
Le Soir Retraite : LES DROITS TOUJOURS IGNORES DES ANCIENS COMBATTANTS ÉTRANGERS DE L’ARMÉE FRANÇAISE Un énorme déni de justice qu'il est urgent de réparer
Les anciens combattants étrangers de l’armée française (principalement
ceux qui ont fait l’une des deux guerres mondiales, parfois les deux), dont
des dizaines de milliers d’Algériens, ont subi la cristallisation de leur
pension depuis 1960, ce qui a été une des plus grandes injustices commis par
le pays qu’ils ont servi en tant qu’anciens colonisés.
Un début de
réparation a eu lieu en 2001 — suite à l’action d’un ancien combattant
sénégalais auprès du Conseil d’Etat en France. Mais le gouvernement français
a vidé cette décristallisation de sa substance, en accordant des réparations
insignifiantes et en provoquant de nouvelles injustices. Dans le quotidien
français Libération — édition du 27 janvier 2006 —, l’architecte Roland
Castro (*) a publié un appel pour que justice soit enfin rendue au profit de
ces anciens et de leurs familles, appel intitulé “Victimes de pensions
inégalitaires, les anciens combattants des ex-colonies méritent
réparation/La France a la mémoire qui flanche”. Nous publions ci-dessous cet
article.
“Un amendement, voté à la hâte, gauche et droite confondues, bientôt
“effacé”, dit-on, mais voilà la bataille pour la mémoire relancée ; dans
l'acharnée concurrence mémorielle, où chacun y va de son drame fondateur.
Indigènes de la République ou nostalgiques de la colonie, chacun renforce
son identité contre l'autre. La mémoire hémiplégique est une tradition
respectée et la concurrence victimaire fait rage. Il faut sur ces questions
qu'un pays arrive à partager une mémoire et il n'est pas obligé de laisser
ce travail aux historiens qui peuvent aussi faire de l'histoire un lieu
sanctuaire la propriété des spécialistes ; un peu comme si on laissait la
guerre aux militaires et la ville aux architectes. Tout cela demande du
temps, du travail démocratique partagé, de l'apaisement. En attendant, on
pourrait prendre une mesure de réparation qui aurait l'adhésion de tous,
mesure concernant la cristallisation des pensions d'anciens combattants. Il
n'y a pas beaucoup de mots pour qualifier cette histoire ; le mot scandale
est banal, trop politique, dans un roman on dirait sordide, devant sa glace
on dirait la honte, cyniquement, objectivement, sans un gramme d'affect, on
dirait “ils sont fous” ; les comptables de l'argent public sont fous ; en
fait, il suffit d'être profondément raciste. Bref, il faut dire scandaleux,
sordide, honteux, absurde, raciste, le traitement de la question des
pensions des anciens combattants des ex-colonies. Voilà des hommes qui ont
combattu pour la France (dans des combats parfois douteux, ce n'est pas le
sujet) au nom de la France ; certains d'entre eux y ont perdu des pans de
leur intégrité physique, ils leur arrivent d'avoir été décorés ; ils ont
fait la même chose que leurs camarades français. Le jour où leur pays
devient indépendant, leurs pensions ne sont pas les mêmes : - deux fois
moins s'ils sont Sénégalais ;- quatre fois moins s'ils sont Camerounais ; -
douze fois moins s'ils sont Cambodgiens.
Un scandale sordide, honteux, absurde et raciste
N'allons pas dans le détail technique, leurs pensions ont été
cristallisées, puis décristallisées partiellement (indexées sur le niveau de
vie de leurs pays). Le Conseil d'Etat (arrêt Diop du 30 novembre 2001) a
tranché. Les deux derniers gouvernements (Jospin, Raffarin) n'ont rien fait.
Ajoutons qu'ils ont une carte de séjour en France, ce qui fait qu'on en
trouvera ( Libération du 22 décembre 2005 : “Triste sort d'anciens
combattants marocains”, de Michel Séonnet) dans des foyers Sonacotra
allocataires du RMI dont ils envoient une partie à leur famille. Ça se passe
dans la France que nous aimons, la France qui fait signe et sens pour le
monde entier. C'est une vieille histoire qui se poursuit, même les plus
beaux moments de la Libération sont gâchés par l'ostracisme dont furent
victimes tirailleurs et tabors. Au moment où le travail sur la mémoire prend
des formes hémiplégiques et devient un enjeu politique, l'occasion de
construire de la politique ethnique pour certains, ce scandale, sordide,
honteux, absurde, raciste se poursuit... Il est nécessaire de prendre une
mesure de réparation, simple, immédiate pour ces personnes, avec attribution
de la nationalité française. Elle pourrait être annoncée à Paris et à Dakar
simultanément. Pour cette réparation, il n'y a pas de raison d'attendre
2007. J'ai écrit à la représentation nationale pour qu'elle prenne à
l'unanimité, sans barguigner, cette mesure de justice, d'apaisement. A
partir de là on va pouvoir causer d'histoire un peu plus sereinement.”
(*) Roland Castro architecte urbaniste, président du Mouvement de l'utopie
concrète.
|