Le 25 janvier dernier, lors d’une conférence de presse, des responsables de la Sûreté de daïra de Baraki avançaient le chiffre de 1 350 affaires liées aux atteintes aux biens, aux personnes et aux mœurs enregistrées durant l’année 2005. Commentaire. A l’origine de cette situation, les problèmes socioéconomiques que connaît la région ainsi que la forte concentration démographique recensée dans les communes qui forment cette circonscription administrative.
Il s’agit des localités des Eucalyptus, de Sidi- Moussa et de
Baraki. Des municipalités qui avaient subi, durant les années 90, le diktat
des terroristes du GIA, alors qu’aujourd’hui, elles sombrent dans un climat
marqué par la misère, l’exclusion sociale et l’absence de toute perspective
pour une population juvénile constituant plus de 60% des résidants. Un
terreau tout indiqué pour l’émergence et la propagation de toute forme de
délinquance. Les causes ? Elles sont profondes. Le malaise social constitue
la principale cause. Reportage. La localité de Baraki fait partie des cinq
municipalités incluses dans des projets pilotes portant programmes sur la
santé, l’habitat social, la formation, l’agriculture et le micro-crédit. La
décision a été prise lors de la première conférence nationale sur la lutte
contre la pauvreté et l’exclusion sociale en 2000. Le choix porté sur Baraki
(Alger), Sidi-Fredj (Souk-Ahras), Remka (Relizane), les Planteurs (Oran) et
El- Djazia (Oum-El-Bouaghi) ne s’est pas fait au hasard. Qu’elles se
trouvent au centre, à l’est ou à l’ouest du pays, ces régions ont un point
commun : la pauvreté. Située à une vingtaine de kilomètres d’Alger, la
commune de Baraki a été fortement touchée par le terrorisme. Cependant,
évoquer Baraki sans parler des Eucalyptus, Sidi- Moussa ou encore Bentalha,
c’est occulter une réalité sociale aujourd’hui en pleine métamorphose.
Quand “ils” sèment la misère, “ils” récoltent la colère...
Ayant fait partie du “triangle de la mort”, la localité des Eucalyptus garde
toujours les signes d’une ville sinistrée. Seul changement : le projet de
construction de 406 logements AADL, dont les travaux, a-t-on constaté, sont
à un stade avancé. “Les bénéficiaires ne sont pas et ne seront jamais les
habitants des Eucalyptus”, nous dit sur un ton déprimé un quadragénaire.
Notre interlocuteur est toujours célibataire, habitant avec ses parents le
quartier Chinois. Un des trois blocs formant la cité 1600 Logements, située
en plein centre-ville des Eucalyptus, construite durant les années 80 et
habitée à partir de 1989. Les habitants des Eucalyptus, souvent issus
d’Alger et des régions limitrophes, souffrent du chômage massif et de la
précarité. “Durant les années 90, nous avons subi le diktat des groupes
islamistes armés, aujourd’hui nous sommes otages de la misère et de la
délinquance. Le chômage frappe de plein fouet nos jeunes. Aucune structure
sociopédagogique n’a vu le jour depuis des années. Seulement une piscine
inaugurée en 2003 mais qui fonctionne à un rythme très lent. Point de maison
de jeunes, ni structures sociales ou culturelles permettant aux jeunes de
nos quartiers de s’épanouir. Il n’y a point de communication. Le mépris est
total. La solution ? Rien ne pointe à l’horizon. Il nous reste ”el harba”
(la fuite)”, explique Omar, un jeune chômeur dont trois de ses copains sont
en prison pour deux années. Ils ont été arrêtés en flagrant délit de trafic
de psychotropes. Les jeunes des Eucalyptus comme ceux de Baraki parlent de
“discrimination à l’embauche et d’absence de perspective de vie sociale”.
“Lorsque un jeune dépassant la vingtaine, voire la trentaine et ne disposant
d’aucun centime dans sa poche et face aux tentations sociales, sa seule
solution reste la délinquance sous toutes ses formes. A longueur de journée,
nous cumulons les cafés maures. Si ces derniers venaient à baisser rideau,
on se retrouverait dans la rue du matin au soir”, confie notre
interlocuteur. Et d’ajouter : ”ils sont en train de semer la misère. Ils
risquent de récolter la colère.”
L’informel, le Mouloudia et El Kaouassar…
Pour s'en sortir, il reste encore le réseau familial. Sinon, il reste le
système D. Dans toute la localité des Eucalyptus comme partout d’ailleurs en
Algérie, il y a des jeunes qui vendent des cigarettes au détail. “Le chômage
est tel que les gens ne peuvent plus se permettre de s'acheter un paquet
entier. Il y a aussi de temps à autre des vieilles femmes et des petits
enfants qui vendent du couscous ou du pain traditionnel. Tout cela se
déroule autour du seul marché de la ville.” Située à l’est de la capitale,
la commune des Eucalyptus constitue par ailleurs un des fiefs du marché de
l’informel. S’annoncer supporteur du Mouloudia d’Alger et d’El Kaouassar
(les Carnassiers USMH) équivaut à une authentique appartenance à la
localité. “Cela nous distingue des nouveaux arrivistes”, explique un
revendeur ambulant de fruits. “On nous donne peu de choix. De deux choses
l’une : soit on verse dans l’informel, soit c’est le milieu de la
délinquance qui nous attend. En cette période d’hiver, une grande partie des
jeunes de notre localité se reconvertissent dans la vente des oranges. Nous
sommes à la frontière de la Mitidja. C’est peut-être une chance pour nous”,
ajoute notre vis-à-vis. En effet, les Eucalyptus, Baraki ou encore
Sidi-Moussa sont considérées comme des villes-carrefours. Durant les années
90, ces localités frontières de la Mitidja constituaient des zones de
transit des engins de la mort. Les explosifs et autres voitures piégées
étaient apprêtés dans les laboratoires clandestins de Ouled-Allel, près de
Sidi-Moussa. Aujourd’hui, tout cela relève du passé depuis que Ouled-Allel
était rasée de la carte à la faveur d’une vaste opération militaire qui a eu
lieu en septembre 1997. Selon des informations sécuritaires, on indique que,
depuis cette date, les localités des Eucalyptus, de Baraki et de Sidi Moussa
n’ont pas connu d’action terroriste majeure. L’accalmie a donné lieu à une
trêve durable consolidée par le démantèlement de l’antenne de l’AIS à
Larbâa,
après la reddition de son chef, Mustapha Kertali. Quant au GIA, depuis
l’élimination de son chef sanguinaire, le tristement célèbre Antar
Zouabri,
en février 2002, à Boufarik, il n’a plus fait parler de lui.
Bentalha : révolte du gaz et de l’électricté
Se trouvant à l’entrée du sud-est de la capitale, Baraki est considérée
comme l’antenne administrative la plus importante de la région. On tente de
coller à la ville le cachet d’une localité qui bouge sur tous les plans.
Identique aux Eucalyptus, sa structure architecturale explique les
conditions dans lesquelles a évolué la ville. A la cité 2004 Logements, le
nombre des vols est croissant. Le phénomène, dit-on, a pris des proportions
alarmantes. “Il y a des tentatives d’organisation de bandes criminelles qui
sont vite anéanties”, dira un policier. Depuis quelques années, le nombre de
la population a presque doublé. Pour la seule commune de Baraki, nous avons
recensé 140.000 habitants. La ville a aussi accueilli de nombreuses familles
venues d’autres wilayas, ce qui a eu pour effet d’accentuer la dégradation
du cadre de vie”, ajoute-t-on. “Ils sont venus même de Sidi Moussa et de
Bentalha pour s’installer à Baraki. Vous allez me dire pourquoi cet exode de
quelques kilomètres. Du fait, tout simplement, du non-raccordement de ces
localités au réseau de gaz de ville, contrairement à Baraki”, ajoute notre
source. En effet, la ville de Bentalha, bourgade sortie de l'anonymat pour
avoir été le théâtre d'un sanglant massacre perpétré par les terroristes en
1997, vit une situation sociale des plus critiques. Pour preuve, le 29
janvier dernier, les citoyens ont bloqué les principaux axes routiers afin
de manifester leur colère. Ils ont dénoncé les multiples coupures
d'électricité mais aussi le non-raccordement au gaz de ville. “En cette
période de froid glacial, des centaines de familles souffrent de
l'inexistence du réseau de gaz de ville et du manque de gaz butane. La
situation est telle, qu’on évite de soulever le problème de la détérioration
des routes. Nous avons fait face aux terroristes durant plus de dix années
et voilà dans quelle situation nous nous retrouvons. Nos enfants font face
au chômage, à la malvie et à divers problèmes. Et c'est à cause de ces
problèmes sociaux que la criminalité connaît une hausse dangereuse”,
reconnaît un père de famille rencontré pas très loin de Haï Djillali. En
effet, au niveau du lieudit “Carrefour des quatre chemins”, soit à l’entrée
du centre-ville de Bentalha, “la détérioration du réseau routier explique à
elle seule la dégradation sociale dans laquelle se trouve aujourd’hui la
localité de Bentalha”, témoigne un habitant du quartier en montrant du doigt
les routes impraticables, les amas d'ordures et les nids-de-poule. En cette
journée de samedi 3 février, les rues de Bentalha sont inondées d'eau de
pluie. Un décor qui rappelle celui qu’a connu cette localité durant les
années 90.
A. B.
La délinquance en progression en 2005
La daïra de Baraki, constituée des communes des Eucalyptus, Baraki et
Sidi Moussa dispose de huit sûretés urbaines et trois unités de la Brigade
mobile de police judiciaire (BMPJ). Des brigades de Gendarmerie nationale
sont également signalées dans cette partie du sud-est algérois. Toutefois,
on laisse croire que malgré cette présence significative des structures
sécuritaires, ces dernières, dit-on, sont insuffisantes par rapport à la
densité humaine et aux transformations sociales que connaissent ces
localités. D’ailleurs, des statistiques rendues publiques par la Sûreté de
wilaya d’Alger font état de l’enregistrement de 1 350 affaires pour la seule
année 2005. Des affaires liées à la petite délinquance sous toutes ses
formes, dont notamment celles liées aux atteintes des biens, aux mœurs et
aux personnes. Selon la même source, la moyenne d’âge des personnes
impliquées dans ces affaires varie entre 25 et 30 ans. A. B. youcefabder@hotmail.com
Nombre de lectures : 3408
|