Panorama : LETTRE DE PROVINCE
QSSL et le débat caricatural
Par Boubakeur Hamidechi


Pourquoi les musulmans en général ont-ils tendance à s’émouvoir violemment, chaque fois que l’on brocarde ou caricature leur foi ? Seraient-ils les seuls dépositaires du sens sacré au point de guerroyer à mort pour le défendre ? Chrétiens, juifs, bouddhistes ou même animistes cultivant le vaudou, n’ont-ils pas connu avant eux les avanies des libres-penseurs qui, pour blasphémer intelligemment, se sont amusés à discréditer ces prophéties et croyances fondatrices afin d’imposer la dictature de la raison ?

A leur tour, ne diront-ils pas des musulmans qu’ils sont non seulement déraisonnablement archaïques mais traînent en plus un déficit de distanciation avec eux-mêmes au point de manquer d’humour ? Autrement dit, qu’ils ont une inaptitude à s’admettre par leur différence et nullement plus qualifiés que quiconque pour “sauver” l’humanité. L’universalité de l’islam, en tant que civilisation, signifie, moins un monopole sur la vérité — fût-elle révélée — que le partage de celle-ci avec les autres cultures et cultes. C’est cette perte de la relativité de toute foi qui serait à l’origine de l’immense malentendu qui l’oppose au versant judéochrétien. Une “mutilation du regard” sur soi-même qui vient s’ajouter au notoire sous-développement social qui caractérise cet espace. Cela étant dit à sa charge, posons maintenant une question différente aux Occidentaux qui, au nom de la sacralité de la liberté, saccagent ponctuellement les symboles identitaires de “l’Autre”. Au nom de quelle valeur humaniste peut-on se prévaloir pour tourner en dérision des croyances fussent-elles celles des bougres de tous les “mahométans” qui sont au nombre de un milliard ? L’amalgame et le mépris ne sont-ils pas dangereusement préjudiciables pour les credo de la laïcité elle-même auxquels il est fait sans cesse référence ? Croyant ou pas, “l’Autre”, ce vis-à-vis fondamentalement différent, se sent offensé, diffamé, blessé toutes les fois que l’on s’attaque à ses racines. Et ce n’est pas tant de blasphémer à vil prix ( Charlie Hebdo coûte 2 euros) qui nourrit son ressentiment et sa colère que le fait que l’on qualifie son humus spirituel de mauvaise herbe. Ainsi, si les musulmans sont des “c…”, selon le mot de trop du dessinateur Siné, la “connerie” elle n’a-t-elle pas été inventée par des caricaturistes de son acabit ? En vérité, l’Occident des cathédrales et de l’héritage gréco-romain a d’abord un problème avec lui-même et qu’il s’affaire, depuis quelques décennies, à le transférer sur les autres. Ce sont ses certitudes établies depuis un siècle (la loi de 1905 séparant l’Eglise de l’Etat) qu’il s’acharne maladroitement de préserver contre la montée en puissance d’un certain communautarisme religieux. Sauf qu’il opère de la plus détestable des manières. Déjà en 1988, lors de l’affaire des Versets sataniques de Salman Rushdie, il avait orchestré une campagne inique contre l’islam et laissa croire que dans tout musulman sommeillait un ayatollah sectaire. Aujourd’hui, il fait pire puisque il accrédite le préjugé le plus indigne qui consiste à faire dire que derrière chaque musulman se cache un terroriste. A l’époque de la fameuse fetwa, les quelques plumes intellectuelles qui osèrent s’inscrire en faux contre de tels raccourcis furent violemment fustigées. Aujourd’hui encore l’on réactualise les mêmes poncifs assassins que l’on retrouve dans la bouche de certains écrivains médiatiques (2). Au temps des Versets sataniques, un homme politique crut subtil d’expliquer la contestation du livre par un parallèle quasi raciste en décrétant que “la culture blanche de souche (..) trouve horrible qu’on brûle un livre en public et celle des musulmans, qui ne comprennent pas qu’une société tolérante autorise le blasphème”. Ce jugement de valeur qui a le mérite de la clarté postule, à ce jour encore, que seule la “culture blanche” détient le sens de l’histoire universelle et que c’est aux autres de se poser les questions du juste rapport avec elle. Comme on peut aisément le deviner, la surmédiatisation des ratures danoises s’inspire du même a priori. Même quand celui-ci est formulé avec la précaution de l’euphémisme (“choc entre modernité et tradition”), il poursuit la même logique : celle qui disqualifie la colère de l’un et justifie l’expression “artistique” de l’autre. A nouveau, le débat est sciemment vidé de la problématique de l’éthique et en est réduit à ne traiter que de la question de la liberté d’expression. Sous-entendues notre intolérance chronique et nos insuffisances démocratiques. Ainsi, quand des hommes politiques français persiflent sur le sujet et déclament en chœur qu’ils préfèrent “un excès de caricatures à un excès de dictature” (3), l’on aura compris qu’il est difficile de les amener sur le terrain morale. Or qui, au cœur de cette polémique caricaturale, leur relira une des réflexions les plus pénétrantes sur la question et qui date de 16 ans ? C’est à la revue Esprit de mai 1989 qu’on la doit. Elle fut publiée au moment où les Versets célèbres faisaient des “Unes” de la presse l’exutoire des pires insultes. “… Rien ne justifie les tentations faites pour écarter de l’espace public, hors des procédures de droit prévues ce qui est perçu comme un blasphème, une diffamation, une atteinte aux convictions légitimes d’un groupe”, rappelait l’auteur de ce texte intitulé opportunément “Premières leçons”. Plus loin, il réexaminera ce qu’il est convenu d’appeler “principes de modernité et de liberté” et la propension à les sacraliser. Il mettra en garde contre tout excès de ce genre et conseille la retenue et la prudence. En somme, pour lui, le très libertaire slogan “il est interdit d’interdire” contient trop de risque et n’est pas exempt de dérive. “... Beaucoup de croyants, écrit-il, ne refusent nullement la liberté d’expression, mais ils condamnent les excès et les abus de cette liberté. Ils revendiquent pour leurs propres valeurs le respect qu’ils portent à celles d’autrui. Il est vrai qu’il y a une réelle difficulté d’appréciation de “l’abus” dans le domaine religieux et dans d’autres… Où commence et où finit “tout ce qui ne nuit pas à autrui”, “les actions nuisibles à la société” ? C’est bien difficile à dire…” Malgré l’embarras de toutes ces questions, il reste que le débat, à travers ce texte, était convenablement circonscrit. Hélas, la presse française à laquelle il s’adressait fit peu cas et cette batterie de formulations toujours actuelles. On en a encore les preuves ces derniers jours à travers les choix éditoriaux de certains journaux. Expliquons-nous : que le trait des dessinateurs croque la bouille de Ben Laden, Zawahiri et même la “racaille” officielle de tous les Mohamed des banlieues, qui le leur reprocheraient ? Mais, dès l’instant où cet exercice profane transgresse une certaine pudeur, il devient profanateur. Au-delà du tabou consubstantiel à l’interdit de la représentation, Mahomet ou bien le Christ ou Moise et Abraham incarnent autant de spiritualités que l’on se doit de soustraire à la dérision sous peine de choquer. Libre à tous les libres-penseurs de réfuter tous ces mystiques et de les considérer comme autant de mystifications préjudiciables à la rationalité, cependant il est inconcevable qu’ils s’autorisent un quelconque magistère dans ce sens au risque d’offenser ceux qui ne sont pas de leur bord. En la matière, ne faut-il pas se garder de la tentation caricaturale de croquer les prophètes sous peine de réveiller tous les diables. Au nom de la liberté de dire, sait-on jusqu’où l’on peut aller… Trop loin ? Même quand on a avec soi la loi et le droit la conscience devrait, dans certaines circonstances, brider certaines inclinations. Les France Soir, Charlie Hebdo et le toutim médiatique sont assurément de mauvaise foi lorsqu’ils organisent tout ce tapage rémunérateur au nom de leur attachement à une liberté menacée. Par qui ? Par leur dépassement dans l’outrance, ils ne valent guère mieux que les mollahs qui délivrent des fetwas. Tant il est vrai que lorsque l’insulte est au bout du crayon, il est difficile de se prévaloir de l’éthique de la profession. L’irrévérence journalistique finit là où commence les spiritualités sacrées. Et Mahomet en est une d’elles. Triste Occident et infâmes publications.
B. H.

(1) Dans l’émission “C dans l’air” de Calvi sur la 5e, Siné a tenu ce propos le mercredi 9 février.
(2) Dans la même émission, l’écrivain Max Gallo était étonnement agressif et méprisable par sa méconnaissance crasse de l’islam.
(3) C’est une des perles de Sarkozy et Douste-Blazy tous deux grands ministres de la République française.

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