Panorama : ICI MIEUX LA-BAS
Beaucoup flouss hallal
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Les émeutes, ça assèche le palais. On boirait pour l'équivalent de la mer Rouge d'eau pétillante adoucie au sucre de la foi. Je connais un musulman qui aurait toutes les raisons de trinquer haut et fort à la santé des caricaturistes danois. Sans le vouloir, en commettant ces dessins forts de café, ils lui ont offert la pêche miraculeuse, la timbale, le pompon, le gros lot.

Ils l'ont guidé droit sur la cible. Ce genre de chance, ça arrive une à deux fois entre deux chocs des civilisations, lesquels chocs arrivent eux-mêmes souvent, mais sans les civilisations. Le bienheureux lauréat au concours des circonstances s'appelle Tawfik Mathlouthi. Il est à la tête de la Mecca Cola Beverage Company, créée en octobre 2002, qui produit cette marque de soda alternatif au nom sonnant comme un cocktail entre le sacré et le dollar : Mecca Cola. Surfant sur l'antiaméricanisme aggravé par les suites du 11 septembre, la boisson spirituelle marchait déjà pas mal. Pour que ça pétille un max, faut dire, le créateur avait mis le paquet. Les slogans tapent au plexus de l'amour propre : “Ne buvez pas idiot, buvez engagé.” La consommation de Mecca Cola apporte une bonne conscience imprescriptible et à moindres frais. Chaque fois que vous videz une canette, vous participez sans vous fatiguer au “djihad économique” contre les “impérialismes américain et sioniste”. Ne cherchez pas à lire la notice. Vous n'avez rien d'autre à faire qu'à déguster votre Mecca Cola. Pendant que les bulles grimpent dans la paille, votre djihad se télécharge. Vous pouvez continuer à siroter, nous nous occupons de tout. Le créateur a créé une fondation qui reçoit 20% des bénéfices de Mecca Cola décomposés de la sorte : 10% sont destinés à des “œuvres palestiniennes strictement humanitaires privilégiant l'enfance et le savoir” et les 10 % restants à des associations européennes “qui œuvrent pour la paix dans le monde et qui soutiennent la cause palestinienne”. Donc, le combat est là. On ne te dit pas où vont les 80% de bénéfices et qui font des patrons de Mecca des caisses aussi enregistreuses que d'autres caisses, sans distinction de couleur, de race ou de religion. On te prend ton fric au nom d'Allah et on le dépense au nom de qui ? Donc, ça baignait déjà pas mal dès le début. Mais là, c'est carrément le boum. Depuis que, réagissant aux dessins vikings, la rue musulmane mixe la colère destructrice au boycott, “c'est fou, mais nos ventes sont multipliées par trois”, confie le patron de la bulle bénite, franco-tunisien barbu B.C.B.G., venu faire ses études de droit à Paris en 1977. Ex-consultant pour DHL International, pour le Port autonome de Marseille et pour Air Corse, l'homme d'affaires qui commercialise la frustration est derrière le bon coup depuis belle lurette. Il avait créé Radio Méditerranée en 1992. Les ventes sont multipliées par trois ! “Nous ne pouvons pas satisfaire toutes les demandes actuelles”, se pince le tiroir-caisse de l'éruption islamiste. La jubilation ne délie pas les langues. Le boss du Cola hallal refuse de dévoiler son chiffre d'affaires. Il faut donc supputer. La société annonçait un chiffre d'affaires de 3,5 millions d'euros en 2003, soit 5 000 fois moins que la boisson symbole des Etats-Unis mais pas mal tout de même pour une boisson alors jeune d'à peine quelques mois. Deux ans plus tard, un billion de litres de Mecca Cola est vendu en douze mois. Pour se faire une idée, il suffit de savoir qu'en Malaisie, considérée comme un marché-clé, on a acheté 500 000 canettes chaque mois de l'année 2005. C'est en Malaisie que, depuis que les caricaturistes danois ont aiguisé la soif de ersatz islamique du mythique Cola américain, les distributeurs “réclament maintenant 1,5 million de canettes”. Même croissance de la consommation des bulles du boycott dans les autres marchés significatifs comme l'Algérie, le Yémen et la France. Boostée par cette croissance vertigineuse, Mecca Cola lance une boisson énergisante, Mecca Power, portée par ce slogan sans ambages : “Prends le pouvoir Hallal.” Une chaîne de café, Mecca Café, est aussi sur le feu. Pour financer tout cela, Tawfik Mathlouthi songe à entrer en Bourse. Pas à Wall Street. A celle de Dubaï, dans les Emirats arabes unis. Comme si l'argent, comme l'eau, ne finissait pas toujours aux mêmes estuaires. Quelle que soit ta bourse, c'est la même logique qui la remplit et la vide. L'altercola fait florès. Parmi toutes les subversions identitaires de la marque américaine, il y a ce Qibla Cola, lancé sur le marché britannique en février 2003, dont la stratégie de vente se base sur la consommation ethnique. Zam Zam Cola, le cola iranien, existe depuis 1974. Cependant, seule Mecca Cola possède une stratégie de vente inspirée de la fréquence de plus en plus grande du boycott par le monde musulman des produits occidentaux. Quand il s'agit d'utiliser les sentiments pour se faire du fric, peu de principes résistent à la tentation. La “science économique islamique”, préconisée naguère par un de nos meilleurs naufrageurs, Abdelhamid Brahimi pour ne pas le citer, s'épanouit dans le choc amorti. Sur le marché new-yorkais, on estime à environ 6 milliards de dollars les fonds islamiques. A Wall Street, les spécialistes considèrent que la finance islamique constitue un marché potentiel de 300 milliards de dollars. Le capitalisme, qui ne s'embarrasse pas de morale, intègre sans hésitation tout ce qui marche. “Les marchés fluctuent, les principes non”, dit ce slogan publicitaire du Dow Jones. Les intégristes et les traders à bretelles n'ont, au fond, aucune difficulté à s'entendre sur la mondialisation financière et leurs intérêts. A votre santé !
A. M.

P. S. d'ici : Le poète Chakib Hammada nous a quittés. Je l'ai connu au début des années 1970. Nous étions dans le même lycée, Abane- Ramdane. En 1974, il publie son premier recueil, Fleurs de Taghaste, chez Subervie, et demande au jeune ignorant que j'étais de lui écrire une préface. La proximité de Chakib, sa passion pour la poésie, m'a appris que Taghaste était l'actuelle Souk-Ahras et que c'était la ville natale d'Augustin. Pendant 20 ans, je n'avais eu aucune nouvelle de lui. En 1990, je me suis rendu à Souk Ahras pour “Algérie Actualité” et j'ai découvert Chakib derrière le comptoir de la bijouterie paternelle. Il touchait les bijoux comme s'il s'agissait de ces mots dont il faisait des joyaux. De nouveau, nous nous sommes perdus de vue. Nous nous sommes tout récemment contactés. J'ai su qu'il enseignait la poésie algérienne au centre universitaire de Souk Ahras. A sa famille, mes condoléances les plus attristées.

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