Panorama : A FONDS PERDUS
Peut-on concilier profits et démocratie ?
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


Les opérateurs américains de l'internet sont pris entre deux feux. Il y a d'abord la menace d'une nouvelle législation qui les contraindrait à s'éloigner des pouvoirs despotiques, quels que soient les enjeux de marché : le marché local de l'internet est le deuxième au monde par le nombre de ses internautes (111 millions). Ce qui n'est rien comparativement aux perspectives à venir.
Il y a ensuite les restrictions qui leur sont imposées par ces mêmes Etats que Washington considère comme “politiquement incorrects”. Le Congrès américain s'apprête à ouvrir le débat autour d'une proposition de loi déposée par un député républicain, Chris Smith, visant à empêcher les grands acteurs américains de l'internet à coopérer avec des pays exerçant leur censure sur les informations en ligne. Baptisé “Global Online Freedom Act of 2006” (en français l'Acte 2006 pour la liberté mondiale en ligne), ce texte, s'il est adopté, interdira à tous les opérateurs américains de coopérer avec les pays “censurant les contenus mis en ligne sur internet”. Qui a dit que les Américains étaient de piètres juristes ? Dans cette classification inédite dans le droit international, on retrouve la Chine, le Belarus, la Birmanie, Cuba, l'Iran, la Libye et les Maldives. Le texte, qui réaffirme l'importance de fournir des informations sans censure politique, dispose expressément : “Les groupes technologiques américains opérant dans des pays à régime autoritaire ont le devoir de respecter la Déclaration universelle des droits de l'homme.” Il vise également à contraindre les sociétés à respecter quatre grands critères : primo, imposer aux entreprises de localiser leurs serveurs de messagerie électronique à l'extérieur de marchés jugés répressifs par le secrétariat d'Etat américain ; secundo, établir un code de conduite élémentaire pour les entreprises qui ont des activités dans ces régions ; tertio, définir des contrôles à l'exportation sur “certaines technologies” vers les pays qui limitent la liberté d'expression ; quarto, mettre en place “un bureau de la liberté internet au plan international” pour coordonner une stratégie mondiale. Cette initiative intervient après l'audition des dirigeants de Google, Yahoo, Microsoft et Cisco Systems mercredi 15 février courant devant un comité parlementaire américain consacré aux droits de l'homme. L'autre écueil que doivent surmonter les opérateurs vient des pays d'accueil. La démarche systémique empruntée à la guerre froide suggère de dire que plus on pousse un régime fermé à s'ouvrir aux droits de l'homme et à la liberté de la presse, plus on accélère l'effondrement du système. Jusqu'à la fin des années 90, il semblait ainsi entendu que l'internet sera à terme pour la Chine communiste ce que les accords d'Helsinki ont été pour l'ex-Union soviétique (notamment leurs dispositions relatives à la troisième corbeille, ou droits de l'homme). “Nous sommes intimement convaincus que la présence et l'engagement continus de sociétés telles que Yahoo constituent un puissant moteur pour promouvoir l'ouverture et la réforme”, avait soutenu, en ce sens, Yahoo ! devant le comité parlementaire. Ainsi, le régime n'aurait d'autre choix que de se démocratiser sous la pression de la libre information, indispensable au progrès économique d'essence néo-libérale. Le président Bill Clinton lui-même comparait en 2000 les tentatives de la Chine de juguler internet à une vaine tentative de clouer de la gélatine sur un mur. Il ignorait que le fleuron des compagnies américaines finirait par fournir aux autorités chinoises les moyens de filtrer le réseau global, et se plierait aux lois édictées par Pékin. Le système de contrôle chinois de l'internet est incomparablement plus fin que l'ancien brouillage des ondes radiophoniques par le KGB. Il reproduit celui qui existe depuis les années 50 dans la presse et l'édition, où les directeurs de la rédaction des publications sont responsables de ce qu'ils publient, et optent généralement pour l'autocensure plutôt que la prison. Ainsi, les fournisseurs d'accès, les portails internet, les moteurs de recherche, jusqu'aux cafés internet (où le client doit décliner son identité) sont de même responsables, politiquement et légalement, des activités de leur clientèle. Nul besoin alors d'une cyberpolice géante : la surveillance mutuelle suffit. On évalue à 40 000 cyberfonctionnaires les effectifs de la cyberpolice à pied d'œuvre pour bloquer les sites gênants dont la liste est constamment remise à jour. Ces cyberpoliciers ont même leurs mascottes, “Jing-Jing” et “Cha- Cha” (littéralement : Po-Po et Lice-Lice) et proposent, dans la presse, leurs services rémunérés aux compagnies internet pour les aider à filtrer leur accès. La censure devient ainsi une affaire rentable pour la police et l'influent Xuanchuan bu (département de la propagande). Enfin, pour exercer en Chine, les entreprises étrangères doivent préalablement obtenir un agrément ICP (Internet Content Provider) — un viatique incontournable. Pris entre l'enclume et le marteau, les opérateurs jouent la carte du marché et de la croissance à deux chiffres dont ils ne peuvent rêver dans leurs pays d'origine. Google reconnaît avoir accepté restreindre l'accès de son moteur de recherche à une information contrôlée et censurée par le gouvernement chinois pour avoir son accord. “Monter une affaire en Chine implique l'autocensure”, soutient cet opérateur. En effet, le moteur fait figurer au bas de ses pages de résultats de recherche une mention signalant que conformément aux règles chinoises, une partie des contenus Web ne peut être montrée. “En vue d'opérer en Chine, s'est justifié un haut responsable du moteur de recherche, nous avons retiré une partie du contenu des recherches disponibles sur notre banque de données Google.cn, en conformité avec les lois, règles et politiques locales.” Ainsi, la plus puissante des entreprises de l'internet, qui défie par ailleurs l'administration Bush au nom de la liberté d'expression, a décidé de se plier aux exigences du gouvernement chinois... au nom du réalisme commercial. Elle lance un moteur de recherche chinois qui se veut politiquement correct. La firme californienne assure adopter le même comportement qu'en France ou en Allemagne où elle s'est aussi adaptée à la loi, en interdisant, par exemple, les sites qui font l'apologie de l'holocauste. La thèse soutenue par Google tient à un dilemme : la censure est, certes, “non conforme à sa mission”, mais estime priver, a contrario, ses clients de toute information “est encore moins conforme” à sa “mission”. Les responsables du moteur de recherche précisent que les surfeurs chinois seront informés du filtrage opéré, et comparent cette mise à l'index massive de données touchant à tous les domaines (politique, histoire, information, religion) au filtrage des sites nazis imposé par la justice en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. L'opérateur ajoute avoir renoncé à proposer ses services dans le domaine du courrier électronique et des blogs, en raison des fourberies de Microsoft et Yahoo qui ont récemment fait débat. Microsoft a supprimé fin décembre le blog de Zhao Jing, un journaliste chinois, car son contenu déplaisait aux autorités. Le blog était pourtant enregistré sur le site international (MSN.com), et non pas chinois (MSN.cn). En 2004, Yahoo ! avait livré à la police chinoise le courrier électronique d'un journaliste critique, Shi Tao, qui a ensuite été condamné à dix ans de prison. Sur les 64 cyberdissidents emprisonnés de par le monde, 52 sont chinois. “Ne pas se plier à la législation aurait pu entraîner des poursuites criminelles contre Yahoo ! Chine et même des peines de prison contre ses employés”, soutient pour sa part Yahoo!, pour expliquer la collaboration du portail internet avec le gouvernement chinois, lui permettant d'identifier et d'arrêter des cyberdissidents. Yahoo ! appelle à un front commun des principaux acteurs de l'internet, des groupes de médias et des autorités américaines. Il a publié, le 12 février, un document dans ce sens intitulé “Nos convictions en tant que société internet mondiale”. La déclaration renouvelle le dilemme qu'éprouve l'entreprise dans la mise en œuvre de ses priorités : d'une part, augmenter l'accès international à l'information et, d'autre part, respecter la législation locale. “Toutes les entreprises américaines et internationales présentes en Chine font face au même dilemme pour se conformer à des lois qui manquent de transparence et qui peuvent avoir des conséquences graves, en contradiction avec nos propres convictions”, peut-on y lire. Les faits sont là, têtus : les moteurs de recherche s'autocensurent, jouent aux mouchards et ferment des fenêtres pour s'ouvrir au marché chinois. Dans la pratique, tous les sites comportant des termes déplaisant au Parti communiste, qu'il s'agisse de “démocratie”, “Falungong” (une secte bouddhiste réprimée), “indépendance de Taiwan”, “dalaï-lama”, des noms de dissidents, de tout ce qui peut écorner l'image du pays sont soit expurgés soit en partie filtrés. Le quotidien américain Washington Post (édition du 18 février courant qu'on peut consulter sur le site du journal) est parvenu à se procurer auprès d'un service de blogs chinois une liste de 236 mots-clés servant de base aux opérations de surveillance et de filtrage de l'internet menées par le gouvernement chinois. Certains de ces termes sont immédiatement censurés. Pour les autres, leur utilisation sur un blog est censée alerter l'attention de l'hébergeur ou du fournisseur de services, qui doit vérifier le contexte dans lequel ces mots ont été publiés et, éventuellement, prendre les mesures nécessaires. Sur les 236 termes publiés par le Washington Post (en anglais), 18 sont à caractère explicitement pornographique. Pour les autres, il s'agit de noms de personnalités célèbres pour leur opposition au régime, ainsi que d'une longue liste de mots-clés liés à la dissidence (impeach : attaquez, procedures for dismissing an official : procédures pour destituer un officiel), ou encore à la politique intérieure (chief of the finance bureau). Le portail chinois de Microsoft a ainsi bloqué en juin 2005 les expressions de “démocratie”, “liberté” et “droits de l'homme” employés par des utilisateurs. Selon Reporters sans frontières, Google aurait, de son côté, prudemment retiré de son moteur chinois la possibilité de consulter des “médias considérés par Pékin comme subversifs”. Une trentaine de termes sont liés au mouvement Falun Gong et à ses rapports avec le Parti communiste chinois, tandis que d'autres se réfèrent à Taiwan ou aux minorités religieuses présentes en Chine. Un certain nombre de mots-clés abordent le thème de la censure (cleaning and rectifying Web sites : nettoyer et rectifier des sites Web) ou l'actualité internationale (Paris riots : émeutes parisiennes, Indonesia). Enfin, Google ne propose pas de service de courrier électronique et de blogs, ces sites où chacun peut s'exprimer librement sous forme de journal intime. La Chine compte déjà 110 millions d'internautes et va devenir dans un très proche avenir le premier marché mondial de l'internet. Les Google, eBay et autres Yahoo ! sont tous décidés à ne pas laisser cette manne aux seules sociétés chinoises dont la croissance séduit les investisseurs. Le symbole de cette réussite est Baidu.com. Coté au Nasdaq, ce moteur de recherche fondé par le Chinois Robin Li est aujourd'hui le site le plus populaire du pays : 90 millions de personnes naviguent sur son annuaire chaque jour. Certains assurent que Robin Li coopère aussi avec les autorités en ne donnant accès à aucune information politiquement sensible, tout en privilégiant les téléchargements illicites de nombreux artistes étrangers. Une nouvelle fois, la mythologie d'internet, espace de liberté censé bouleverser les règles et déranger les pouvoirs en place, montre ses limites. Chasse le naturel, il revient au galop : la toile est un marché comme les autres. Une seule loi importe alors : la course aux profits.
A. B.

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