Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Syndicalisme d’opérette sur fond d’histoire
Par Boubakeur Hamidechi


Trop de solennité dans une célébration cache à l’évidence un malaise. Le travestissement d’une réalité peu valorisante et difficile à assumer explique en grande partie pourquoi l’on a recours aux flonflons et à l’échange de discours compassés. Un tel déploiement de faste jurant avec le dénuement tragique des petites gens n’est-il pas une faute de goût pour l’UGTA ? Quand bien même l’événement serait exceptionnel, qui consacre l’âge canonique d’un syndicat, il y a malgré tout de l’indécence à jouer aux amphitryons, hôtes des puissants, au moment où le laminage du peuple travailleur est à son apogée.
Celui-ci aurait sûrement mieux apprécié que cet anniversaire fût placé sous le signe de la revendication et de la colère, au lieu d’apprendre que ses principaux “avocats” ne rechignent pas à goûter aux kermesses officielles et se pâmer de bonheur dans le clinquant des palais institutionnels. Mauvais procès, nous rétorquera- t-on et mauvaise foi de chroniqueur qui refuse de prendre la juste mesure de toute chose et replacer les initiatives dans le strict contexte qui les commande. Autant dire que l’on reprochera aux rabat-joie qui nous ressemblent, de vouloir confiner l’action syndicale dans un populisme improductif et interdire à tous les cols bleus de côtoyer, même par effraction, les puissants du régime. Or, c’est précisément cette “charité” de circonstance qui pose problème. Car elle exprime d’abord une dépendance cruelle, ensuite l’instrumentalisation de leur seul moyen de lutte par ceux qui dictent les politiques les plus anti-sociales qui soient. Un seul exemple suffit à souligner la caporalisation rampante du syndicat, celui d’une privatisation historique du pétrole qui s’est opérée avec sa bénédiction. N’était-ce pas qu’il y a un an, jour pour jour, que la loi Chakib Khelil est passée grâce à l’approbation de cette UGTA dont les dirigeants prétendaient qu’ils en avaient fait une lecture positive ? Comment dans ce cas continuer à s’auto-décerner des mérites de vigilance de classe là où il y a tromperie notoire ? De plus, comment peut-on se dédouaner sur chaque dossier, alors que l’on a hésité chaque fois à engager des batailles en s’abstenant de traduire l’inquiétude ouvrière en résistance ? Les syndicalistes aux commandes actuellement n’ignoraient pas que les concessions “tactiques” sont toujours un prélude aux grandes défaites. Et sur de nombreux sujets, ils n’ont pas cessé d’accumuler les déroutes. Convertis au réalisme économique, ils auraient, nous dit-on, été contraints d’accompagner le mouvement libéral avec pour seule préoccupation la préservation des droits sociaux ! Une curieuse vertu qui leur sert de feuille de vigne pour habiller une nudité. Car cette multitude de travailleurs en rade qui n’a plus d’emploi, de revenus ni de droits sociaux, est bien là pour témoigner du contraire. Ainsi, au lieu de s’échanger de vaniteuses distinctions qui ne feront d’eux que des militants d’opérette, ils auraient dû consacrer cette date festive à d’autres usages. Ouvrir, par exemple, un grand débat national sur le devenir du mouvement syndical afin d’esquisser des perspectives originales à partir de la relecture de cinquante ans d’histoire. Cela n’a pas eu lieu et c’est dommageable à plus d’un titre. D’abord, parce qu’il installe durablement le syndicalisme dans une relation d’allégeance à la sphère du pouvoir ; ensuite, il contribuera rapidement à le dépouiller de sa base sociale. A terme, le syndicalisme est condamné à disparaître faute de syndicalisation des travailleurs, déjà qu’il ne fonctionne que comme un décorum dans les mises en scène du régime. La tripartite, entre autres, est à elle seule un lieu géométrique où l’UGTA est moins un partenaire à part entière qu’un “trois quart” d’alibi pour faire passer les options de l’Etat. Sa marginalisation est abondamment illustrée au quotidien et dans les actes gouvernementaux. Ainsi, quand quelques ministres parmi les plus démagogues se vantent de créer des milliers d’emplois précaires, ils se font un point d’honneur d’ignorer ce “partenaire” que l’on n’associe jamais. De même quand des options plus lourdes imposent des dégraissages massifs dans les filières à privatiser, l’on ne prend jamais son avis. L’UGTA est devenue un syndic des faillites chargé d’assumer des dégâts. Sur le front des revendications ponctuelles des travailleurs, elle est de plus en plus absente. Totalement cannibalisée par les courants autonomes, elle voit passer le train de la contestation sans même s’émouvoir de sa propre inutilité. Grande scrutatrice des oracles du sommet, elle garde par contre les yeux fermés sur le carreau des usines et les portes des lycées. Et c’est dramatiquement à ce titre qu’elle est aujourd’hui célébrée bruyamment par le pouvoir et ignorée par le “vulgum pecus” en bleu de chauffe. Aux yeux de ce dernier, l’UGTA ne sert plus à grand-chose dès l’instant où il lui semble qu’elle s’est mise au service des politiques qui le desservent et pénalisent. Travailleurs précarisés par le CDD, chômeurs en fin de droits, retraités réduits à la mendicité, jeunes diplômes englués dans l’assistanat familial, fonctionnaires clochardisés, tous s’accordent sur le même constat. Cette “centrale-là” n’est même plus un mur des lamentations qui servait tout au moins à exorciser le désespoir. Les “chikayate” ne sont plus adressées à cette poste restante muette. Bien plus que le reproche de la compromission, ce qui nourrit en fait le ressentiment des couches sociales concernées, c’est son incapacité à se remettre en question. Jusqu’ici, l’agitation interne qui la traverse et la secoue n’a que de lointains rapports avec la problématique de fond, elle n’est qu’une querelle de sérail et de rapport de force entre clans. Tous les “que faire ?”, que décline la commission exécutive, interpellent exclusivement les intérêts étroits des uns et des autres. Jamais ils n’ont débouché sur une nouvelle ligne d’horizon destinée à clarifier ce syndicalisme bureaucratisé qui fait tant de tort à l’action syndicale dans son acception la plus large. Bien entendu, l’on ne manquera pas de contredire ces assertions en se prévalant de la prochaine tenue d’un congrès pour aborder ces thèmes re- fondateurs. La voilà, l’échappatoire classique, la fuite en avant qui autorise toutes les diversions. Et pour cause, les congrès ordinaires ne se tiennent que pour un seul ordre du jour : celui du renouvellement des mandats et la redistribution des privilèges. Qui veut-on tromper en affirmant le contraire ? Et pourquoi feigne-t-on d’ignorer que c’est seulement hors de ce cadre pollué par la course aux mandats que peut se déployer une réflexion solide sur le devenir ? Le secrétaire général pourra-t-il indiquer à l’opinion publique quand, depuis dix ans et deux mandats, il a pu imposer un débat sur le pluralisme syndical ? Dans les rares communiqués où cette question controversée était évoquée, elle se concluait par la stigmatisation des “promoteurs du travail fractionnel” (sic ! ) qui postulent à l’autonomie. En s’adossant au vieux dogme de la ligne unitaire, elle délivre des fetwas d’exclusion alors qu’il était attendu qu’elle se dote d’une doctrine syndicale rénovée. La démarche, ayant gardé des accents de pensée unique, elle est perçue par ses contradicteurs, que sont les autonomes, comme un fâcheux déficit d’adaptation aux réalités du combat syndical. Au nom du péril dans la diversité, elle invente des épouvantails pour se prémunir contre son propre affaiblissement. L’on peut déjà les entendre réfuter de tels réquisitoires et arguer qu’ils ont au moins le mérite de ne pas ébranler le socle fondateur et qu’ils ne sont pas des militants “déviants”. Mais les entendra-t-on admettre qu’ils sont depuis quelques années à la remorque du pouvoir et en total décalage avec les sollicitations sociales ? Contrairement à ce qui s’est écrit à son sujet, Sidi Saïd n’est pas l’héritier de Benhamouda et moins encore le dépositaire d’une “philosophie” syndicale qu’il s’efforce de fructifier. L’unitarisme que son prédécesseur incarna à son époque répondait à une réelle nécessité face au syndicalisme fascisant du SIT. A l’inverse, le monopole tatillon que revendique l’actuelle direction se justifie de moins en moins dès lors qu’elle a abandonné le terrain de la revendication. C’est donc son propre recul qui la disqualifie du rôle exclusif de représentants des travailleurs. Les autonomes et les coordinations qui lui contestent quelques parcelles n’ont pourtant jamais inscrit leur “présence” contre celle de l’UGTA, ils n’ont fait que suppléer à une dramatique vacance, tout en revendiquant une complémentarité. N’ont-ils pas à plusieurs reprises sollicité son soutien dans les conflits des enseignants et n’ont-ils pas reçu de cinglantes fins de non-recevoir ? En s’abstenant d’exercer sa part dans le combat syndical, elle a souvent fait la preuve qu’elle s’éloignait de la base réelle et se compromettait un peu plus avec le régime. Ayant plus d’une fois établi des cordons sanitaires pour briser des élans dans telle ou telle corporation, elle a fini par désespérer plus d’un secteur. A y regarder de plus près comment elle s’est empêtrée dans ses propres contradictions, pourquoi ne pas voir dans les excès d’éloges qui l’entourent une triste musique d’oraison funèbre ? Ce n’est pas un enterrement en grande pompe que l’on organisa au Palais des Nations, ce 23 février, mais ça y ressemble. Que les ors de la République aient pu flatter quelques ego, il n’en reste pas moins que cette quête de reconnaissance a pris des allures de trahison. Entre la grande maison de la place du 1er-Mai et les lambris des palais il y a autant de différences qu’entre un bleu de chauffe et un smoking de gala ! Tout est contenu dans ce distinguo. Pour avoir choisi de souffler 50 bougies en aristocratique compagnie, il est malvenu le lendemain de vouloir reprendre langue avec les naufragés qu’on prétend représenter. Ainsi, pour avoir décidé de ne pas célébrer la grande cause avec sa famille, il ne faut pas s’étonner que celle-ci vous répudie. Est-il encore possible de sauver l’UGTA ? Rien n’est plus hypothétique que cette insensée espérance.
B. H.

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