Panorama : ICI MIEUX QUE LÀ-BAS
La pizzeria chez Zoubir
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Madjid m'attend à la gare Matabiau de Toulouse. Sa barbe flotte comme une oriflamme sur son menton. Comme autrefois, on entre très vite dans le vif du sujet. Mais c'est quoi, le sujet ? D'abord, il faut régler les problèmes techniques concernant la causerie sur “Kabylie Story” pour laquelle je suis là. Ça doit se passer dans la pizzeria que Zoubir, un ami de Médéa, a ouverte place Belfort. Ensuite, on zappe sur l'actualité.
L'histoire des caricatures danoises bat son plein. Les journaux en bruissent, les rues arabes en explosent, les listes de diffusion du web en sont saturées. Les réflexions sur la représentation en islam, sur la manipulation du sentiment religieux, sur la liberté de la presse, sur la provocation que constitue la publication de ces caricatures font florès. On passe tout cela rapidement en revue. Madjid s'exprime, comme d'habitude, avec autant de lucidité que de passion. Il interroge les faits depuis le début pour conclure à une provocation en bonne et due forme de l'extrême droite danoise. Ce qui n'est pas faux, bien sûr. Pour ma part, je voudrais éviter la logique d'appartenance qui renvoie à être pour la liberté d'expression, supporter de l'Occident, ou pour la dignité des musulmans, c'est-à-dire partager au bas mot le rejet de ces caricatures. Le débat est complexe mais révélateur d'une disjonction. Pour une catégorie de gens, issus de pays comme le nôtre, où l'islam est totalisant, un raccourci s'impose comme un poncif. L'islam étant la croyance du peuple, elle se confond avec lui. Défendre la liberté d'expression, dans ce débat sur les caricatures, c'est évidemment se ranger du côté des “oppresseurs” occidentaux, des sionistes, des racistes. A l'inverse, partager l'hystérie de la rue arabe, rendre coup pour coup à cet Occident qui est forcément globalement hostile et qui trace une géométrie variable de la liberté d'expression, c'est refuser ce dialogue qui gêne les extrémités. Pas facile, tout ça. Il y a assurément un travail à faire sur soi. C'est valable pour nous tous. Pour beaucoup d'entre nous. Madjid, lui, multiplie les interrogations, habité par le doute. C'est la clé même de la réflexion. Dans le train pour Toulouse, je lisais la biographie que le jeune romancier libanais Alexandre Najjar a consacrée à son aîné lumineux, Khalil Gibran. Depuis sa parution en 1923, le Prophète, écrit en anglais par un jeune artiste libanais arabophone, traduit en quarante langues, était vendu en 1996, et seulement aux Etats-Unis, à 9 millions d'exemplaires. Gibran a été adopté comme l'apôtre de la paix par les mouvements estudiantins des années 1960. En 1906, il publie en arabe les Nymphes des Vallées, un recueil de contes allégoriques. L'ouvrage est mal reçu, “en Syrie, où le peuple me qualifie d'impie” et “en Egypte, où les hommes de lettres me dénigrent. Gibran explique pourquoi il abhorre “les traditions léguées aux générations futures”. Il dit : “C'est le fruit de mon amour pour le sentiment spirituel et sacré qui devrait être la source de toute loi ici-bas, car elle est le reflet de Dieu en l'homme. Je sens qu'il y'a une grande puissance dans la profondeur de mon cœur qui veut se révéler, et elle se manifestera avec le temps si telle est la volonté du Ciel.” Cette foi en l'intelligence de l'homme, surtout dans son rapport à Dieu, est bien venue en ces temps où les couteaux des guerres religieuses et idéologiques s'aiguisent. Et, comme dans toutes les guerres marquées par la foi, religieuse ou idéologique, chaque protagoniste est mû par la détention de la vérité. La petite salle à l'étage de la pizzeria va bientôt se chauffer de nos paroles. J'essaye de raconter pourquoi et comment j'ai entrepris cette série de reportages. Georges Rivière modère un échange qui va parfois dans les grandes largeurs. On parle bien sûr de la Kabylie et plus on évite la politique, davantage elle s'impose. Le point de vue, que j'ai souvent entendu ailleurs, selon lequel seule une sorte d'unanimisme kabyle peut procurer de la pugnacité à la Kabylie, revient souvent ce soir. Je reste, pour ma part, avec ces œillères : en Kabylie, comme partout ailleurs, mieux vaut le pluralisme dans la pensée — même s'il conduit au conflit — à un unanimisme factice qui, lui, mène inévitablement à la pensée unique. Trois longues heures durant, on refait le monde, ce qui révèle le besoin de débattre. C'est dans une nuit fraîche que nous nous quittons, avec la promesse de retrouvailles. Toutes ces discussions continuent à sonner dans ma tête sur le chemin du retour. A quelque chose malheur est bon, on n'aurait jamais échangé avec une telle liberté il y a trente ans. La Kabylie, l'islam, les idéologies constituent ce questionnement que nous portons dans l'exil comme une nationalité idéelle. Nous appartenons à des questions et à des blessures. Pour avoir un point moins mal, on cherche à avoir raison, à se dire que c'est l'autre qui s'est trompé, que tout cela était prévisible. Comme tout le monde, je suis submergé de mails, dont beaucoup ont un rapport avec les caricatures. Et voilà qu'un matin, je tombe sur cette info qui confirme la manipulation de la colère des musulmans, constat qui n'absout pas la manipulation adverse. Le 17 octobre 2005, en plein Ramadhan, un journal égyptien, El Fadjar, a repris les caricatures danoises, dont une à la “une”. Cela n'avait suscité aucune réaction. C'est sans doute parce que le plan n'était pas encore au point. Au fond, ces malaises, — ce malaise — ont été formulés il y a bien longtemps par Madjid qui se demandait, pour nous tous, “par quelle main retenir le vent”
A. M.

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