Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Les mots sous haute surveillance
Par Boubakeur Hamidechi


De défaite en défaite, la paix, nous dit-on, frappe enfin à la porte de nos masures. Sans doute que les temps de la peur et l’effroi sont révolus et qu’un certain pari sur la raison est en passe d’être gagné. Mais est-ce vraiment d’une glorieuse paix qu’il s’agit ou simplement d’un rabibochage honteux qui laisse intact le profond ressentiment ? Autrement dit, il faut se garder des augures officiels qui décrètent et ordonnent que l’on tourne ces pages raturées et dans le même temps interdisent qu’on les évoque avec les mêmes termes que ceux d’hier. Ces mots qui disent simplement ce qu’ils veulent dire.

De ceux qui, jusque-là, désignaient l’horrible et l’insupportable et qualifiaient les auteurs et les commanditaires pour ce qu’ils sont. L’absolution générale, pierre angulaire de la démarche, n’est pas a priori en cause. Elle relève d’un choix politique majeur, qui, pour indiscutable qu’il soit, ne doit pas s’ériger en norme de la pensée totale. Or, par certains aspects de la loi, l’on donne à penser que l’on s’achemine vers la plus détestable transgression des valeurs constitutionnelles. Celles notamment relatives à la liberté d’expression. La précaution juridique dont s’est entouré le législateur pour censurer les débats futurs est justement de cet ordre d’inquiétude et ne manquera pas de faire problème à l’avenir. Soyons clairs : que vient faire cet articulet de l’ordonnance qui criminalise tout écrit et toute parole sur la question ? (1). A quel dessein l’a-t-on inclus sinon à organiser l’embargo sans faille sur des débats probables et imposer dans la foulée l’amnésie ? Bien que certains exégètes en droit aient cru bon de rappeler que ce “garde-fou” est spécifiquement destiné à endiguer l’activisme des islamistes qui seraient tentés de faire le procès historique de certaines institutions de l’Etat, n’atténue pas le caractère attentatoire aux principes des libertés de cette disposition. Car, qui pourra garantir qu’elle ne sera pas, sous n’importe quel prétexte, “élargie” à ceux qui voudraient rappeler leurs faits et méfaits aux islamistes ? Dans tous les cas de figure, il y va de la mémoire collective que chacun voudra revisiter selon son bord et ses peines. Les paix, auxquelles l’on s’astreint pour pouvoir envisager l’avenir et dévisager le présent, ne s’acceptent et ne s’imposent à tous que par le souvenir que l’on garde du passé et jamais par le subterfuge de l’oubli codifié. Pire encore, l’incursion du judiciaire dans la sphère des libertés publiques, en ce sens qu’il est appelé à juger de ce qui doit être écrit et dit et ce qui ne doit pas l’être, prépare à de terribles bûchers. Dans le contexte présent, le charlatanisme politique a le beau rôle quand il rassure et affirme que cette disposition de loi est d’un usage courant chez le législateur mais qu’elle est tout à fait platonique. Comment croire à de vieilles vessies quand d’expérience, chaque fois que la parole fut “normalisée”, l’on ne s’y est pas pris autrement ? Déjà que nous sommes dans le doux euphémisme de “la tragédie nationale” qui impute à l’ensemble de la communauté nationale la responsabilité de ce qui est arrivé et cela sans le moindre distinguo, pourquoi devraient-ils épargner demain les voix qui émettraient quelques réserves ? C’est dans ce recoin de la loi qu’est tapie la censure, celle qui rendra gorge à tous les mots susceptibles de déplaire et que l’on parviendra à obnubiler la mémoire avec la même chirurgie que la trépanation. Les tribunaux veillent depuis le 27 février sur le “politiquement correct” avec, pour actes d’accusation, des mots également : instrumentaliser, fragiliser et nuire. En somme, un contre-feu sémantique pour emprisonner d’autres vocables. Les plumes réfractaires et les tribuns, peu enclins à s’en laisser conter, doivent dorénavant mesurer à leur juste sens les formules qu’ils utilisent. Ecrits et discours sont, plus que par le passé, sous liberté surveillée. Pour peu qu’ils dérogent à la normalisation de la réconciliation et ils seront accusés de proférations. Pour bien écrire et bien dire, il n’y a pas mieux que de décliner les versets officiels. Bientôt un lexique d’adjectifs rénovés sera à la disposition des journalistes qui voudront docilement savoir comment re-qualifier les terroristes d’hier, les crimes collectifs et les bûchers des femmes de Ouargla ! La paix se paye par une mutation du vocabulaire. Ainsi, exigera-t-on de se débarrasser de l’ancien et d’adopter des idiomes consensuels. La paix, par conséquent, est une épuration du langage et une purification du sens des discours. Pas moins ! En attendant d’ânonner ce nouveau catéchisme de la réconciliation, la presse, entre autres, devra s’astreindre à la périphrase pour décrire les innommables épreuves d’hier. A leur tour, les mémorialistes qui annotent à chaud les faits et leur fournissent un début d’interprétation devront se muer en historiens et attendre la prescription légale pour dépoussiérer les vérités cachées. Métaphoriquement, nous ne sommes pas loin des délires ubuesques qu’une édifiante littérature a rendus accessibles. Caricature de la volonté de régenter la société en lui imposant des “prêts à penser” et des “mots neufs” pour s’exprimer. Bien évidemment, le pays n’est pas encore doté d’une “commission des formules consacrées” que les rédactions se doivent de consulter sous peine d’être accusées de crypto-traîtres et de dissidences, mais ça y ressemble. Car il est clair que lorsque la justice est instrumentalisée par le politique pour apprécier le degré de “nuisance” d’un écrit, nous sommes déjà dans les prémices du despotisme. Toute chose étant égale, la littérature, mieux que l’histoire, nous a, dans ce registre, déjà éclairés sur cette inclination dictatoriale en noircissant certes le trait, mais en restant cependant dans la réalité schizophrénique des pouvoirs qui ignorent la réalité de leur société. La parabole des “mots” dont l’auteur est Claude Roy (2) est une quintessence de cette dérive. Aussi, la tentation de citer quelques dialogues surréalistes aidera mieux que de longues dissertations à demeurer en éveil. Dans son bulletin d’informations du matin, “Radio Voix du Peuple Libéré” annonce que plusieurs milliers de mots suspects ou subversifs ont été internés dans la nuit au stade populaire de la capitale et en province dans les centres de rééducation. L’opération s’étend à tout le pays. Les frontières de la république du peuple libéré sont fermées. Le trafic aérien suspendu. Les radios étrangères disent qu’un certain nombre de mots ont réussi néanmoins à passer les frontières. “(…) Messieurs, dit le secrétaire général, en ouvrant le Conseil des ministres, j’ai obtenu la preuve que vos rapports sur l’opinion du peuple libéré sont un ramassis de sornettes. Vos services me prennent pour un imbécile. A vous écouter, sauf quelques attardés qui complotent ici et là pour se hisser au pouvoir, le peuple libéré n’aurait à la bouche que les mots de “respect, gratitude, vénération, amour, reconnaissance enthousiasme. Mais j’ai pu constater que le peuple libéré a en réalité des mots bien différents en tête. Quand il se croit tranquille pour parler, on n’entend que des expressions telles que : pensée libre, résistance libre, syndicats libre, journées volontaires libres, travail libre, temps libre, parole libre, liberté libre…” Sous notre tropique en voie d’apaisement, ils s’apprêtent à leur tour à traquer les mots qui traduisent la vérité et sécrètent de la vigueur pour leur substituer un ersatz de paroles. C’est de cela qu’il s’agit sous couvert d’un article de trop dans une loi. Castrer le verbe pour mieux mutiler la mémoire, voilà comment ils souhaitent féconder une paix. Au risque de ne même pas ressembler à celle des cimetières où se sont retranchés les morts, tous les morts sans exclusive de cette tragédie et qui ont emporté avec eux la vérité qui manquera aux vivants.
B. H.

1- L’article 46 de l’ordonnance stipule des peines d’emprisonnement et des amendes pour quiconque aura par “ses écrits ou tout autre acte utilisé ou instrumentalisé la tragédie nationale”.
2- Le texte de Claude Roy est paru dans la revue Lettre internationale n°9 de l’été 1986.

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