciment, le gouvernement indien lui a fait bon accueil.” Il rappellera aussi que les responsables français ne trouvent rien à redire quand les groupes hexagonaux mettent la main sur des groupes étrangers, comme le groupe de vins et spiritueux Pernod Ricard sur le britannique Allied Domecq et tout récemment Saint-Gobain sur le plâtrier britannique BPB. Plus fondamentalement, on s'étonne de ce que la France fasse grand bruit autour d'une affaire qui concerne une entreprise (Arcelor) dont elle ne figure même pas dans le capital, contrairement au grand duché du Luxembourg, qui a 5,62% et la région wallone de Belgique qui détient une participation de 2,3%. D'ailleurs, seuls 40 % du capital flottant en Bourse d'Arcelor sont localisés en Europe continentale. Certes, l'Etat français a mis beaucoup d'argent pour la survie et le redressement d'Usinor dans le passé, cela lui donne-t-il pas pour autant le droit d'intervenir aujourd'hui dans la mesure où il a fait le choix de ne pas être actionnaire de cette entreprise et, par conséquent, de se priver des moyens d'exercer un droit de suite sur l'argent de ses contribuables. Les inquiétudes que suscite l'OPA de Mittal Steel sur Arcelor sont d'ordre strictement social et leurs retombées risquent d'être grandes sur l'électorat en 2007. L'offre de Mittal publiée le 27 janvier annonce un milliard de dollars de “synergies” d'ici à la fin de 2009, venant notamment “des achats, de la commercialisation et de l'optimisation de la fabrication”. Une formule tellement vague qu'elle a fait craindre aux syndicats sidérurgistes qu'elle consiste également à supprimer les nombreux emplois du groupe en France. Pourtant, un milliard de dollars n'est pas “un chiffre énorme”, comparé à la capitalisation totale attendue de quelque 40 milliards de dollars des deux groupes. Au-delà de la question sociale, c'est l'inefficacité du dispositif juridique français, récemment mis en place dans le cadre du “patriotisme économique”, qui montre ses limites.
A. B.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable