Panorama : LETTRE DE PROVINCE
La morgue d’en haut et la grogne d’en bas
Par Boubakeur Hamidechi


Méthodiquement ils mettent au pas la société. C’est, selon eux, l’unique façon de l’apaiser. Ainsi, en toute conscience, ils ont décrété qu’il n’est de bonne gouvernance qu’à travers la répression. L’illégalité frappant toutes les voix discordantes, ils se sont mis en devoir de faire taire la moindre velléité de contestation, fût–elle modestement corporatiste. Les débrayages, pour cause de défense des droits, symbolisent à leurs yeux le désordre et ils ne manquent pas de le signifier à leurs auteurs à travers les artifices de la loi.
Cette semaine encore, ils en firent usage contre la communauté universitaire et le personnel de l’éducation. Sans nuance, le CNES et l’Union du personnel de l’éducation (Unpef) - organisations réputées légales- furent cloués au pilori par les ministres de tutelle. Incontestablement, cette pratique porte la marque de fabrique du régime. Celui-ci, adossé à la doctrine de la « rigueur », justifie le recours à la férule par la terrible régression que connut le pays. Il se trouve à la croisée des grandes mutations, nous répète-t-on. C’est-à- dire qu’il traverse une sorte de purgatoire, après avoir connu les haines mortelles dont il se charge d’effacer les miasmes. Et la loi d’airain est le prix à payer pour réussir ce «passage». Mais à la question générique que se pose la rue sur l’état actuel de la nation, il n’a que la rhétorique creuse pour y répondre. «Comment va le pays ?», dites-vous et l’on vous rétorquera avec un plomb sidérant qu’il «ira mieux dans les années à venir». En attendant, il faudra patienter à l’ombre d’une improbable promesse. Or, ce n’est pas tant de ne pas faire confiance à nos princes qui aggrave le malentendu et nourrit les impatiences ; mais le fait qu’ils n’ont pas, eux-mêmes, de vision claire de cet avenir. La grogne et la rogne qui enflent, ont précisément pour cause l’absence de lisibilité politique. Que la basse-cour de l’alliance, en charge de l’intendance du pays, prétende appliquer le programme du chef et les esprits les moins échauffés leur demanderont en quoi consiste celui-là ? En effet, après de longues années de compagnonnage, ils seront bien en peine pour nous donner, au jour d’aujourd’hui, les clés essentielles de cette doctrine. Hormis le credo de la paix dont il a fait l’essentiel de son fonds de commerce, sur tous les autres sujets, le régime navigue à vue. La manière dont le gouvernement rame actuellement en est la parfaite illustration. D’une chapelle à une autre, les musiques changent du tout au tout et ce n’est pas le discours de référence du président devant l’UGTA qui a mis de l’ordre dans la partition. Bien au contraire, l’ambiguïté des propos de Bouteflika aurait même contribué à aggraver la cacophonie dans la baronnie du pouvoir. Métaphoriquement nous sommes en pleine «auberge espagnole» où chacun tire sa part de satisfaction de ce morceau de rhétorique filandreuse. Surfant sur de vagues préceptes économiques, Bouteflika n’a pas montré la voie à ses exécutants qui continuent à se contredire sur le sens de ce discours et la substantifique pensée présidentielle. C’est bien cette multiplicité des exégèses qui désole et nourrit la colère du pays réel. Dans un gouvernement tiraillé par les querelles de chapelles, l’autorité du premier des ministres est tout à fait relative. Elle est d’autant plus contestée en sourdine que certains ministères se sont transformés en satrapies où le détenteur du portefeuille administre son domaine selon ses propres normes. Ceux de l’éducation, de l’enseignement supérieur voire de l’intérieur en sont des archétypes en la matière. Benbouzid inamovible à son poste malgré les échecs cuisants et multiples, n’est-il pas une énigme ? Lorsque le chef de l’Etat prêche pour l’excellence dans la gouvernance, qui ne serait pas tenté de regarder du côté de ce ministère pour exprimer quelques doutes ? Investi de la mission de reformer le système éducatif, il avait à la fois l’appui du président et la bienveillance de la chefferie. Or dix ans plus tard et une douzaine de grèves, l’école algérienne est toujours sinistrée. Quelque part également l’enseignement supérieur est toujours en friche que l’on ne parvient pas à fructifier. Et ce n’est pas un simple trait d’humour de quelques facétieux plumitifs qui, récemment encore écrivaient que ce pays, « n’avait plus besoin d’universités ». C’est un constat de faillite, un dépôt de bilan que la puissance publique refuse d’endosser. Bien évidemment, l’on ne s’attardera pas sur la demivacance du tout-puissant ministre de l’Intérieur à qui l’on garde au chaud le poste malgré la maladie. Ainsi va un gouvernement qui bricole ce qu’il peut. Entre deux tensions, il demeure placide vaquant à des occupations quasi-secondaires. De réunion interministérielle en conseil de gouvernement, il rédige quelques règlements obscurs et se prévaut des injonctions du chef de l’Etat pour rendre obligatoire la diffusion du muezzin. Telle est l’illusion magique de cet exécutif. Mais sait-il que les communiqués de tous les mercredis de conseil ne donnent pas au pouvoir une réalité tangible ? Celui là s’impose à l’opinion dans d’autres lieux que le cloître où l’on cogite d’une manière surréaliste. Si aujourd’hui ce pays-là doute, c’est parce que ses dirigeants ne tiennent jamais une seule promesse et pire encore ne savent même pas en faire. La polémique, toujours actuelle, sur les salaires démontre, si besoin est, que l’élite aux manettes de l’Etat souffre cruellement d’un manque d’imagination pour donner des réponses crédibles à des problèmes fondamentaux. En effet, que voulait dire, il y a quelques semaines, un premier ministre en lançant à la cantonade sa fameuse formule assassine ? A son tour, qu’a insinué le président en se défaussant sur la tripartite ? La fuite en avant face à des attentes, sociales extrêmement complexes ne grandit pas le régime dans l’estime du peuple. Celui-ci irait même jusqu'à qualifier ce faux débat sur le relèvement ou non du pouvoir d’achat, de querelle d’incompétents ! Ainsi lorsque l’exercice du pouvoir est démonétisé aux yeux de son opinion, il reste peu de marges, pour ceux qui en sont les dépositaires, afin d’agir efficacement. Les grèves à répétition dans l’enseignement et dans de nombreuses filières économiques traduisent cette méfiance grandissante. La démission du syndicat officiel et l’émergence des courants de contestation en pleine structuration alimentent la fracture et fragilisent paradoxalement le régime, chaque fois qu’il répond par la répression ou l’oukase des tribunaux. Les stratégies de l’usure, qui ne sont d’ailleurs pas étrangères à la pratique du pouvoir, risquent de se retourner contre lui. Car dans les situations de désespoir, les petits brasiers qu’on refuse d’éteindre finissent fatalement par donner de grands incendies. Le pays réel, aujourd’hui va mal, parce que les princes qui le gouvernent refusent d’écouter ses doléances. C’est cette morgue hautaine qui prétend faire le «bonheur» du peuple malgré lui qui les empotera. Demain ou après-demain, ils devront se rendre à l’évidence, que leur déficit d’humilité va rendre le pays un peu plus ingouvernable que par le passé. Eux qui voulaient effacer les stigmates d’une tragédie sont en train de semer les grains d’une autre discorde. A leur tour, ils seront impopulaires.
B. H.

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