Actualités : Nouvelle
Quelle réparation ?
Par Leïla Aslaoui


Aux cinq Algériens, d’El Biar détenus en 1978 pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Acquittés en 1984 après avoir purgé sept années de préventive.

Impossible de mettre les pieds à terre ce matin. Une énième crise de polyarthrite me contraint à garder le lit. J’ai mal partout, mal à hurler, mal à me cogner la tête contre un mur. J’ai l’impression que le traitement médicamenteux auquel je suis astreint depuis de nombreuses années est devenu inutile. Je souffre de nuit comme de jour, comme si mes articulations endommagées, voulaient que je me souvienne du ciment froid, de la paillasse pleine de puces et de punaises, de mes mains gelées. Comme chaque jour, Yasmina mon épouse, m’a aidé à faire ma toilette, à prendre mes deux tasses de café noir. Mes fils, mes brus et leurs enfants sont venus s’enquérir de ma santé. Leur sempiternelle question : “Comment te sens-tu aujourd’hui ?” m’agace, parce qu’ils savent que la réponse est toujours ou presque toujours la même. Je parviens néanmoins à dissimuler mon irritation car sans leur présence et leur soutien que serai-je devenu ? Pauvre Yasmina ! Dévouée, patiente, a-t-elle seulement pensé, ne serait-ce qu’un instant, un court instant, qu’elle aurait pu avoir un autre destin ? Lorsque je l’ai épousée elle avait vingt ans. Elle s’est occupée seule de nos enfants, de mes parents. Son courage et sa résistance suscitaient l’admiration de mes proches et de nos voisins d’immeuble Voilée à treize ans, elle n’avait pas été confrontée à la rue. Soudain, elle se mit à courir d’une administration à une autre, à accompagner nos enfants à l’école, les dédales du Palais de justice n’avaient plus aucun secret pour elle. Au fil des ans elle se familiarisa avec la procédure. Lorsque rongé par la jalousie, je lui reprochais ses sorties, elle répondait doucement : “Najib sois raisonnable, c’est l’injustice des hommes qui m’a fait connaître la rue. Comment les combattre autrement ?” Je savais qu’elle avait mille fois raison. Mais dans ma famille ce sont les hommes qui sont dehors, les femmes sont nées pour rester à la maison. Du moins, c’était ce que je croyais avant … Elle ne se plaint jamais ma Yasmina. Nos enfants ont étudié, réussi grâce à elle. A présent ce sont des adultes. Ont-ils grandi trop vite ? Ai-je vieilli prématurément ? Yasmina est toujours aussi belle. J’allume la télévision. Quelle délicieuse compagne celle-là ! Surtout pour ceux comme moi, qui ne peuvent connaître les joies de la lecture. Je me plonge dans le petit écran jusqu’à l’overdose. Que pourrai-je faire d’autre à présent que je ne peux plus travailler ? Lorsqu’une de mes petitesfilles vient m’annoncer que Fethi souhaiterait me voir, j’ai hâte de le voir gravir les marches d’escalier qui mènent à ma chambre. Je regrette de ne plus pouvoir l’accueillir. Cela fait quelques mois que nous ne nous sommes pas revus et ses visites me manquaient. Fethi est mon ami. Mon unique ami. Mon ami d’infortune, devrais-je dire. En vérité, nous n’étions pas destinés à nous rencontrer. Lui, brillant P.-D G d’une entreprise publique importante, moi, modeste chauffeur de taxi après avoir été maçon —, mon véritable métier — lui, économiste et matheux hors pair, moi, avec mes quelques souvenirs d’écolier du primaire. C’est en prison que nous nous sommes connus et aujourd’hui nous sommes tous deux chômeurs, mais pas pour les mêmes raisons. Lui a choisi d’être un retraité. La dernière fois que nous nous étions revus, je lui ai reproché de ne plus vouloir mettre ses compétences d’excellent gestionnaire au service du pays. “Ce pays n’est pas leur propriété. Il t’apartient aussi”, lui aije dit. - Najib mon ami ce sont des slogans, de simples slogans. Nous avons besoin de cette terre pour survivre. Elle n’a guère besoin de nous. Elle nous harcèle, nous broie et finit par nous tuer. L’Algérie est une mère qui croque ses meilleurs enfants”, m’a-t-il répondu. Fethi est de bonne compagnie et sa présence m’apporte un grand réconfort. Son humour et sa manière de tourner toute chose en dérision me font oublier pour quelques heures mes douleurs. Il s’empare de la télécommande et me dit : “Saistu qu’en ce moment sont diffusés en direct des témoignages de personnes acquittées dans un procès qui a fait beaucoup de bruit en France, “le procès d’Outreau” (1) ? Je te conseille de suivre leurs auditions devant les parlementaires français”.
- Allons Fethi soit raisonnable ! Crois-tu que je sois capable de comprendre ce qui se dit ? Aurais-tu oublié que je suis analphabète ?
- Et toi mon ami, crois-tu qu’il faille être savant pour savoir ce que ressent celui ou celle qui a eu la malchance de croiser sur son chemin l’injustice avec un I lorsque toi-même tu as eu à l’affronter ? Le jour gravé dans ta mémoire, où ta vie a basculé en quelques secondes alors que tu pensais qu’il ressemblait à tous les autres ? Ecoute plutôt ! Ces pauvres gens ce sont toi, moi. Nous nous taisons tous deux et les yeux rivés sur l’écran nous écoutons. Sans doute ne suis-je pas en mesure de tout comprendre, mais en vérité Fethi a raison. Ces hommes, ces femmes qui disent qu’ils ont tout perdu, que leurs vies sont réduites en miettes, qu’ils ne pourront plus jamais oublier c’est moi, oui c’est bien cela, eux c’est moi et ils sont moi ; ils sont Fethi et tous ceux qui lui ressemblent. Leurs larmes, leur colère, leur haine sont miennes. Comment ai-je pu zapper cette chaîne ? Peut-être ne savais-je même pas qu’elle existait. Comme Fethi, comme moi, ils avaient des vies tranquilles, rangées et soudain tout a vacillé autour d’eux. Semblable à un séisme de forte intensité, la machine infernale a tout emporté sur son passage : leurs souvenirs, leurs familles, leur réputation, leur honneur, leur dignité. Comme Fethi … Comme moi … Durant de longues années mon ami se rendait à son bureau à sept heures trente et n’en ressortait qu’à vingt et une heures. Lorsqu’il quittait la maison le matin, ses enfants dormaient encore, lorsqu’il revenait le soir, ils s’étaient endormis. Ils ne les avait pas vu grandir et le temps qu’il aurait pu leur consacrer il préférait le garder pour l’entreprise. L’entreprise ! Sa vie, sa passion, ses convictions, son idéal. Lorsqu’il fut incarcéré et que nous devînmes amis, je compris rapidement que “son” entreprise était son autre enfant, peut-être son véritable amour. Son autre amour après sa famille. Un soir de l’année 1995, “l’unique” (2) annonça en grande fanfare son arrestation, avec d’autres collaborateurs. Pourquoi donc cette nouvelle au son des tambours et des fifres ? Allez savoir ! Durant quatre ans, quatre longues années il se battit contre un mur en béton. Il était accusé de détournements et le juge d’instruction lui avait confié que son dossier était vide puisqu’il n’y figurait aucune plainte. Courageux, stoïque même, il affrontait les refus de liberté provisoire justifiés par son juge par une circulaire ministérielle. On exigeait de lui qu’il se souvienne de tous ses actes de gestion mais il n’avait pas le droit de consulter son dossier. Et puis un soir d’hiver où il faisait particulièrement froid, Fethi et ses collaborateurs furent acquittés après quatre années de préventive. Aucune explication, aucune excuse. Il ignorait pour quelles raisons il avait été un jour emprisonné, il ne savait pas non plus pourquoi un autre jour on le libérait blanchi. La machine s’emballe, s’arrête l’on n’y peut rien. J’écoute le gardien de l’immeuble : “Le juge m’a dit j’ai trois ans pour instruire, vous aurez vingt ans pour réfléchir, aussi vaudrait-il mieux avouer”. C’est moi … oui je me souviens et n’ai rien oublié. Les policiers sont venus me chercher à dix-neuf heures. Le fourgon, les menottes, les insanités, les coups qui pleuvent.
- Ce n’est qu’un acompte. Au commissariat, tu avoueras en cinq minutes. D’ailleurs, tes complices nous ont tout raconté.
- Avouer quoi ? me risquais-je à demander. Un coup de pied au ventre fut la seule réponse à ma question. J’ai bien cru que mes tripes avaient explosé. La garde-à-vue, les geôles répugnantes de saleté. Le cauchemar ne fait que commencer. Je n’ai plus de montre, j’ai retiré ma ceinture et les lacets de mes chaussures. J’ai vidé mes poches. Je ne dors pas. Le ciment est glacial et les cafards me tiennent compagnie. J’ignore l’heure à laquelle deux policiers viennent me chercher. Je devine seulement que c’est la nuit. Dans une salle exiguë, mal éclairée, j’aperçois Saïd, Mohamed, Hamdane et Farid. Mes camarades d’enfance, de quartier. Analphabètes et modestes comme moi. Turbulents certes, mais aucunement des malfrats. Je les connais tous et n’ai jamais eu de problèmes avec l’un ou l’autre. Ils sont sérieusement amochés et profondément las. Pourquoi ont-ils cité mon nom ?
– Comment as-tu tué le vieux ?
– Quel vieux ? C’est quoi ce délire ? Coup de poing à la mâchoire.
– Tes complices ont tout dit. Tu n’as pas intérêt à nous mener en bateau. Gifles, coups de pied à nouveau. Je m’adresse à Saïd : “Que t’ai-je fait pour subir tes accusations” ? Il baisse la tête, je crois percevoir des larmes. Il répète qu’il s’est introduit le premier dans la villa de l’artiste peintre. L’idée de cambrioler et d’assassiner le pauvre homme était mienne. Je dis que le jour des faits, nous étions tous les cinq à Oran pour assister à un match de football important. Je me souviens avoir conservé mon billet de train. J’explique, je propose de présenter mon titre de transport. Ils sont sourds.
– Par où es-tu rentré ? Qui a mis à ta disposition le véhicule et le lieu d’hébergement ? Je refuse de répondre. Ils frappent à nouveau. De plus en plus nombreux, de plus en plus douloureux, les coups pleuvent. Au ventre, dans le dos, au visage. J’avais vingt-cinq ans, un métier, une femme, bientôt un enfant et j’étais heureux. Le monde entier m’appartenait. Je ne savais même pas où se situait le domicile de l’artiste peintre mais je n’en pouvais plus. Il fallait que cessent les coups et la torture. J’appris par cœur le scénario qu’ils m’avaient écrit. Je reconnaissais qu’un soir de l’année 1975 l’idée d’assassiner un artiste peintre mondialement connu, et son épouse pour les cambrioler était mon idée à moi. Puis je distribuais un rôle précis à chacun de mes complices puisque j’étais le cerveau : Saïd m’avait aidé à exécuter les victimes, Mohamed nous avait fourni le véhicule, Hamdane était le receleur et Farid nous hébergea dans le garage de son père. C’était leur histoire, je n’avais qu’à bien l’assimiler et à la réciter. Ce n’est pas sorcier tout de même ! Tout autre analphabète aurait subi avec succès ce test d’intelligence. – Voyou, S... un artiste mondialement connu. Et sa femme, hein dis, que vous a-t-elle fait ? Tu vas répondre S... ? Des coups encore. Au moment de signer les procès-verbaux d’audition, Saïd et moi nous regardâmes. Ce qui nous peina par-dessus tout c’était d’être accusés d’avoir attenté à la vie de vieilles personnes. Notre code d’honneur en prenait un sacré coup. Dans notre quartier les délinquants les plus endurcis nous craignaient, car ils savaient qu’il leur était interdit de toucher aux vieux, aux femmes et aux enfants. Quiconque transgressait “notre foi” s’en mordait les doigts. Lorsque je quittais le commissariat, je respirais et me disais que le cauchemar allait prendre fin. Le juge d’instruction allait nous libérer puisqu’il s’agissait d’une cabale. Lui, me parlera, me disais-je comme l’on se doit de s’adresser à un être humain. Lui comprendra. La première fois je l’ai vu cinq minutes. Il ne m’a pas dit que j’avais droit d’être assisté d’un avocat. J’en voulais d’abord à “mes complices”, puis j’ai compris que nous étions embarqués dans le même bateau. Il fallait des coupables pour clore le dossier. Cela est excellent pour les statistiques et le rendement. Celui-ci ouvre les portes aux promotions. Pourquoi nous avoir choisis à nous ? Jusqu’au jour d’aujourd’hui je ne connais pas la réponse. Il fallait des acteurs, nous fûmes retenus pour le casting et nous étions déjà condamnés à la peine capitale. Puis nous avons connu les interdictions : paniers interdits. Visites interdites. Nous eûmes droit à l’isolement et aux psychotropes. La seconde fois j’ai vu le juge dix minutes à peine. Mon avocat évoqua le billet de train que j’étais en mesure d’exhiber. Cela n’intéressait nullement le juge. Mon affaire ou plutôt “nôtre” affaire était celle du siècle. Saïd et les autres dirent que leurs aveux leur avaient été extorqués par les policiers. Le juge ne les écoutait pas, ne les entendait pas. Les témoins à décharge dont nos avocats souhaitaient l’audition ne furent pas convoqués. L’énigme de la porte d’entrée du domicile des victimes fermée de l’intérieur ne fut jamais élucidée. La page du “pari turf” retrouvée dans le jardin, à une époque où la presse étrangère ne pénétrait pas dans notre pays fut emportée par le vent, alors qu’elle était une pièce importante du dossier. Qui, en effet aurait pu être détenteur du pari-turf ? Certainement pas nous. Rien, absolument rien n’avait disparu du domicile de l’artiste. Ses tableaux, ses miniatures, les objets de valeur n’avaient pas été dérobés. C’est en prison que je ressentis les premières douleurs aux articulations. Aucun soin ne me fut prodigué. Nous passâmes de très longues années en prison et un jour d’avril nous fûmes tous les cinq acquittés. Dame Justice ne nous présenta aucune excuse et n’exprima aucun regret. Ce n’est pas son rôle. Ma colère est intacte. Ma haine aussi. Je regarde mon corps quasiment impotent. Comment pardonner ? Je regarde Fethi. Son regard est triste. Il est éteint. Il a raison : ils l’ont tué. Je n’en peux plus. Je ne veux plus écouter.
– Fethi, pardonne-moi de ne pas poursuivre, mais cela me fait plus de mal que de bien. J’ai l’impression de revivre mon cauchemar. Regarde ce qu’ils ont fait de nous. Crois-tu qu’en écoutant d’autres acquittés, on puisse guérir ?
– Je ne te parle pas de guérison. Je voulais juste te dire que nous ne pourrons jamais parler de nos souffrances et de l’injustice que nous avons subies par la faute des hommes. La loi te dit que la détention provisoire est exceptionnelle. Toi et tes camarades êtes restés en préventive presque dix ans. Mes collaborateurs et moi avons passé quatre années en prison. Peut-être qu’en écoutant les acquittés d’Outreau, je recherche inconsciemment une réparation ? Une thérapie ? Quelle réparation Fethi ? Dans mon affaire, on ne sait toujours pas qui a torturé et assassiné l’artiste peintre, son épouse et pourquoi ? Leurs tueurs sont-ils vivants,sont-ils morts ? Pourquoi ai-je été choisi pour payer à leur place ? Pourquoi devais-tu payer pour des faits que tu n’as pas commis ? Pourquoi une de tes collaboratrices est-elle morte avant d’avoir la joie de savoir qu’elle était acquittée ? Pourquoi ... Pourquoi ? Beaucoup de questions et aucune réponse.
– Sais-tu Najib ce que nous aurions dû dire à ton juge et au mien ? Il esquisse un sourire en coin. Nous aurions dû lui dire :
– Monsieur le juge d’instruction, rapportez la preuve que nous n’avons rien fait car nous, nous ne pouvons pas vous prouver notre innocence puisque vous avez besoin de coupables”. Nous rions, puis je vois son visage s’assombrir.
– J’ignore mon ami, si je revis ou si je survis. La prison, vois-tu Najib, ne se raconte pas. Elle se vit. Seuls les vrais coupables peuvent s’en accommoder. Tu as raison, il ne sert à rien de se faire du mal. L’acquittement te procure le bonheur de sortir la tête haute du cachot, mais comment oublier et pardonner les énormes dégâts et les blessures indélébiles ?
Je lui dis que je refuse d’oublier et de pardonner. Ma seule réparation serait de savoir qui était l’assassin (ou les) de l’artiste peintre et de son épouse. Mais cela est une autre histoire qui me dépasse. Nous éteignons le téléviseur et préférons discuter car de réparation il n’y en aura point. Fethi et moi savons par contre que derrière les murs de la prison, le temps est long comme si les heures, les minutes et les secondes ne tournent pas. Fière et hautaine, Dame Justice passe son chemin.
L. A.

(1) Affaire mettant en cause des personnes accusées de pédophilie, de viols sur enfants. 13 accusés ont été acquittés. L’Assemblée nationale française a constitué une commission pour entendre leurs témoignages, auditionna leurs avocats et le juge qui a eu en charge l’instruction du dossier (8 février 2006). L’objectif étant de savoir où se situent les dysfonctionnements et comment y remédier ?
(2) Entreprise nationale de télévision

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